Henri VIII, liaisons dangereuses à la cour des Tudors

En 1529, le roi d’Angleterre fait annuler son mariage avec Catherine d’Aragon, faute d’héritier mâle. C'est le premier épisode d’une série de crises matrimoniales tragiques, qui vaudront à Henri VIII sa réputation de Barbe-Bleue.

De Glyn Redworth, université d’Oxford.
Publication 23 sept. 2021, 10:00 CEST
Portrait du roi Henri VIII. Par Hans Holbein le Jeune. 1540. Palais Barberini, Rome

Portrait du roi Henri VIII. Par Hans Holbein le Jeune. 1540. Palais Barberini, Rome 

Photographie de Getty images

Thomas Cromwell, premier ministre d’Henri VIII, est décapité devant la Tour de Londres le 28 juin 1540. Le bourreau, un simple boucher, s’acquitte de sa tâche avec brutalité. Mais, ailleurs, la journée est consacrée à des réjouissances. À 25 kilomètres de là, dans son grand palais neuf d’Oatlands, près de la Tamise, le roi épouse sa cinquième femme, Catherine Howard. Indifférent aux souffrances de son ancien ministre, Henri, âgé de 49 ans, est heureux. L’âge de la reine est incertain, mais il est probable qu’elle n’avait pas plus de 18 ans ; une épouse, presque une enfant. De petite taille, élégante, elle adore le roi. Et lui est « si amoureux d’elle que toutes ses démonstrations d’affection lui semblent bien faibles et qu’il la caresse plus que les autres ». Catherine lui offre une seconde jeunesse.

 

LE BONHEUR BRISÉ DE CATHERINE

Henri VIII estime qu’il mérite ce bonheur auprès de Catherine Howard. Pour diverses raisons, ses quatre précédents mariages ont échoué. Il a été déçu par sa première épouse, Catherine d’Aragon, fille des Rois Catholiques, qui n’a pu lui donner de descendance mâle. Il s’agissait en réalité d’un mariage arrangé, Catherine ayant été auparavant mariée au prince Arthur, frère aîné d’Henri VIII. Ce dernier n’était que le deuxième souverain de la maison Tudor et savait que les droits de son père au trône d’Angleterre étaient relativement fragiles. Une alliance avec la maison royale de Trastamare, qui gouvernait la Castille et l’Aragon, ne pouvait que renforcer son statut de prince. Mais il faut rendre justice à Henri VIII et admettre que les quinze premières années de son mariage avec la princesse espagnole furent des années de bonheur pour le couple.

Il ne suffit pas à Henri VIII que Catherine d’Aragon lui donne une fille nommée Marie, saine, intelligente et robuste. Il est tourmenté et se demande s’il a eu raison d’épouser la femme de son frère, ce que la Bible interdit, et surtout si la dispense accordée par le pape est valide. Lorsqu’il tombe amoureux d’Anne Boleyn, une jeune fille de la cour qui a tout juste 20 ans, le sort en est jeté. Le monarque est prêt au schisme avec l’Église catholique pour épouser une femme capable de lui donner ce qu’il désire le plus : un héritier mâle.

 

ANNE BOLEYN EST DÉCAPITÉE

Henri VIII n’était finalement qu’un homme faible, peut-être parce qu’il avait grandi dans l’ombre de son frère aîné. Avec les années, sa tendance latente à la cruauté s’accentue. Catherine d’Aragon meurt au début de l’année 1536. Anne Boleyn échoue également à donner un garçon au roi, et Henri VIII pense que s’il réussit à se débarrasser de son épouse du moment, tout mariage ultérieur sera reconnu tant par l’Europe catholique que par la protestante. Après seulement trois ans de mariage, Anne Boleyn est jugée coupable de trahison, d’adultère et de relations incestueuses avec son frère. Elle est décapitée le 19 mai 1536.

Anne Boleyn défaillit à la Tour de Londres en apprenant sa condamnation à mort. Peinture à l'huile de Pierre-Nolasque Bergeret.

