Les dessous des momies : sous les bandelettes, le métissage des croyances

Une équipe de chercheurs allemands a étudié au scanner trois momies égyptiennes des premiers siècles de notre ère. L’étude éclaire les rituels funéraires et les croyances multiculturelles de l’époque.

Publication 25 févr. 2021 à 15:19 CET
Vue détaillée des portraits et des bijoux représentés sur les linceuls des momies. À gauche momie d’un homme ...

Vue détaillée des portraits et des bijoux représentés sur les linceuls des momies. À gauche momie d’un homme (Aeg 777) ; à droite, momie d’une femme (Aeg 778).  

Photographie de : Sculpture Collection, Dresden State Art Collections, photos : H.-P. Klut/E.Estel

Fut un temps où l'on ne s'embarrassait guère d'égards pour les momies. Au XIXe siècle, alors que la passion pour l'Égypte ancienne s’empare de l’Europe, les "mummy parties" font fureur, ces rassemblements distingués où des membres de la haute société leur ôte leurs bandelettes pour contempler les corps des défunts. Les scientifiques eux-mêmes, en l’absence d’alternative non invasive, en étaient réduits à les ouvrir pour les étudier. Le XXIe siècle fait montre de plus de délicatesse. C'est avec un scanner que des chercheurs allemands ont scruté l'intérieur de trois momies égyptiennes datant de la fin de l'époque romaine, entre le IIIe et le IVe siècle de notre ère.

Contrairement aux momies de périodes plus anciennes, elles n’avaient pas été placées dans des sarcophages, mais enveloppées dans des linceuls sur lesquels ont été peint leurs portraits en pied. Si ce type de momies est relativement commun pour l’époque tardive, celles-ci sont uniques en leur genre : ce sont les derniers exemplaires connus de momies avec portrait ornées de stuc à être encore intactes à ce jour. Toutes trois proviennent de la nécropole de Saqqarah. Deux des portraits représentent un homme et une femme adultes, dont les dépouilles avaient été découvertes au XVIIe siècle et acquises par un explorateur italien puis un roi polonais, avant de finir leur course dans les Collections nationales de Dresde, en Allemagne. Le troisième évoque une jeune fille, dont le corps a été exhumé dans la deuxième moitié du XIXe siècle et est conservé au musée du Caire.

Momie d’une jeune fille. La photo montre la décoration du linceul de la momie. Museum of Egyptian Antiquities, Le Caire.

 

Photographie de I. Badr

L’observation des squelettes a permis de déterminer une tranche d'âge plus précise : 25 à 30 ans pour l’homme, 30 à 40 ans pour la femme et autour de 17-19 ans pour l’adolescente. Elle a également mis en évidence divers problèmes de santé chez les trois individus bien que les causes de leur décès restent inconnues. L'homme présentait ainsi des caries et des anomalies dentaires congénitales. La femme adulte souffrait de scoliose et d’arthrite, et l’adolescente était affectée d’une lésion bégnine des vertèbres. Diverses fractures observées par ailleurs sur les trois squelettes tiendraient à des manipulations post-mortem durant leur exhumation et leur transport.

Le passage au scanner a aussi livré des informations sur le mobilier funéraire. Des bijoux ont accompagné les morts dans leur dernière demeure. Les perles d’un ou plusieurs colliers ont été mises en évidence, qui font écho aux parures figurées sur le linceul sous forme de bagues, bracelets, colliers ou boucles d’oreille façonnés dans du stuc doré à la feuille d’or. Un raffinement qui témoigne du statut social élevé des défunts. L’étude atteste également du métissage culturel à l’œuvre dans l’Égypte des premiers siècles de notre ère. L’arrivée successive de populations grecques, dans le sillage de la conquête du royaume par Alexandre le Grand au IVe siècle av JC, puis sa transformation en province de l’Empire romain, ont introduit de nouvelles coutumes.

Momie d’une femme. Le scanner permet de visualiser des corps étrangers circulaires, en métal, proches du fémur droit, probablement des monnaies ou des médaillons. Deux clous étaient identifiés dans la région abdominale (flèche); la reconstruction sagittale (photo du bas) montre une planche de bois intacte sous le corps (flèche).

Photographie de 2020 Zesch et al.

