Juneteenth : le rôle effacé des soldats noirs de l’Union

Les Colored Troops américaines furent parmi les premières à arriver au Texas pour faire appliquer la proclamation d’émancipation. Pourtant, leur histoire a souvent été négligée.

De Samuel Collins III
Publication 19 juin 2026, 15:32 CEST
Des soldats noirs combattirent pour leur propre liberté durant la guerre de Sécession et jouèrent un ...

Des soldats noirs combattirent pour leur propre liberté durant la guerre de Sécession et jouèrent un rôle central dans la libération des esclaves du Texas, le 19 juin 1865 (Juneteenth). L’une des premières épreuves pour ces recrues eut lieu à Port Hudson, en Louisiane, où des soldats noirs assiégèrent courageusement une garnison confédérée jusqu’à sa reddition.

PHOTOGRAPHIE DE National Archives and Records Administration

Des soldats noirs combattirent pour leur propre liberté durant la guerre de Sécession et jouèrent un rôle central dans la libération des esclaves du Texas, le 19 juin 1865 (Juneteenth). L’une des premières épreuves pour ces recrues eut lieu à Port Hudson, en Louisiane, où des soldats noirs assiégèrent courageusement une garnison confédérée jusqu’à sa reddition.

PHOTOGRAPHIE DE National Archives and Records Administration

Le matin du 19 juin 1865, le major général Gordon Granger arriva par bateau au port de Galveston. On l’envoyait au Texas pour promulguer cinq ordres, dont l’Ordre général numéro 3 :

« Le peuple du Texas est informé que conformément à une proclamation du pouvoir exécutif des États-Unis, tous les esclaves sont libres. »

Plusieurs mois après la fin de la guerre de Sécession, les esclavagistes du Texas ne s’étaient toujours pas conformés à la proclamation d’émancipation. La mission de Gordon Granger était de la faire enfin appliquer. Cette journée entrerait dans l’histoire sous le nom de Juneteenth, désormais jour férié national aux États-Unis et jour de célébration mondiale de la liberté.

Pourtant, à la surprise de Gordon Granger, en débarquant de son navire, des milliers de soldats de l’Union se trouvaient déjà à Galveston. Beaucoup étaient membres des Colored Troops des États-Unis (USCT), des régiments de l’armée de l’Union majoritairement afro-américains, comme le 25e Corps, la plus grande unité afro-américaine de la guerre de Sécession.

Pendant de nombreuses années, le récit du Juneteenth s’est axé sur Gordon Granger et des soldats blancs de l’Union tout en excluant les contributions de l’USCT. Durant la guerre de Sécession, plus de 200 000 hommes noirs combattirent dans les rangs de l’armée de terre et de la marine de l’Union. Certains étaient libres, mais la majorité avaient rejoint l’armée après avoir échappé à l’esclavage ou après avoir été libérés par les forces de l’Union.

Ma famille est issue d’une longue lignée de Galvestoniens et une amie d’enfance de ma grand-mère, Fay Williams, me répétait souvent un dicton transmis par les générations précédentes présentes lors du premier Juneteenth : « Ce n’est pas un morceau de papier qui a libéré les esclaves, mais les hommes armés. » La véritable histoire du Juneteenth ne peut pas être racontée si l’on ne saisit pas l’expérience de ces héros oubliés.

 

LES HOMMES ARMÉS

Les hommes armés du Juneteenth étaient des soldats de l’Union du Nord se battant pour la liberté. Il s’agissait certes de soldats blancs, mais également d’hommes noirs en uniforme dotés d’armes et du pouvoir de les utiliser.

Ce n’est d’ailleurs que deux ans environ après le début de la guerre de Sécession que des hommes noirs reçurent ce pouvoir. Et le Bureau américain des Colored Troops fut créé en mai 1863 afin de recruter et d’organiser des régiments noirs aux États-Unis.

Frederick Douglass, chef de file abolitionniste et de la lutte pour les droits civiques, fit partie des plus fervents défenseurs de l’autorisation des hommes noirs à servir dans l’armée. « Une fois que vous laissez l’homme noir porter sur sa personne les lettres cuivrées ‘U.S.’, porter un aigle sur son bouton et un mousquet sur son épaule et des balles dans sa poche, aucun pouvoir sur Terre ne peut nier qu’il a obtenu le droit à la citoyenneté », déclara-t-il lors d’un discours prononcé en juillet 1863.