Photographie de ART ARCHIVE

Le lendemain, Henri VIII épouse Jeanne Seymour, qui accomplit rapidement son devoir de reine en donnant naissance à un prince, le futur roi Édouard VI, le 12 octobre 1537 à Hampton Court. Mais elle meurt tragiquement de complications dues à l’accouchement. Elle est l’unique épouse d’Henri VIII à lui avoir donné un héritier, et le roi, dans un geste de rare tendresse, ordonne qu’on l’ensevelisse dans sa propre sépulture, dans la chapelle Saint-Georges du château de Windsor.

 

L’ÉPHÉMÈRE ANNE DE CLÈVES

Brisé par la douleur, Henri VIII attend trois ans avant de se remarier. L’annulation de son mariage avec Catherine d’Aragon lui a valu l’hostilité de l’empereur Charles Quint, neveu de cette dernière, et il a peur que l’empereur ne s’allie à la France, l’autre puissance catholique de l’époque, pour se lancer dans une croisade contre lui. C’est pour cette raison qu’il accepte la suggestion que lui fait Thomas Cromwell, son ministre, d’épouser Anne de Clèves, une princesse allemande, de façon à nouer une alliance avec les princes germaniques opposés à la dynastie des Habsbourg. Le mariage a lieu en janvier 1540.

Mais l’union est vite annulée. Henri VIII avance qu’Anne de Clèves n’était pas vierge au moment de son mariage, la preuve étant qu’elle a une grosse poitrine… Mais l’argument déterminant est que le mariage n’a pas été consommé pendant les six mois qu’il a duré, et que ce n’est pas la faute du roi. N’a-t-il pas eu duas pollutiones nocturnas in somno (« deux pollutions nocturnes durant son sommeil ») durant cette union ? Dans le même temps, Henri VIII fait preuve de « générosité » en laissant à la jeune épouse répudiée le choix de retourner en Allemagne ou de rester en Angleterre en qualité de « sœur aimée du roi ». Anne de Clèves restera en Angleterre jusqu’à la fin de ses jours.

La vie d’Henri VIII, poursuivi par ses démons, commence à tourner en boucle. De même qu’il avait accusé le cardinal Wolsey d’être incapable d’obtenir la dissolution de son mariage avec Catherine d’Aragon, il fait payer un prix terrible à Thomas Cromwell, qui l’a persuadé d’épouser la « jument des Flandres ».

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Jeanne Seymour, troisième épouse d'Henri VIII ; portrait réalisé par Hans Holbein le Jeune en 1536.

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Anne de Clèves, la quatrième épouse d'Henri VIII ; portrait réalisé par Hans Holbein le Jeune en 1539.

Photographie de Wikimedia Commons

 

LA « ROSE SANS ÉPINE »

En épousant Catherine Howard en 1540, Henri VIII rentre à nouveau dans la famille d’Anne Boleyn, qui était une cousine de la nouvelle reine. Il semble même que le roi revive cette grande passion de jeunesse. Le monarque semble en effet éperdument amoureux de Catherine, qu’il surnomme la rose sans épines. L’ambassadeur de France raconte qu’aucune de ses précédentes épouses n’a encore obtenu de lui « qu’il dépense autant en vêtements et bijoux qu’elle ne le fit ». La reine est consciente de son ascendant à la cour, et sa devise, « Non autre volonté que la sienne », est loin d’être vaine. Mais elle est assez intelligente pour entretenir de bonnes relations avec Anne de Clèves et cherche à se lier d’amitié avec Marie Tudor, fille d’Henri VIII et de Catherine d’Aragon. Cependant, Catherine semble être une reine exemplaire. Elle assure à Thomas Cranmer, l’archevêque de Canterbury, qu’il n’a rien à craindre de son ascension au pouvoir, tout en intercédant en faveur de plusieurs traîtres et autres scélérats.

La disgrâce et la chute tragique de Catherine Howard débutent le 2 novembre 1541, alors qu’Henri VIII assiste à la messe dans la chapelle du palais de Hampton Court. Le roi et la reine rentrent d’un long voyage dans le nord de l’Angleterre, et l’archevêque de Canterbury, vieil ami du roi, s’apprête à révéler les secrets inavouables de la vie de la reine, au nom des autres membres du conseil privé du monarque. Il ne prend pas le risque d’affronter le roi, qui est toujours sous le charme ; il préfère lui remettre une lettre détaillant les fautes de Catherine.

