« Je fais ça pour la démocratie » : nous avons donné la parole aux manifestants birmans

National Geographic est allé au Myanmar à la rencontre des manifestants pro-démocratie qui risquent leur vie en défiant la junte birmane jour et nuit.

De National Geographic
Publication 24 mars 2021, 14:55 CET
Des professeurs des écoles se joignent à des milliers d’autres manifestants pacifiques devant l’Ambassade de Chine, ...

Des professeurs des écoles se joignent à des milliers d’autres manifestants pacifiques devant l’Ambassade de Chine, située dans le canton de Dagon à Yangon, le 16 février dernier.

Photographie de NATIONAL GEOGRAPHIC

Lorsque les généraux militaires ont entrepris leur coup d’État contre la démocratie naissante de la Birmanie (ou Myanmar) au petit matin du 1er février dernier, ils ne s’attendaient certainement pas à ce que leur action visant à annuler les résultats de l’élection de novembre 2020 fasse l’objet d’une telle opposition citoyenne.

La stupéfaction a prévalu pour les 54 millions de Birmans dans les jours qui ont suivi le coup d’État. Puis, quatre jours après ces événements, lorsque les arrestations et les descentes de police ont commencé, la population a envahi les rues et pris part à des manifestations pacifiques, initiatives de la jeunesse de ce pays bouddhiste conservateur. Même les personnes âgées, qui ont connu cinquante ans de dictatures militaires impitoyables et ont seulement goûté à la liberté au cours de la dernière décennie avec l’instauration d’un régime démocratique hybride, se sont joints à la résistance avec une grande ferveur.

Le 7 février, des centaines de milliers de citoyens se sont rués dans les rues de la plus grande ville du pays, Yangon. Des bataillons d’étudiants en médecine vêtus de blouses blanches ont défilé côte à côte. Les livreurs à vélo ont pédalé en formation. Les groupes longtemps marginalisés, comme les minorités religieuses, les groupes ethniques opprimés et la communauté LGBTQ, ont également pris part aux manifestations, menées pour la plupart par de jeunes femmes.

Ce qui a commencé comme un rejet du coup d’État et un appel à la libération d’Aung San Suu Kyi, dirigeante élue de la Birmanie (actuellement en détention) et lauréate du prix Nobel de la paix (dont la réputation sur la scène internationale a été ternie par son refus de condamner le génocide des Rohingya, une minorité musulmane du pays) s’est rapidement transformé en une rébellion nationale.

En l’espace de quelques jours, l’armée et la police ont commencé à tirer sur des manifestants non armés. Selon Assistance Association for Political Prisoners (Association d’assistance aux prisonniers politiques), une organisation de défense des droits de l’Homme basée en Thaïlande et en Birmanie, 224 personnes ont été tuées et 2 258 autres ont été arrêtées en date du 18 mars. L’association a également constaté des descentes de police de nuit et des arrestations massives. Le journal britannique The Guardian a quant à lui révélé la torture et l’exécution d’un militant de l’opposition lors de sa garde à vue.

Face aux répressions sanglantes, les défenseurs de la démocratie se sont adaptés. Ils organisent désormais des manifestations plus petites, et des sit-in nocturnes pour éloigner les policiers des zones de manifestation sensibles.

Alors que des milliers de manifestants continuent de lutter contre les forces de l’ordre derrière des boucliers de fortune, nous souhaitons faire entendre leur voix. Sur chaque portrait est superposée une scène immortalisée lors des manifestations, tandis que les personnes interrogées nous expliquent les raisons pour lesquelles ils risquent leur vie dans ce moment clé de l’histoire de leur pays. Pour leur protection, seuls leur métier et leur âge sont communiqués. Les noms des journalistes ayant réalisé cet article ne sont pas non plus donnés pour assurer leur sécurité.

« J’ai encore espoir que nous l’emporterons », a confié un militant à National Geographic. « Si ce n’est pas le cas, alors c’est fini. Nous n’avons plus d’avenir ».

 

PRODUCTEUR VIDÉO, 30 ANS

« J’avais un bon travail. J’avais de grands rêves pour ma famille. J’ai deux filles, qui sont encore toutes petites. Elles sont ma priorité. Tout s’est effondré avec le coup d’État. Je ne veux pas que mes filles grandissent dabs une dictature militaire.

