Il y a 4 000 ans, les femmes dirigeaient-elles la société d’El Argar ?

Selon les chercheurs, cette somptueuse découverte pourrait infirmer l’idée selon laquelle le pouvoir exécutif ne pouvait alors être exercé que par les hommes.

Publication 12 mars 2021 à 16:17 CET
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Ce diadème en argent ornait encore le crâne d’une femme lorsque sa tombe, vieille de 3 700 ans, a été découverte au sein du site archéologique de La Almoloya dans le sud de l’Espagne.

Photographie de J.A. SOLDEVILLA, AVEC L’AIMABLE AUTORISATION DU GRUPO DE INVESTIGACIÓN EN ARQUEOECOLOGÍA SOCIAL MEDITERRÁNEA, UNIVERSITÉ AUTONOME DE BARCELONE

La découverte d’un ensemble de bijoux ornés, dont un diadème en argent, suggère qu’une femme inhumée il y a 4 000 ans au sein des frontières de l'Espagne moderne était à la tête des terres environnantes, selon une étude publiée dans la revue Antiquity le 11 mars 2021. Cette découverte soulève de nouvelles questions quant au rôle des femmes aux débuts de l’âge du bronze en Europe. Elle remet en question l’idée selon laquelle le pouvoir exécutif ne pouvait alors être exercé que par les hommes.

Les vestiges de cette femme, ainsi que ceux d’un homme qui pourrait avoir été son consort, ont été initialement excavés en 2014 sur le site de La Almoloya, situé au milieu de collines boisées à environ 56 kilomètres au nord de Carthagène en Espagne. La datation au carbone suggère qu’elle a été enterrée en 1 700 avant J.-C. La richesse des artefacts avec lesquels elle a été inhumée laisse penser que c’est elle, et non son compagnon, qui aurait été au sommet de la hiérarchie locale.

« Il existe deux manières d’interpréter cette découverte », explique Roberto Risch, co-auteur de l’étude et archéologue à l’université autonome de Barcelone. « Soit vous vous dites que c’est la femme du roi, soit vous refusez cette hypothèse en vous disant qu’elle était une personnalité politique à part entière. »

Les objets funéraires de la culture d’El Argar révèlent que les femmes étaient considérées comme adultes bien plus tôt que les hommes. On a mis au jour les restes de petites filles de six ans enterrées avec des couteaux ou des outils, alors que les garçons, eux, ne recevaient cet honneur qu’à leur adolescence. Les tombes de certaines femmes de la culture d’El Argar ont été rouvertes des générations plus tard pour y accueillir d’autres femmes et hommes. Cette pratique inhabituelle leur conférait probablement un grand honneur. Aussi, les études publiées par M. Risch et ses collègues ont révélé que les femmes retrouvées dans les tombes argariennes consommaient plus de viande que leurs consœurs, ce qui signifie qu’elles jouissaient d’un véritable pouvoir politique.

« Nous ne connaissons pas la nature exacte de leur pouvoir politique, mais cette sépulture remet en question le rôle des femmes dans la politique de [l’âge du bronze]... Cette découverte bouscule de nombreuses croyances populaires », confie l’archéologue.

 

LUXUEUSE JUSQUE DANS SA TOMBE

Surnommée « la princesse de La Almoloya », cette femme faisait partie de la culture d’El Argar qui prospérait sur le site archéologique du même nom. On date l'apogée de cette culture aux années 2 000 à 1 500 avant J.-C., dans le sud de la péninsule ibérique. Le peuple d’El Argar manipulait le bronze bien avant ses communautés voisines. Nombre d’entre eux vivaient dans de grands complexes au sommet de collines plutôt que dans de petites fermes isolées. Les objets retrouvés sur les lieux de sépulture indiquent la présence de strates économiques et sociales, lesquelles incluaient une classe souveraine.

Selon M. Risch, l’homme présent dans la tombe était probablement un guerrier. L’usure de ses os suggère qu’il passait beaucoup de temps à cheval et son crâne présente de profondes cicatrices au visage, stigmates de combats. Il attachait ses longs cheveux avec des anneaux en argent et portait des clous d’oreilles en or, ce qui signifie qu’il était haut placé.

