Comment retrouver la trace de ses ancêtres réduits en esclavage ?

Avant 1870, les noms des esclaves et anciens esclaves figuraient rarement dans les registres. Une base de données met désormais en commun diverses ressources pour fournir un tableau plus exhaustif de leur histoire.

Publication 10 avr. 2021, 11:00 CEST
Daguerreotype of Isaac Jefferson

Originaire de Petersburg, en Virginie, Isaac Granger Jefferson, ici photographié vers 1845, travaillait comme étameur et forgeron à Monticello pour la famille de son esclavagiste, Thomas Jefferson. Selon ses mémoires, Isaac, né en 1775 et décédé vers 1850, aurait obtenu sa liberté en 1822.

Photographie de John Plumbe, Jr.,. Albert H. Small Special Collections Library, University of Virginia / Alamy

Je donnerais tout ce que je possède pour discuter avec Mary Jen Burton Jessie.

Mon arrière-grand-mère est née en 1875 près d’Aiken, en Caroline du Nord, 12 ans après que le président Abraham Lincoln a signé la Proclamation d’émancipation. Bien que je n’aie jamais vu de photo ou de dessin d’elle, j’imagine une femme à la silhouette trapue, aux pommettes saillantes et aux épaules rebondies, des caractéristiques physiques propres à ma famille maternelle.

Si j'ai pu me dire que ma mère Eloise s’était emballée en donnant naissance à dix enfants, c'était une « petite joueuse » par rapport à sa grand-mère. La moitié des ramifications de mon arbre généalogique, que j’ai réussi à dessiner depuis mon inscription sur Ancestry.com en 2018 correspondaient aux onze enfants survivants de Mary Jen et d’Henry Jessie.

Ces points sur l’écran ne peuvent cependant redonner vie à mes ancêtres. Comme de nombreux Afro-Américains, j’ai été confrontée, dans mes recherches, au « mur de 1870 ». Avant cette date, le Bureau du recensement des États-Unis (United States Census) ne répertoriait pas les esclaves ou les anciens esclaves africains par leur nom. Ces derniers étaient inclus dans la liste des biens des esclavagistes, et seuls leur sexe et leur âge approximatif étaient indiqués.

Certains de mes ancêtres ont-ils échappé à la sauvagerie de la traite transatlantique des esclaves ? Dans quelles plantations et dans quels États se trouvaient ceux réduits en esclavage ? Est-ce que je prends le risque, en poursuivant mes recherches, d’avoir le cœur brisé et d’être secouée par mes découvertes ?

Au lendemain de la tumultueuse prise de conscience raciale qui a ébranlé les États-Unis en 2020, je suis prête à parier que nous sommes nombreux à vouloir mieux comprendre les raisons pour lesquelles ces événements ont rouvert des blessures dans tout le pays. Si la connaissance est la clef du pouvoir, alors Enslaved.org était exactement ce qu’il me fallait pour obtenir certaines réponses. Lancé le 1er décembre 2020, ce site Internet gratuit utilisable sans inscription est sans conteste l’un des outils les plus ambitieux jamais créés pour mieux comprendre la traite transatlantique des esclaves et en savoir plus sur les personnes impliquées dans ce commerce.

 

LEVER LE VOILE SUR LA VIE DE NOS ANCÊTRES

C’est à l’aide d’une analogie portant sur un phénomène récent consistant à créer des concerts holographiques de superstars décédées, comme Whitney Houston ou Michael Jackson, que j’ai expliqué le fonctionnement d’Enslaved.org à un ami. La comparaison est certes maladroite, mais ce projet repose sur plusieurs couches de données, qui, une fois regroupées, peuvent apporter des informations supplémentaires datant de la période de l’esclavage. Cela crée ainsi un tableau plus exhaustif qu’un simple numéro ou nom inscrit dans un livre poussiéreux.

Les grands-parents maternels de la journaliste Rachel Jones, Ella Jane Jessie Blocker et Benjamin Blocker, ont quitté la Géorgie et la Caroline du Sud pour s’installer en Pennsylvanie dans les années 1930.

Photographie de Courtesy of the author

Le projet de données en open source est né de la collaboration entre le Matrix, le centre des sciences humaines et sociales numériques de l’université d’État du Michigan, le département d’histoire de cette même université et le College of Arts and Humanities de l’université du Maryland, entre autres.

