Histoire

Découverte de bunkers nucléaires édifiés pendant la Guerre froide en Pologne

Ces sites clandestins abritaient autrefois des centaines d’ogives nucléaires - un secret gardé secret des autres Nations et du public polonais.

De Erin Blakemore

Si vous vous promenez longuement dans les forêts polonaises, vous verrez peut-être les vestiges d'une base nucléaire soviétique. Dépouillés par les habitants à la recherche de ferraille et lentement envahis par les arbres et les ronces, leurs tunnels vides et leurs bunkers sont les seuls témoins de la volonté du bloc soviétique d'étoffer son arsenal nucléaire durant la Guerre froide.

Mais les livres d'histoire ne contiennent pas beaucoup, voire pas du tout d'informations sur ces sites secrets. Cela a poussé l'archéologue Grzegorz Kiarszys à en apprendre davantage sur ces mystérieuses structures. Ses découvertes - et un argumentaire passionné sur l'apport de l'archéologie dans l'étude de la Guerre froide - figurent dans la revue Antiquity.

Kiarszys a eu recours à l'archéologie pour étudier les sites de Podborsko, Brzezńica-Kolonia et Templewo, qui ont longtemps abrité des installations militaires soviétiques.

À la fin des années 1960, l'URSS avait compris qu'en cas d'attaque de l'OTAN, elle n'aurait jamais le temps d'acheminer des armes nucléaires jusqu'en Pologne. Elle a donc élaboré un plan visant à placer des ogives nucléaires dans tous ses États satellites, y compris en Pologne.

Bien que la Pologne ait payé pour construire les sites de stockage, ses habitants ne savaient pas que leur pays abritait des centaines d'ogives nucléaires. L'URSS contrôlait les armes nucléaires et des membres de l'armée soviétique contrôlaient ses avant-postes.

Kiarszys a utilisé des photos aériennes, des balayages au laser, des enquêtes de terrain, des images satellite déclassifiées et des documents tels que des rapports déclassifiés de la CIA afin de découvrir l'histoire du projet ultra-secret nommé « Vistula ». Il a cartographié les sites, enregistrant les vestiges physiques de la Guerre froide. Et il a découvert des détails de l'histoire de ces bases qui n'apparaissent dans aucun document officiel, y compris la preuve que des femmes et des enfants y vivaient.

« On ne confie jamais une arme de destruction massive à des personnes qui sont instables ou seules », explique Kiarszys. « Les généraux savaient qu'il devait créer l'illusion d'une vie quotidienne dans ces installations. C'était en quelque sorte leur police d'assurance », explique-t-il. Des jouets en plastique ont été découverts dans les zones d'élimination des déchets des bases, et des photos partagées par d'anciens soldats russes sur les réseaux sociaux ont permis de corroborer la présence de femmes et d'enfants sur ces bases. « L'élément le plus important de ces endroits étaient ces femmes et ces enfants. » Le travail de Kiarszys ajoute leurs empreintes aux grandes lignes de l'Histoire.

Mais l'image reste floue. Les archives russes étant fermées, les documents relatifs à ce programme ont entièrement disparu après leur remise à l'URSS à la fin de de l'année 1969. Le public polonais a appris que le pays avait stocké des armes nucléaires uniquement en 1991, après le retrait de l'Union soviétique. « Ça a été un choc », dit Kiarszys. « Les gouvernements soviétique et polonais nous avaient assuré qu'il n'y avait jamais eu d'armes nucléaires sur le territoire polonais. » Quand les Polonais ont pris connaissance de ces bases, ils y ont laissé leurs marques. D'abord en les fouillant pendant la crise économique corollaire de la fin de la Guerre froide, puis en tant que visiteurs laissant des graffitis sur les murs et les arbres environnants. Depuis que leur existence a été révélée, les sites font l’objet d’innombrables légendes urbaines et théories du complot.

Pour Kiarszys, l'archéologie offre la possibilité de contester ces mythes et de compléter, voire de réécrire, l'histoire de la Guerre froide. « C’est un conflit qui a changé la face du monde », explique-t-il. « Nous pouvons utiliser des méthodes archéologiques pour étudier les temps anciens, mais nous pouvons aussi les utiliser pour étudier les conflits modernes. »

« C'est maintenant au tour de l'archéologie d'utiliser les vestiges physiques de la Guerre froide pour découvrir des éléments qui n'étaient pas consignés dans des documents officiels ou qui ont été oubliés depuis », ajoute Todd Hanson, auteur de L'Archéologie de la guerre froide, qui n'a pas pris part à la présente étude. La correction du dossier n'est pas la seule raison de se tourner vers les conflits récents. « Nous perdons notre passé si rapidement », dit-il. Alors que la Guerre froide retombe dans les mémoires, ses vestiges physiques disparaissent lentement. Mais si Kiarszys et d’autres archéologues spécialistes du conflit parviennent à leurs fins, ils ne seront jamais oubliés.

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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