Des hommes noirs combattirent pour la liberté et pour la dignité en s’enrôlant dans l’armée et dans la marine américaines. Portés par la récente proclamation d’émancipation, « les soldats d’ascendance africaine devinrent des alliés puissants de la cause de l’Union, servant dans une multitude de missions de combat et de soutien », écrivait feu Hari Jones, historien renommé de la guerre de Sécession et ex-conservateur du Mémorial de la guerre civile afro-américaine, à Washington. « Ils menaient des raids, effectuaient des missions de reconnaissance, gardaient les voies ferrées et les lignes de communication, tenaient des garnisons dans les États rebelles, menaient des assauts, construisaient des fortifications, posaient des chemins de fer et comptaient parmi les espions les plus capables de la guerre. »

Ils jouèrent également un rôle majeur dans la fin du conflit. Le 3 avril 1865, les régiments du 25e Corps de l’USCT capturèrent Richmond, en Virginie, capitale des Confédérés. Beaucoup de soldats de l’USCT étaient présents à Appomattox quand le général confédéré Robert E. Lee se rendit le 9 avril.

Quelques semaines plus tard, le 22 mai 1865, le déjà célèbre 25e Corps de l’armée reçut l’ordre d’embarquer pour le Texas afin de stabiliser l’État et de répandre la nouvelle de la liberté de plantation en plantation sous les ordres du major général Godfrey Weitzel.

« Le fait que le Corps noir, sous les ordres du général Weitzel, ait reçu des ordres d’avancer est bien connu dans tous leurs camps, et ils commencent à s’équiper pour la bataille avec l’impression qu’ils vont au Texas », écrivit Thomas Morris Chester, correspondant de guerre afro-américain. « Ils attendent le moment de l’embarquement avec une grande satisfaction. » 

Dès le 13 juin, neuf de ces célèbres régiments qui avaient capturé Richmond avaient atteint le Texas.

 

L’ESCLAVAGE AU TEXAS APRÈS LA GUERRE

Les esclavagistes et propriétaires de plantations du Texas étaient au courant de la proclamation d’émancipation depuis deux ans, mais n’avaient pas le projet de libérer délibérément des esclaves qu’ils considéraient comme leur propriété. Les soldats de l’Union allaient devoir les contraindre à s’y conformer.

Galveston, en tant que l’une des plus grandes villes de l’État du Texas à la fin de la guerre en 1865, était un endroit naturel pour entamer cette tâche. Le recensement américain de 1860 y répertoriait 7 300 habitants, dont près de 1 200 esclaves. Par comparaison, Houston ne comptait que 4 845 habitants, dont 1 069 esclaves, et San Antonio 8 235 habitants et 592 esclaves. La majorité des plus de 250 000 esclaves du Texas vivaient plus à l’intérieur des terres au sein de grandes plantations.

Ce mois de juin-là, les soldats de l’Union quittèrent Galveston en train, à pied, à cheval et en bateau pour aller porter la nouvelle de la liberté de plantation en plantation.

« Toute la journée, nous avons vu ces soldats retourner à San Antonio et à divers endroits », se souvint Harriet Smith, habitante de Hempstead, dans un témoignage oral enregistré en 1941 avec l’animateur de radio John Henry Faulk. « Des soldats noirs en veux-tu en voilà. Ils passaient juste à côté de notre maison. » 

La plupart de ces hommes faisaient partie des Colored Troops. Le 25e Corps avait initialement été envoyé dans le sud du Texas pour sécuriser la frontière avec le Mexique, mais avait été confronté à de mauvaises conditions météorologiques et était remonté par la côte jusqu’à Galveston pour se ravitailler. « Galveston est désormais occupée par des troupes de couleur constituant une unité de police militaire pour l’application de la loi et le maintien de l’ordre », rapportait un article du 8 juillet dans The Wheeling Daily Register.

Dans le livre Like Men of War: Black Troops in the Civil War 1862-1865, l’historien Noah Andre Trudeau écrivait qu’en janvier 1866, il y avait 6 500 soldats blancs et 19 768 soldats noirs au Texas, soit un ratio de trois pour un.

 

LE VÉRITABLE HÉRITAGE DU JUNETEENTH

La fin officielle de l’esclavage aux États-Unis ne survint pas avant la ratification du 13e amendement le 6 décembre 1865. Et même après cela, des esclaves de territoires amérindiens, comme l’Oklahoma, ne furent pas libérés avant la signature des traités le 14 juin 1866.

Les héros oubliés de cette expérience américaine de la liberté incluent l’USCT ainsi que les anciens esclaves et leurs descendants qui gardèrent en vie cette histoire pendant plus de 155 ans jusqu’à ce que le Juneteenth ne devienne un jour férié le 17 juin 2021.

Une victoire de l’Union n’aurait pas été possible sans les soldats de l’USCT. Et ces soldats seraient tombés dans l’oubli sans les sources primaires qui consignèrent leurs contributions et sans l’histoire orale transmises sur plusieurs générations de descendants d’esclaves.

Le Juneteenth célèbre l’évolution des États-Unis vers une union plus parfaite. Cette évolution inclut l’élargissement du récit de leur histoire commune pour honorer les contributions des soldats de l’USCT qui luttèrent pour leur propre liberté et pour l’union.

Samuel Collins III est historien et Ambassadeur touristique certifié à Galveston.

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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