 

DES RUMEURS AUX ACCUSATIONS

L’accusation n’est pas sans fondements. Avant son mariage, Catherine a été élevée par sa belle-grand-mère, la duchesse douairière de Norfolk, et a eu des relations intimes avec son professeur de musique, Henry Manox. Par la suite, la souveraine admettra que « bien qu’étant une jeune fille, […] je lui permis de toucher les parties secrètes de mon corps ». Il est en outre possible qu’elle ait contracté une sorte de contrat de mariage avec un certain Francis Dereham. Ils se donnaient les noms de « mari » et de « femme », et elle explique comment, « par de nombreuses persuasions, il me fit céder à ses vicieux desseins, et obtint tout d’abord de s’allonger sur mon lit avec son pourpoint et ses chausses, puis dans mon lit, et finalement il s’étendit nu auprès de moi et me traita comme un homme traite son épouse, de nombreuses fois ».

La grand-mère met fin trop tard à cette relation, lorsque Manox, jaloux, trahit les amants. Mais une fois devenue reine, Catherine nomme Dereham son secrétaire personnel, probablement dans une tentative désespérée d’acheter son silence. Les preuves s’accumulent que Catherine n’était pas vierge à son mariage avec Henri VIII et qu’elle n’était pas libre, selon le droit canonique, de contracter cette union. Elle est déclarée coupable, comme sa famille, d’avoir caché au roi ces errements de jeunesse.

En soi, ces faits n’auraient pu entraîner qu’une annulation du mariage de Catherine Howard avec le souverain, et probablement rien de plus. Cependant, l’histoire évolue tragiquement en raison de l’accusation portée par Dereham, qui affirme que la jeune femme, déjà reine, a entretenu une relation avec Thomas Culpeper, l’un des chevaliers du roi. Des rencontres secrètes étaient organisées avec l’aide de lady Rochford, dame d’honneur et veuve du frère d’Anne Boleyn. Le destin de Catherine est scellé par une lettre écrite à Culpeper, dans laquelle elle lui dit ingénument : « Mon cœur se meurt en pensant que je ne peux être toujours avec toi. » La lettre se conclut en ces termes : « À toi jusqu’à la fin de mes jours. » Catherine, bien que reconnaissant le flirt, nie avoir commis l’adultère, que confirme de son côté lady Rochford.

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Portrait d'Henri VIII par Hans Holbein le Jeune en 1542.

Droit: Fond:

Catherine Parr, sixième épouse d'Henri VIII ; portrait attribué à William Scrots, vers 1545.

Photographie de wIKIMEDIA COMMONS(Gauche)(Supérieur)
Photographie de Wikimedia commons(Droit)(Fond)

 

UNE NOUVELLE REINE SANS REPROCHE

Henri VIII est effondré par ces révélations. Esseulé, sans autre distraction que la chasse, errant d’un palais à un autre, il semble toujours « triste, pensif et soupirant ». Il s’adonne à des lectures pieuses, note les passages qui l’impressionnent le plus, comme ce verset de la Bible : « Mon fils, pourquoi chercher le plaisir avec une prostituée ? » En janvier 1542, le Parlement condamne à mort son épouse. La souveraine est décapitée le 13 février 1542, en même temps que lady Rochford, son accusatrice.

La tragédie de son cinquième mariage mine l’assurance d’Henri VIII. Sa dernière épouse, Catherine Parr, âgée de 31 ans, n’a rien à cacher, puisqu’il est de notoriété publique qu’elle a été veuve à deux reprises avant d’épouser le roi en 1543. Henri VIII l’avait remarquée lorsqu’elle était membre de la maison de la princesse Marie ; grâce à elle, la vie domestique d’Henri VIII s’apaise jusqu’à la fin des jours du roi, en raison notamment des bonnes relations qu’entretient Catherine Parr avec les trois enfants du souverain.

D’une certaine manière, Catherine Howard est celle des six épouses d’Henri VIII qui connut le destin le plus tragique. Elle fut certes responsable de sa propre disgrâce, mais l’on peut se demander si elle ne fut pas aussi victime de la démesure du roi, ainsi que d’une famille incapable de la protéger alors qu’elle était enfant et lorsqu’elle devint reine.

Cet article a initialement paru dans le magazine National Geographic Histoire et Civilisations. S'abonner au magazine.

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