Jeanne Villepreux-Power, l’inventrice oubliée de l’aquarium
Naturaliste autodidacte, Jeanne Villepreux-Power révolutionna l’étude du monde marin grâce à une invention devenue incontournable : l’aquarium.

« Une figure scientifique des plus captivantes » de la première moitié du XIXe siècle, résume Josquin Debaz, docteur en histoire des sciences, qui lui a consacré plusieurs travaux.
« Une figure scientifique des plus captivantes » de la première moitié du XIXe siècle, résume Josquin Debaz, docteur en histoire des sciences, qui lui a consacré plusieurs travaux.
En janvier 2026, la Ville de Paris a dévoilé les noms de soixante-douze femmes de science qu'elle propose d'inscrire sur la tour Eiffel, à côté des soixante-douze hommes qui y figurent depuis 1889. Parmi elles se trouve Jeanne Villepreux-Power, une Corrézienne née en 1794. Ancienne couturière devenue naturaliste en Sicile, elle inventa l'aquarium et fut reçue, de son vivant, dans de nombreuses sociétés savantes européennes. Josquin Debaz, docteur en histoire des sciences, voit en elle « une figure scientifique des plus captivantes » de la première moitié du 19e siècle.
DE LA COUTURE AUX SCIENCES
Née à Juillac, en Corrèze, le 24 septembre 1794, Jeanne perdit sa mère à onze ans. Elle gagna Paris à dix-huit ans, où une couturière l'engagea. La robe de mariée qu'elle broda en 1816 pour Marie-Caroline de Bourbon-Siciles la fit remarquer, et lui valut surtout de rencontrer James Power, négociant d'origine irlandaise installé à Messine, qu'elle épousa deux ans plus tard et suivit en Sicile.
Là, le temps et la fortune de son mari lui laissèrent une île entière à recenser. « J'ai parcouru à pied et dans tous les sens... plusieurs fois toute la Sicile », écrira-t-elle. De ces explorations sortit, en 1842, un guide savant signé Jeannette Power, dans lequel elle recensait 267 espèces d'oiseaux, plus de 600 mollusques et 610 fossiles. Les lettrés de l'île saluèrent l'ouvrage comme une revanche sur les grandes nations qui les méprisaient : « la justice et la vérité dirigent la plume de la grande Giovanna Power », écrivit l'un d'eux. Mais c'est en mer, écrit Josquin Debaz, que « la terrienne du Limousin se fit pionnière de la biologie marine ».
L'INVENTION DE L'AQUARIUM
Au début des années 1830, dans le détroit de Messine, Jeanne Power descendit une cage de verre au ras de l'eau pour y suivre pendant des heures un argonaute (Argonauta), logé contre une coquille aussi fine que du papier, là où ses contemporains se contentaient d'examiner l'animal mort sur une table de cabinet.
Pour maintenir en vie des espèces qui dépérissaient hors de l'eau, Jeanne Power conçut à partir de 1832 des cages où elle recréait un milieu vivable, que l'Académie de Catane, où elle fut la première femme admise, baptisa « petites cages à la Power » : un bocal de verre posé sur sa table, une cage vitrée que l'on immergeait près du rivage, et, enfin, une grande cage de bois lestée d'ancres et fixée au fond du détroit dont elle décrivit ainsi l'utilité : « Je pouvais observer mes animaux sans être vue ».

