Hannibal, le général qui a fait trembler Rome

En 218 av. J.-C., le général carthaginois franchit les Alpes avec son armée. Arrachant victoire sur victoire, il entend soumettre la République romaine en occupant son territoire. Mais Rome a-t-elle dit son dernier mot ?

Hannibal traversant les Alpes à dos d'éléphant.
Hannibal traversant les Alpes à dos d'éléphant.
Photographie de Oeuvre de Nicolas Poussin

Les historiens sont à juste titre admiratifs du génie tactique d’Hannibal, le célèbre général carthaginois.

Ils en oublient de poser la question de la stratégie. Or, à l’issue de la deuxiè­me guerre punique (218-202 av. J.-C.), Hannibal a été vaincu. Comment un tel échec a-t-il été possible ?

Ce conflit s’explique par trois causes. Tout d’abord, Rome, qui désirait dominer la Méditerranée occidentale au détriment de son ennemie Carthage, manifestait un impérialisme actif. Ensuite, les deux puissances en question ressentaient une peur irrationnelle l’une de l’autre, relevant de soupçons plus ou moins fondés. Enfin, Hannibal, qui n’acceptait pas les conséquences de la première guerre punique, dont la perte de la Sicile et de la Sardaigne, était animé d’un ressentiment très vif.

Le prétexte des hostilités fut fourni par le siège de Sagonte entrepris par le chef punique : la ville était située dans son domaine ibérique, au sud de l’Èbre, mais elle était liée à Rome par un traité. Avec un zeste de mauvaise foi, une délégation du Sénat romain, conduite par le célèbre Fabius, déclara la guerre à la cité africaine.

Hannibal décida de porter le conflit en Italie, en s’appuyant sur la péninsule Ibérique, qui lui fournissait des hommes, du blé et de l’or. Il rassembla à Carthagène, sa capitale, une armée de 90 000 fantassins, 12 000 cavaliers et 37 éléphants.

De leur côté, les Romains avaient trois points forts : ils contrôlaient la mer, ils disposaient d’une armée très performante, et ils bénéficiaient d’une démographie extraordinaire pour l’époque ; ils pouvaient mobiliser 500 000 fantassins et 50 000 cavaliers.

Comme une rencontre en plaine requérait en général quelque 50 000 soldats de chaque côté (guère plus en raison de la faiblesse des moyens de communication), ces chiffres permettent de comprendre qu’ils pouvaient perdre 10 batailles successives avant d’être complètement vaincus.

Hannibal partit de Carthagène vers le nord en se tenant à l’écart de la côte, par crainte d’un débarquement romain qui l’aurait pris de flanc. Le long de sa marche, il laissa derrière lui de petites garnisons pour assurer la sécurité de ses communications. Il conduisit une expédition célèbre : il traversa la Gaule, franchit le Rhône et escalada les Alpes. Commença alors son déploiement en Italie, qui se divise en deux parties : grande guerre et contre-guérilla. Arrivé vers Turin, Hannibal ne disposait plus que de 20 000 fantassins et 6 000 cavaliers, appuyés par des éléphants. Il espérait que des Gaulois et des Italiens, poussés par la haine de Rome, le rejoindraient.

Buste trouvé à Capoue, actuellement au musée archéologique national de Naples, et représentant Hannibal.
Photographie de Theodor Mommsen

Il dut d’abord combattre avec des effectifs limités, ce qui ne l’empêcha pas de remporter en 218-216 av. J.-C. quatre succès extraordinaires. Au Tessin, il réussit à pousser les Romains contre le fleuve et les encercla, l’infanterie par-devant et la cavalerie sur les deux ailes. À la Trébie, il les attaqua de face, puis chercha à les prendre en tenaille par les flancs, avant que sa cavalerie ne mette en déroute la cavalerie adverse. Et il recourut à un stratagème : l’un de ses officiers, Magon, qui s’était caché derrière un relief, attaqua dans le dos des Romains, qui subirent une nouvelle défaite.

Un grand succès survint le 22 juin 217. Le consul Flaminius engagea ses deux légions le long du lac Trasimène, en laissant celui-ci sur sa droite ; sur sa gauche, des collines dominaient un passage étroit. Or, les forces puniques s’étaient alignées sur ces hauteurs. Les dieux de la Guerre, amis d’Hannibal, lui envoyèrent un épais brouillard qui les dissimula aux yeux des Romains.

Attaqués par surprise, de flanc et par en haut, ces derniers subirent un vrai désastre.

 

LES DÉLICES DE CAPOUE 

Et il y eut pire. Le 2 août 216, la bataille de Cannes (dans les Pouilles actuelles), devenue un classique étudié dans toutes les écoles militaires, manifesta de façon éclatante le génie du Punique.

Il disposa ses alliés celtes et espagnols au centre, les fantassins libyques aux ailes et, plus loin encore, la cavalerie numide, de part et d’autre du dispositif. Pendant que ses cavaliers mettaient en fuite ceux qui leur étaient opposés, son centre s’avançait légèrement, dessinant un arc de cercle. Les légionnaires furent attirés par ce ventre mou qui s’offrait. Imaginant une erreur du chef ennemi, ils se concentrèrent contre ces soldats qu’ils croyaient trop avancés.