La sépulture de La Almoloya comprenait un homme et une femme enterrés sous le sol d’une vaste salle d’un palace, laquelle était dotée de bancs et pouvait accueillir jusqu’à cinquante personnes.

Photographie de ARQUEOECOLOGIA SOCIAL MEDITERRÀNIA RESEARCH GROUP, UNIVERSITÉ AUTONOME DE BARCELONE

Toutefois, la femme retrouvée dans cette même tombe y a été placée peu de temps après. Une attention très particulière lui a été accordée : elle portait des bracelets, des clous d’oreilles, des bagues, des boucles en fil d’argent ainsi qu’un diadème en argent qui ornait encore son crâne lors de sa découverte. Ce dernier ressemble à six autres diadèmes retrouvés sur d’autres corps de femmes riches de l’époque d’Ed Argar. Chaque diadème présente une extension en forme de disque qui descend vers le front et le nez.

En se basant sur le cours de l’argent cité dans les écrits mésopotamiens de l’époque, les archéologues évaluent la valeur du patrimoine de cette femme à plusieurs dizaines de milliers d’euros. D’autres sépultures de femmes retrouvées au sein de la région d’El Argar laissent penser qu’elles étaient fortunées. Les hommes, quant à eux, n’étaient jamais enterrés avec de tels trésors. « Ces indications nous montrent que les femmes jouaient un rôle politique important au sein de la communauté », déclare M. Risch.

Le lieu où a été retrouvée la sépulture indique lui aussi que cette femme avait un rôle politique. De nombreux corps excavés dans la région d’El Argar se trouvaient sous les sols des bâtiments quelconques. Concernant cette femme, sa tombe a été retrouvée sous une salle, surnommée « le Parlement » par les archéologues, dotée de bancs, qui pouvait accueillir jusqu’à cinquante personnes. Cette pièce faisait partie d’un bâtiment sophistiqué qui pourrait s’avérer être le plus ancien palais d’Europe occidentale connu. Les souverains y séjournaient et exerçaient leurs fonctions.

 

LES FEMMES DANS LA CULTURE D’EL ARGAR

Selon l’archéologue et historienne Marina Lozano, l'hypothèse selon laquelle les communautés argariennes auraient pu être dirigées par des femmes lui semble logique. Elle est professeure à l’université Rovira i Virgili située à Tarragone, mais aussi chercheuse au sein de l’Institut Català de Paleoecologia Humana i Evolució Social (IPHES-CERCA) et n’a pas participé à cette nouvelle étude.

Daté de l’âge du bronze, on pense que le bâtiment massif situé sur le site de La Almoloya a été un centre de pouvoir politique et économique.

Photographie de GRUPO DE INVESTIGACIÓN EN ARQUEOECOLOGÍA SOCIAL MEDITERRÁNEA, UNIVERSITÉ AUTONOME DE BARCELONE

Elle estime que cette découverte vient appuyer l’étude qu’elle a elle-même menée en 2020 et qui a permis de déterminer que de nombreuses femmes argariennes prenaient part à la production de textiles en lin et en laine. Il s’agissait d’un secteur lucratif, au même titre que celui de la métallurgie. « Les femmes d’El Argar participaient activement à l’économie. [La découverte] de cette dirigeante n’est qu’un énième exemple qui illustre l’importance des femmes dans cette société », explique-t-elle.

D’autres experts de la culture d’El Argar émettent quelques réserves quant à ces nouvelles interprétations. « Ces trouvailles sont spectaculaires. C’est de l’archéologie de grande qualité », déclare Antonio Gilman, anthropologue et professeur émérite de l’université d'État de Californie à Northridge.

Il se demande néanmoins si la richesse de la sépulture devrait être synonyme de la richesse d’un souverain. Il s’interroge également sur la qualification du bâtiment de La Almoloya de « palace », alors même que ce dernier était bien moins sophistiqué que d’autres édifices de l’est de l’Europe à l’âge du bronze, comme le palais minoen de Knossos en Crête. « Ça n’enlève rien au fait que ces découvertes sont considérables », conclut-il.

 

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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