La bête du Gévaudan : 250 ans plus tard, le mystère reste entier

La Bête du Gévaudan a sévi dans les campagnes françaises entre 1764 et 1767 et tué une centaine de personnes. Aujourd’hui encore, on ignore la véritable nature de ces attaques et l’identité de la bête.

Publication 22 oct. 2021, 15:16 CEST
« La Bête de Gévaudan », estampe.
« La Bête de Gévaudan », estampe.
Photographie de BnF Gallica

Ce jour de juin 1764, Jeanne Boulet, bergère âgée de quatorze ans, garde un troupeau dans les vallées boisées du pays du Gévaudan où coule l’Allier. Quelques heures plus tard, on retrouve son corps gravement mutilé. Une attaque de loup, semble-t-il. Sa mort n’a rien d’extraordinaire à l’époque, car il n’est pas rare que les enfants conduisent moutons et bestiaux par eux-mêmes, et on sait bien que les loups font partie des périls de la vie pastorale.

Mais les victimes comme Jeanne Boulet s’accumulent. On les retrouve gravement blessées, démembrées et même décapitées. Quelle que soit la nature du fléau, on a affaire là à un animal bien plus féroce qu’un loup ordinaire. La rumeur d’un loup-garou commence à circuler, et très vite on se met à l’appeler la « Bête ».

Celle-ci terrorisa le Gévaudan pendant trois années et tua une centaine de personnes (bien que selon certaines sources, elle aurait fait 300 victimes). Entre 1764 et 1767, on abattit plus d’une centaine de loups dans le Gévaudan. Mais les spécialistes n’arrivent toujours pas à savoir si la bête meurtrière se trouvait ou non dans le lot.

Sur cette gravure du 18e siècle, le garde du corps du roi, François Antoine, abat un loup qu’on croit être la bête, le 21 septembre 1765. Deux mois plus tard, elle reparaît et terrorise la France à nouveau.

Photographie de AKG/Album

ATTAQUES SAUVAGES

Le comté historique du Gévaudan, niché dans les hauteurs sauvages du Massif Central, est à cheval entre l’Auvergne et le Languedoc. C’est une terre spectaculaire et hostile, aux forêts denses et aux plateaux rincés par la pluie. Le Gévaudan a connu la prospérité mais les guerres du 16e siècle ont mis ravagé son économie rurale. Dans le coin, les gens sont extrêmement pauvres et survivent en rassemblant les troupeaux.

Après la mort de Jeanne Boulet, une demi-douzaine de cas surviennent et de jeunes bergers forment des groupes et ne se séparent plus. Mais leur nombre ne décourage pas la bête. Les attaques brutales se poursuivent et ôtent la vie de femmes et d’enfants principalement. À l’automne 1764, le bruit se répand bien au-delà des limites du Gévaudan et gagne la France entière.

La bête devient une obsession nationale grâce au feuilliste en chef du Courrier d’Avignon, François Morénas. Après la fin de la guerre de Sept Ans contre la Grande-Bretagne en 1763, il n’a plus rien à se mettre sous la dent. Doué pour colporter des ragots sensationnalistes, François Morénas fait imprimer des articles sur la Bête du Gévaudan pour relancer les ventes de son journal et pour que la nation entière soit au courant.

Les flancs boisés du mont Mouchet, où Jean Chastel aurait tué la bête le 17 juin 1767. À son pied, on voit son village natal de La Besseyre-Saint-Mary.

Photographie de Alamy/ACI

Ces attaques suscitent un effroi que les correspondants du journal attisent avec des articles exagérés. L’un d’eux affirme que la bête est douée d’une vélocité stupéfiante. Un autre assure qu’elle a le regard du diable. D’autres soutiennent qu’elle a l’intelligence d’un « gladiateur rusé, gaillard et habile ». Fin 1764, la publication de François Morénas compare la bête au lion de Némée et à d’autres monstres terrifiants.

En plus des descriptions horrifiques de la bête elle-même, le journal fait imprimer les témoignages des rescapés après leur face-à-face. En janvier 1765, un groupe de préadolescents a réussi à tenir la créature à distance à l’aide de bâtons. En mars, Jeanne Jouve a dû lutter pour protéger ses trois enfants ; l’un d’eux, âgé de six ans, a succombé à ses blessures. Mais l’un des plus célèbres témoignages est celui de Marie-Jeanne Vallet, la « pucelle du Gévaudan », qui a mis la bête en fuite après l’avoir blessé au poitrail avec une baïonnette.