L’analyse atteste ainsi d’une évolution des pratiques d’embaumement. Alors que le retrait des organes internes des défunts était la règle au cours des périodes précédentes, la jeune fille a été inhumée avec les siens. Son cerveau, ainsi que des restes de son système respiratoire et intestinal (poumons, foie…) sont encore visibles. Dans les deux autres corps, moins bien conservés, les organes ont disparu. Les scientifiques supposent qu’ils pourraient avoir commencé à se décomposer avant la préparation des corps pour leur inhumation.

La momification ne semble pas résulter de l’usage de grandes quantités de liquide d’embaumement, mais plutôt de l’emploi de natron, des sels de sodium, pour déshydrater les corps sans éviscération. « L’identification du cerveau et des organes de la jeune fille confirme les données recueillies par d’autres études selon lesquelles l’éviscération est moins fréquente durant la période romaine », explique Stephanie Zesch, anthropologue et égyptologue qui a dirigé l’étude des trois momies dans le cadre du German Mummy Project, un programme de recherches du Reiss Engelhorn Museen à Mannheim, en Allemagne. « Cette indication d’une évolution des pratiques de momification est intéressante bien qu’elle ne soit pas surprenante, les rituels funéraires évoluant avec le temps et les interactions entre groupes ethniques. » Les raisons d’une telle évolution des rituels égyptiens fait débat. Certains spécialistes estiment que l’Égypte tardive se soucie plus de l’apparence extérieure des momies que de la préservation des corps, précise l’étude. D’autres interprètent le recul de l’extraction des organes des défunts comme lié à la hausse de la population, qui induirait un traitement plus expéditif des corps.

Momie d’un homme. Le scanner montre les os désarticulés et partiellement cassés du tronc et des extrémités supérieures, ainsi qu'un corps étranger dans la partie supérieure de la région thoracique. 

Photographie de 2020 Zesch et al.

Les motifs ornant les portraits en pied des trois personnages témoignent aussi de ce brassage culturel. Chacun est figuré dans une tunique rehaussée d’éléments géométriques, floraux, animaliers et religieux où se mêlent étroitement symboles égyptiens et gréco-romains. Scarabées, cobras, faucons, divinités égyptiennes comme le taureau Apis, incarnation du dieu créateur Ptah, renvoient ainsi au répertoire iconographique traditionnel du royaume des pharaons. En revanche, les vêtements, les bijoux, les coiffures, le cratère que tient l’homme ou la tête de Gorgone, à la fonction protectrice, sur un pendentif de la femme viennent d’emprunts au monde gréco-romain.

Le style des portraits eux-mêmes, qui contraste avec ceux qui ornaient les masques mortuaires et les sarcophages des époques plus anciennes sont un héritage romain. « La principale différence avec les représentations antérieures tient à leur individualisme, qui permet de se faire une idée précise de ce à quoi ressemblaient les défunts », note Stephanie Zesch. « La variété des motifs et leur interaction est très impressionnante, poursuit la chercheuse. Elles montrent que différentes cultures se sont mêlées à l’époque, influant aussi sur les croyances et les rites funéraires. »

Détail des objets visibles dans les mains. (A) homme avec un « kantharos» dans la main droite et une couronne de fleurs pliée dans sa main gauche. Notez également l'inscription grecque sous son avant-bras droit ; (B) femme avec un «lekythos» dans la main droite.

Photographie de Sculpture Collection, Dresden State Art Collections, photos : M. Gander/M. Loth

Au-delà de son aspect esthétique, le décor des linceuls remplissait une fonction éminemment spirituelle. Les résilles de perles qui couvrent les tuniques sont un attribut d’Osiris, le dieu des morts, et symbolisent le passage des défunts dans l’au-delà. Quant aux plantes et aux fleurs peintes sur les tissus, elles étaient considérées comme favorisant, par leur parfum agréable, la renaissance des morts dans l’au-delà. L’étude allemande a par ailleurs révélé la présence d’autres auxiliaires d’outre-tombe : des petits objets en métal, pièces ou médaillons, dans l’une des momies. Selon les scientifiques, ils pourraient représenter une obole pour Charon, le nocher qui fait traverser le Styx aux âmes des morts dans la tradition grecque.

Prochaine étape du travail des chercheurs, une possible reconstruction faciale digitale des trois défunts. Si le sexe et l’âge des morts confirmés par le passage au scanner correspond aux visages peints sur les linceuls, il reste à déterminer si ces représentations sont idéalisées ou vraiment fidèles à l’apparence qu’avaient les personnes de leur vivant.

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