Ma femme manifeste avec moi. Nous luttons ensemble contre les "terroristes", le nom que nous avons donné à notre armée. Ce ne sont pas des soldats. Ils ne nous protègent pas comme le font de vrais soldats. Ils nous tuent. Ils détruisent nos propriétés. Ils nous crient des choses comme : “N**** ta mère ! On va te tirer une balle dans la tête !”. Nous nous attendons à une recrudescence de la violence. Ils sont très cruels. Nous avons peur, évidemment.

Nous pensons tous que la situation va empirer. Ils vont commencer à saccager nos maisons, à violer les femmes et à tuer encore plus de personnes. Nous ne sommes pas armés ; eux, ils ont tous des pistolets. Mais nous avons la jeunesse. Il y a des jeunes dans chaque maison. Je pense que nous pouvons tenir encore un an sans violence. Après cela, la situation va dégénérer en guerre civile, en génocide ».

PRODUCTEUR VIDÉO - Un jeune défile et scande des slogans contre le coup d’État lors d’une manifestation pacifique à Yangon, le 8 mars dernier.

Photographie de NATIONAL GEOGRAPHIC

 

HOMME D’AFFAIRES RETRAITÉ, 63 ANS

« J’ai connu de nombreuses répressions armées en Birmanie. J’ai participé à toutes ces vieilles révolutions. Nous avons mené de nombreuses grèves et manifestations, que nous avons toutes perdues. J’ai dû me cacher. J’ai été emprisonné pendant quatre ans. Toute ma famille a été incarcérée. J’ai fini par me laser de tout cela. Je voulais avoir une vie tranquille. Cette fois, je pense qu’il s’agit d’une révolution plus importante. Ce n’est pas une question de politique, de dirigeants ou de partis. C’est une lutte contre le fascisme. Nous n’avons jamais été unis de la sorte. Nous pouvons facilement réunir 500 personnes, et vite. Nous nous protégeons les uns les autres ; les voisins veillent les uns sur les autres. Mon esprit est là-bas, dans mon quartier. Une fois que vous m’aurez photographié, je devrai y retourner. Ils ont besoin de moi. »

 

DÉFENSEUSE DES DROITS DE L’HOMME, 27 ANS

« J’ai manifesté avec d’autres femmes LGBTQ devant les ambassades. Nous avons scandé “Sauvez la Birmanie. Aidez-nous” devant celle des États-Unis. Nous portions des jupes et nous avions écrit “N**** le coup d’État” sur nos tenues. Nous avons dénoncé la Russie devant son ambassade, et devant celle de la Chine, j’ai tenu une affiche sur laquelle était écrit : “Mon père est Chinois, mais je suis contre la fourniture d’armes à l’armée birmane par le gouvernement chinois”. Ni l’ambassadeur chinois ni l’ambassadeur russe ne sont venus à notre rencontre ».

À Yangon, des manifestants utilisent de la thanaka, une peinture faciale birmane traditionnelle, comme signe de paix et crème solaire naturelle.

Photographie de national geographic

 

ARTISTE ET ÉCRIVAIN, 41 ANS

« L’art nous mobilise. Il y a en Birmanie une histoire de l’art de la manifestation. Les poètes de Mandalay, la capitale impériale du pays, ont commencé à écrire des poèmes dénonçant la tyrannie il y a plusieurs siècles. Ils comparaient la répression à un froid glacial. Nous pouvons nous inspirer dans cette tradition. L’art a un effet important sur le moral des personnes ; il constitue un moyen de lutter contre la peur. Et c’est ce que nous devons faire désormais, nous les artistes, malgré les gaz lacrymogènes qui nous brûlent les yeux ».

Des affiches contre le coup d’État et le régime militaire sont accrochées au pont Myaynigone, à Yangon.

Photographie de National Geographic

 

INTERPRÈTE, 37 ANS

« Ici, la discrimination envers les personnes en situation de handicap est très importante. J’ai été six ou sept ans sans emploi. J’ai finalement réussi à décrocher un travail que j’aime, et il y a eu le coup d’État. Comme mon entreprise est désormais fermée, je manifeste. J’ai rejoint d’autres manifestants handicapés.

Un matin, la police et l’armée sont arrivées dans la circonscription de Tamwe et ont commencé à tirer sur les étudiants. Ils utilisaient des balles réelles, celles des fusils d’assaut G3. Un étudiant à côté de moi a reçu une balle dans le bras. Je l’ai mis en lieu sûr. Je suis costaud, donc je pouvais le faire (rires). Je n’ai pas peur de la police. Vous naissez et puis vous mourrez. Je fais cela pour la démocratie ».