Alors, les deux ailes puniques, formées par les fantassins libyques, firent une conversion à 90° : les Romains voyaient des ennemis devant, à gauche et à droite ; le piège se referma quand les cavaliers numides revinrent former le quatrième côté du carré. Malgré une supériorité numérique incontestable, les légionnaires subirent une rude défaite : 45 000 morts, dont l’un des deux consuls, et 20 000 prisonniers.

Après cette victoire, Hannibal mit au repos ses hommes en Campanie, où la ville de Capoue lui était fidèle, dans l’attente de pouvoir marcher sur Rome. On lui a injustement reproché les « délices de Capoue », cette période au cours de laquelle l’armée carthaginoise se serait ramollie, en réalité une sorte de sas psychologique indispensable.

En 211 av. J.-C., Hannibal parvint sous les murs de Rome, mais il ne tenta pas de les prendre d’assaut : ils étaient très solides, et lui-même ne disposait pas de troupes entraînées à assiéger une ville ; c’est donc à tort qu’il a été accusé de ne pas avoir tenté un siège. Dans ces circonstances, le Sénat romain fut admirable : il repoussa l’idée de capitulation, proposée par quelques personnes, refusa de racheter les prisonniers et nomma Fabius dictateur, ce titre étant alors très honorifique.

Fabius réussit à faire admettre aux Romains qu’ils devaient, comme Hannibal, recourir au stratagème, une pratique qui était contraire à leurs traditions. Dans ce but, il ressortit de l’oubli la déesse de l’Intelligence, Mens : le stratagème, leur dit-il, était conforme aux enseignements de cette divinité. Et il imposa l’abandon des batailles en rase campagne au profit de la guérilla : harcèlement, embuscades, coups de main, etc.

C’est la seule fois dans leur histoire que les Romains eurent recours à cette tactique, qui permit de repousser Hannibal vers l’Italie du Sud. Celui-ci y constitua un État punique, semblable à celui que son père, Hamilcar, avait créé dans le sud de l’Espagne, mais que ses ennemis ne tardèrent pas à grignoter.

 

LA MÉDITERRANÉE S'EMBRASE

Nul ne conteste le génie tactique d’Hannibal, qui avait un autre atout, négligé par les historiens : l’Afrique lui a fourni d’excellents soldats, l’infanterie libyque et la cavalerie numide. Sur le plan stratégique, il a été moins heureux et a souffert de trois faiblesses.

Son service de renseignement lui a donné de fausses informations : il crut ainsi à tort qu’Italiens et Gaulois le rejoindraient. Or, les Italiens se sentaient plus proches des Romains que des Puniques, et les Gaulois étaient très partagés. Ensuite, il a sous-estimé l’acharnement du Sénat romain. Enfin, il n’a pas tenu compte de l’extraordinaire potentiel démographique de l’Italie.

Pour dégager leur territoire, les Romains transformèrent le conflit en « guerre mondiale », ce que permettait leur population. Marcellus s’empara de Syracuse, dont le roi Hiéronyme était passé dans le camp punique. Scipion attaqua les ennemis en Espagne, où il prit Carthagène et fut victorieux à Baecula et Ilipa.

Le conflit fut aussi porté en Macédoine contre Philippe V, allié d’Hannibal. Les légions attaquèrent en Italie du Nord et du Sud, où l’État carthaginois devint peau de chagrin. Le Sénat de Carthage soutenait Hannibal, mais avec mesure. Il envoya des renforts à plusieurs reprises. Son plus grand effort, sans doute, se plaça en 207 av. J.-C., lorsqu’il attribua au frère du chef punique, Hasdrubal, 48 000 fantassins, 8 000 cavaliers et 15 éléphants. Mais lors de la bataille du Métaure (dans les actuelles Marches), le général Claudius Nero, par une manœuvre hardie, prit l’armée d’Hasdrubal à revers et remporta un succès total. Hannibal apprit à la fois la défaite et la mort de son frère, en recevant un paquet qui contenait la tête du vaincu.

Pour chasser Hannibal d’Italie, fallait-il poursuivre la guerre dans le sud de la péninsule ou bien devait-on l’attirer en Afrique en y portant le conflit ? Fabius défendait la première stratégie, Scipion la seconde. C’est à ce dernier que le peuple fit confiance, et il fut élu consul. Hannibal dut quitter l’Italie, où il laissa de nombreuses ruines. Le sort de Carthage allait se jouer sur le sol africain. En 202 av. J.-C., Scipion, auquel s’était rallié le roi de Numidie Massinissa, remporta sur l’armée d’Hannibal la victoire de Zama, qui mit un terme à 16 ans d’affrontements.

Reste un problème, sans solution actuellement : Scipion fut-il un élève d’Hannibal qui dépassa le maître ou lui fut-il toujours supérieur ?  

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