Cette initiative extraordinaire repose sur un processus extrêmement méticuleux d’identification et de collecte d’archives et de références relatives à plus de 600 000 personnes et cinq millions de citations de lieux et d’événements. Son but ? Élargir nos connaissances sur ce que nous savons, ce que nous pensons savoir et ce que nous ignorons encore en matière d’esclavage en Amérique, en Afrique et dans certaines régions d’Europe.

« Lorsque je pense au fait d’être une personne de couleur en cette période de justice et de réconciliation raciales dans des pays comme les États-Unis et le Brésil, je prends conscience de l’importance de cet outil, de cette plateforme destinée à divers publics », confie Daryle Williams. Ce vétéran du département d’Histoire de l’université du Maryland, où il travaille depuis vingt-sept ans, est l’un des trois co-chercheurs principaux du projet Enslaved.org.

C’est au début de sa carrière que l’intérêt originel de Daryle Williams pour l’Amérique latine aboutit à une révélation primordiale, dissimulée dans diverses archives brésiliennes.

« J’étais fasciné par les vies que je pouvais reconstituer en lisant et en analysant les informations contenues dans ces archives », se rappelle-t-il. « Tout d’un coup, vous compatissez avec des personnes ou vous les imaginez. Il vous arrive parfois de rire et de pleurer avec elles. Il existe un lien avec les personnes qui transcende l’analyse intellectuelle », ajoute-t-il.

Bien que les documents historiques, les histoires orales et les objets associés à l’esclavage ne manquent pas, ce sont les avancées technologiques qui ont permis de nombreuses découvertes sur cette période torturée s’étalant de la fin du 16e siècle au milieu du 19e siècle.

Puis, il y a 10 ans, Daryle Williams a lancé un petit projet numérique s’intéressant aux mouvements des Africains réduits légalement en esclavage à Rio de Janeiro à travers tout le Brésil. Afin de localiser leurs lieux de travail, le chercheur eut recours à la cartographie du système d’information géographique (SIG).

Cette introduction au domaine des études numériques de l’esclavage finit par permettre à Daryle Williams de créer un site Internet au Centre d’analyse spatiale et textuelle (Center for Spatial and Textual Analysis) de l’université de Stanford. C’est là que le chercheur fit la connaissance de Walter Hawthorne et Dean Rehberger, deux historiens de l’université d’État du Michigan qui travaillaient sur le projet Slave Biographies dans l’optique de publier des ensembles de données relatifs à l’esclavage.

Selon Daryle Williams, ce réseautage fut à l’origine d’une intrigante hypothèse.

« Que pouvons-nous faire avec le travail qui a été fait en matière d’études de l’esclavage, de traite d’esclaves, de sociétés d’esclaves et de biographies d’esclaves pour que ces ensembles de données soient liés entre eux et fonctionnent ensemble ? », s’était alors demandé le chercheur.

Ils ont alors rédigé un document de réflexion qui a permis l’obtention d’un financement de la Andrew W. Mellon Foundation pour le lancement d’Enslaved.org en décembre dernier, tandis que le projet de l’équipe a réuni des analystes de données, des scientifiques de l’information et des programmateurs en vue de la conception et du lancement du site Internet. Plusieurs partenariats passés avec des entités comme la Dotation nationale pour les sciences humaines (National Endowment for Humanities), Virginia Untold et l’Héritage de l’esclavage au Maryland (Legacy of Slavery in Maryland) des Archives de l’État du Maryland contribueront à étoffer la base de données du site Internet et alimenteront le Journal de l’esclavage et de la conservation des données (Journal of Slavery and Data Preservation) qui l’accompagne.

Le 7 avril dernier, les coordinateurs du projet ont annoncé avoir reçu une subvention supplémentaire de 1,4 million de dollars (environ 1,2 million d’euros) de la part de la Mellon Foundation. Ce financement inclut des partenariats prolongés avec le Centre Hutchins pour les études africaines et afro-américaines (Hutchins Center for African and African American Research) de l’université de Harvard et l’Institut Omohundro du College of William and Mary. Grâce à ce nouveau partenariat, Enslaved.org offre au public un accès gratuit au portail des journaux biographiques du Centre Hutchins.

Le site Internet repose sur un vaste ensemble de répertoires locaux, régionaux et nationaux d’informations relatives à l’esclavage, dont le plus notable est « Born in Slavery: The Federal Writers’Project » (Nés en esclavage, ndlr). Entreposé dans la bibliothèque du Congrès, ce document est une compilation d’entretiens réalisés entre 1936 et 1938 auprès de plus de 2 000 anciens esclaves dans 17 États.