 

FEMME D’AFFAIRES, 32 ANS

« Ma mère parle sans cesse des difficultés auxquelles elle a été confrontée lors du dernier grand soulèvement contre l’armée birmane en 1988. Elle était enceinte de moi, de quatre mois. Elle souffrait de la faim. Avec son frère, elle a essayé de fuir sa ville natale de Myitkyina sans billet de train, car ils n’avaient pas d’argent. Elle a passé cinq jours dans un train en panne pendant sa fuite. Ils ont défié la mort. Elle pense que je vais devoir vivre tout ça. Elle m’a dit : “Tu as survécu dans mon ventre lors de la dernière révolution, mais désormais, tu dois prendre soin de toi” ».

Sur ce cliché pris le 8 mars dernier, lors de la journée internationale des femmes, des manifestants bloquent une rue du centre-ville d’Yangon avec des poubelles, des sacs de sable et des décombres. Ils ont également accroché des sarongs appartenant à des femmes au-dessus des rues pour se moquer des superstitions des forces de l’ordre : celles-ci pensent que passer sous des vêtements féminins les rend incapacitantes.

Photographie de National Geographic

 

ENTREPRENEUR ET MILITANT LGBTQ, 30 ANS

« Je manifestais quand la police nous a lancé des bombes lacrymogènes. Une famille du quartier a ouvert sa porte et m’a invité à rentrer chez elle. Au bout d’un moment, les policiers ont avancé. Ils ont continué de lancer des bombes lacrymogènes et des grenades assourdissantes. La maison était enveloppée dans un nuage de fumée ; je ne voyais pas grand-chose. Les policiers se sont rapprochés de moi ; je pouvais les voir de très près. Les propriétaires de la maison m’ont dit de rester silencieux. Les policiers sont revenus plus tard pour récupérer les boîtes vides des bombes lacrymogènes et des grenades assourdissantes. Ils ont aussi ramassé les douilles des balles qu’ils avaient tirées.

Je n’ai pas peur ; je suis en colère. Si j’ai peur, c’est peut-être parce que je ne peux peut-être plus me contrôler et que j’ai envie de faire du mal à la police. Donc, je me maîtrise. Lorsque je pense à user de la violence contre eux, je me dis qu’il faut que je me calme. Si tous les Birmans étaient unis et coordonnaient leurs efforts, nous pourrions renverser les dictatures militaires. Je ne veux pas m’écarter de cet objectif ».

La marche des fiertés d’Yangon, qui devait avoir lieu le 14 février dernier, a été annulée à cause des troubles politiques. Les membres de la communauté LGBTQ ont choisi de se rassembler et de défiler jusqu’à la mairie de la ville cinq jours plus tard.

Photographie de NATIONAL GEOGRAPHIC

 

CONSULTANT EN RECHERCHE, 28 ANS

« J’appartiens à une minorité de l’État de Rakhine. J’ai fait l’objet de discrimination toute ma vie. J’ai su que j’étais différent à partir du CM1. J’étais le seul élève que le professeur frappait. Je me sentais insignifiant et j’ai toujours eu le sentiment d’être rejeté par la communauté birmane dominante. C’est pour cela que cette révolution doit être totale. Nous ne pouvons pas retourner à l’ancien statu quo. Nous avons besoin d’un nouveau système fédéral qui accorde un véritable pouvoir aux minorités ethniques. Je manifeste pour cela. C’est une opportunité. J’ai l’impression de vivre pour la première fois depuis longtemps ».

 

MILITANTE SYNDICALE, 35 ANS

« Je suis enceinte, alors je suis épuisée après avoir manifesté. Mais je ne veux pas rester chez moi. Lorsque je vois les publications relatives aux manifestations sur Facebook, je me sens coupable de ne rien faire.

La plupart des manifestants demandent la libération immédiate d’Aung San Suu Kyi. Mais cela suffira-t-il ? Nous partageons peut-être des objectifs politiques, mais le problème va bien au-delà de ça. Le problème, c’est l’ancien système d’autoritarisme de notre pays. Nous devons prendre en considération les droits des minorités ethniques et le problème du chauvinisme birman, entre autres.

Avant le coup d’État, mes amis m’ont encouragée à avoir un enfant car je ne vais pas en rajeunissant. Dans un premier temps, j’étais heureuse et fière à l’idée de devenir maman. Désormais, je ne sais plus trop. Je ne veux plus faire venir au monde un enfant à cause de ce qu’il se passe dans mon pays. L’avenir est trop incertain. »

 

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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