Une « cage à la Power » en bois, dessinée de la main de Jeanne Villepreux-Power. Publiée également dans l'ouvrage Femmes de sciences de Anabelle Kremer-Lecointre.
Une « cage à la Power » en bois, dessinée de la main de Jeanne Villepreux-Power. Publiée également dans l'ouvrage Femmes de sciences de Anabelle Kremer-Lecointre.
« Elle pratique systématiquement l'expérimentation, à une époque où cela relève encore de l'exception », note Josquin Debaz, docteur en histoire des sciences, qui lui a consacré plusieurs travaux. Au lieu de se contenter de décrire des spécimens, elle gardait ses animaux vivants, les nourrissait et pouvait répéter ses observations. Vingt ans avant l'ouverture des premiers aquariums publics en Angleterre, le naturaliste britannique Richard Owen lui attribua l'invention.
LA QUERELLE DE L'ARGONAUTE
L'argonaute intriguait les savants depuis longtemps. La femelle de ce poulpe se loge dans une coquille très fine, mais on ignorait comment elle se la procurait : la fabriquait-elle, ou l'occupait-elle comme le bernard-l'ermite occupe celle d'un autre ? Au Muséum d'histoire naturelle de Paris, le professeur Henri de Blainville défendait la seconde hypothèse et tenait l'argonaute pour un parasite.
Pour en avoir le cœur net, Jeanne Villepreux-Power brisa en septembre 1833 la coquille de vingt-sept argonautes qu'elle gardait dans ses cages, puis les observa la réparer : la membrane translucide d'abord, le dépôt calcaire ensuite, à l'aide des sécrétions de leurs bras. Cela permit à la naturaliste d'établir que l'animal était bien le producteur de sa coquille.
En 1835, raconte Josquin Debaz, elle confia son mémoire au naturaliste Sander Rang pour qu'il le présente à l'Académie des sciences de Paris ; celui-ci en tira une note qui reprenait ses expériences à son compte, et ce fut ce texte que Blainville attaqua en 1837. Il fallut que Richard Owen prenne la défense de Jeanne Power, en 1839, devant la Zoological Society de Londres, pour clore le débat. Elle lui avait fait parvenir une collection d'argonautes conservés dans un liquide de son invention, si bien préservés qu'ils réfutaient les arguments de ses adversaires. La Société l'accueillit la même année parmi ses membres correspondants.

Depuis l'Antiquité, on ignorait d'où venait la coquille de l'argonaute, et la question divisait encore les naturalistes du 19e siècle, jusqu'à ce que Jeanne Villepreux-Power élucide le mystère.
Depuis l'Antiquité, on ignorait d'où venait la coquille de l'argonaute, et la question divisait encore les naturalistes du 19e siècle, jusqu'à ce que Jeanne Villepreux-Power élucide le mystère.
« Où sont les magnifiques collections de Jeanne ? Au fond de la mer », écrit son biographe. Ses collections ne parvinrent jamais à Londres, car le brigantin qui les emportait en 1838 fit naufrage et engloutit une vie de travail sur la faune sicilienne, dont il ne resta guère qu'une aquarelle d'argonaute, peinte de sa main et aujourd'hui conservée au Muséum d'histoire naturelle de Paris.
Le couple quitta la Sicile en 1842, et tandis que James représentait à Paris la compagnie du câble télégraphique sous-marin, Jeanne documenta les papillons, une martre qu'elle avait apprivoisée, puis les météores, avant de fuir le siège de Paris. Jeanne mourut à Juillac le 25 janvier 1871, à l'âge de soixante-seize ans.
Elle fut effacée de la mémoire savante en France pendant plus d'un siècle, jusqu'à ce que, dans les années 1990, Claude Arnal redécouvrit son travail, les publia dans les revues savantes locales et obtint en 1997 de l'Union astronomique internationale qu'elle baptisât « Villepreux-Power » un cratère de Vénus, planète dont tous les reliefs portent des noms de femmes.
Dès 1883, Matilda Joslyn Gage mentionnait quant à elle les cages "à la Power" parmi les grandes inventions dues à des femmes. C'est le prénom de Gage que les historiens ont retenu, un siècle plus tard, pour désigner le phénomène par lequel les découvertes des femmes sont attribuées à des hommes : l'effet Matilda.
Bientôt, le nom de Jeanne Villepreux-Power pourrait figurer aux côtés de Marie Curie et Sophie Germain.