Le Musée national de l’histoire et de la culture afro-américaines de la Smithsonian Institution (Smithsonian National Museum of African American History and Culture) s’est, quant à lui, révélé être LA référence en matière de réflexion historique pour de nombreux Afro-Américains. Selon Mary Elliott, conservatrice du musée responsable de la section sur l’esclavage, faire le lien entre les différents sujets et thèmes n’est pas toujours évident, et ce malgré l’abondance des informations sur l’esclavage.

« Lors de mes recherches initiales, j’avais le sentiment que notre histoire avait été déchirée et éparpillée par le vent », raconte la conservatrice. « Aujourd’hui, ces chercheurs produisent la source primaire d’informations tout en aidant les utilisateurs à réfléchir davantage sur la raison pour laquelle cette ressource est importante, sur la manière dont elle est liée à une autre ressource et sur ce qu’elle nous apprend. »

Selon Mary Elliott, le lien entre les manifestations prônant la justice raciale de l’année dernière et la pandémie ne peut être minimisé. « Je pense que les quarantaines, le fait que nous étions tous là à assister aux événements et à avoir le temps de participer aux manifestations nous ont permis de réfléchir à ce qu’il se passait, d’ouvrir les yeux et de réaliser que nous voulions en savoir plus sur les origines de cette colère. On essayait de replacer les événements dans leur contexte. Pour le faire, il fallait s’intéresser au lynchage et à l’esclavage. Et puis, en 2019, il y a eu le 1619 Project (initiative du New York Times Magazine dont l’objectif est de réexaminer l’héritage de l’esclavage aux États-Unis, NDLR). Désormais, de grands débats ont lieu dans les écoles sur ce qui peut et ne peut pas être enseigné en matière de justice raciale ».

« Nous sommes arrivés au point où nous avons besoin de davantage d’informations pour mesurer pleinement ce qu’il se passe ».

 

À LA RECHERCHE DE MES ANCÊTRES

Le voyage en ligne sur mes origines s’est achevé presque aussi rapidement qu’il a commencé. Fils de Stella Jane et Fred Jones, mon père, Lewis, est né en 1916 dans le comté de Yalobusha, dans le Mississippi. Impossible d’en savoir plus du côté paternel : tous les membres de la famille sont décédés. En outre, le projet Enslaved.org ne dispose pour l’instant que de peu d’informations provenant du Mississippi, me précise Daryle Williams.

Eloise Blocker et Lewis Jones photographiés le jour de leur mariage en avril 1946 à Philadelphie, en Pennsylvanie. Aînée d’une fratrie de neuf, Eloise a eu dix enfants, dont la journaliste Rachel Jones.

Photographie de Courtesy of the author

J’espérais toutefois glaner quelques informations du côté de ma mère. J’ai donc demandé à Daryle Williams si nous pouvions faire un appel Zoom pour qu’il me présente le portail Enslaved.org en effectuant des recherches sur Mary Jen Burton. Peut-être allais-je avoir un aperçu de la vie d’une jeune fille noire née en 1875 de parents esclaves.

Après avoir partagé son écran, Daryle Williams a saisi le prénom « Mary » sur la page d’accueil.

« Il y a 6 707 résultats pour “Mary”, associés à environ 4 800 événements, 421 lieux et issus de 19 sources différentes », m’a-t-il indiqué. « Pour savoir si les informations que vous avez correspondent à celles répertoriées ici, il faut cliquer sur chaque résultat ».

Les résultats concernaient en majorité des « Mary » originaires de Louisiane. Un jour peut-être, lorsque la base de données sera plus étoffée, je trouverai un événement ou une allusion à la vente d’un des parents de ma mère après avoir saisi « Mary Jen Burton, comté d’Aiken, Caroline du Sud ». Un jour peut-être, je pourrai me rendre dans les champs où ses grands-parents ont travaillé dur. Debout dans cette parcelle de terre, je pourrais remercier mon arrière-grand-mère pour tous les sacrifices qu’elle a faits afin d’élever onze enfants, et peut-être aussi pour le courage et la détermination qu’elle m’a transmis.

« Ce qui est très intéressant, c’est de voir que les utilisateurs ont accès à des informations primaires qui ne peuvent plus être démenties », explique Daryle Williams. « Ils comprennent également que la mise en relation de ces informations contribue à la compréhension de notre histoire humaine, notre histoire personnelle, notre histoire afro-américaine, notre histoire américaine et notre histoire diasporique ».

 

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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