 

AU LOUP !

Pour certains, la perspective d’attraper la bête est un bon plan de carrière et aussi l’espoir d’une rédemption. À l’automne 1764, Jean-Baptiste Duhamel, capitaine aide-major de l’armée, originaire de la région, recrute des milliers d’habitants du coin pour l’aider à traquer la bête. Selon certains témoignages, la bête aurait une longue bande noire filant jusqu’en bas du dos. Le capitaine Duhamel émet l’hypothèse qu’il ne s’agit pas vraiment d’un loup mais plutôt d’un gros chat : « Cet animal est un monstre dont le père est un lion ; reste à savoir quelle en est la mère. » Malgré ses tentatives répétées, il ne parviendra pas à arrêter le monstre.

Selon les légendes de la région, Jean Chastel, qu’on reconnaît comme tueur de la bête, aurait emmené son trophée jusqu’à Paris mais aurait été snobé par le roi qui avait perdu tout intérêt pour l’affaire du Gévaudan. On ne sait pas si cette rencontre a vraiment eu lieu mais on l’a en tous cas incluse dans un récit qui oppose les héros braves du pays aux gens de l’extérieur. Ce monument à l’effigie de Jean Chastel se trouve à La Besseyre-Saint-Mary, en Haute-Loire.

Photographie de Album

Début 1765, l’affaire du Gévaudan a pris tant d’ampleur que Louis XV s’en mêle. Il récompense le groupe de garçons qui a repoussé la bête avec des bâtons et offre une instruction à titre gracieux au chef de bande. En mars, le roi envoie ses propres chasseurs afin de piéger la bête. Un chasseur de loups normand, le renommé Jean-Charles Vaumesle d’Enneval, est nommé pour mener l’expédition. Mais il échoue lui aussi.

Irrité par l’échec de son chasseur, Louis XV envoie son propre garde du corps, le vétéran François Antoine. Le 21 septembre 1765, ses hommes tuent un grand loup qu’ils pensent être la bête. On envoie la dépouille à Paris, François Antoine est récompensé.

Mais deux mois plus tard, les attaques reprennent. Entre décembre 1765 et juin 1767, on comptera trente victimes supplémentaires. La peur règne à nouveau sur le Gévaudan, sauf que cette fois-ci, les habitants sont livrés à eux-mêmes. Dans l’embarras après leur échec, les autorités n’y font plus vraiment attention et les journaux aussi s’en sont détournés.

Le 19 juin 1767, un chasseur de la région du nom de Jean Chastel tire sur un gros animal et le tue. À partir de là, les attaques cessent. À en croire les témoins, la créature abattue a quelque chose du loup, mais pas tout à fait : elle a une tête « hideuse » et un manteau rouge, blanc et gris que les chasseurs n’avaient jamais observé sur un loup auparavant.

 

MONSTRES MYSTÉRIEUX

Dans les siècles qui suivent, on investigue plusieurs hypothèses quant aux causes de ces morts horribles dans le Gévaudan. Une des plus populaires est l’explication surnaturelle : le loup-garou. La science aura beau l’exclure, cette légende subsistera pendant des années. Peut-être parce que selon la rumeur, Jean Chastel aurait tué la Bête du Gévaudan avec une balle en argent.

Des théoriciens ont plus récemment émis l’hypothèse que cela aurait pu être l’œuvre d’un tueur en série accompagné d’un animal ; mais c’est bien trop tiré par les cheveux pour la plupart des experts.

Les explications les plus généralement acceptées viennent du monde animal. Certains suggèrent que la bête était une créature non endémique et égarée, une hyène par exemple. Le biologiste Karl-Hans Taake a récemment avancé l’idée que la bête était en fait un jeune lion qui s’était échappé et dont la crinière immature a pu sembler étrange à des habitants de la France rurale d’alors. Selon lui, le lion aurait fini par mourir après avoir ingéré un des appâts empoisonnés qu’on avait posés dans tout le Gévaudan.

Les attaques répétées de la bête représentées sur une gravure du 18e siècle.

Photographie de Alamy/ACI

L’historien Jay M. Smith propose une théorie moins exotique et plus vraisemblable : la « Bête » du Gévaudan aurait en fait été un groupe de grands loups. Le prisme déformant de la presse et l’hystérie nationale auraient créé de toute pièce la Bête du Gévaudan et le battage qui a suivi.

Plus d’un siècle après la dernière attaque, un Robert Louis Stevenson en voyage (il n’avait alors pas encore écrit L’Île au trésor) traverse le Gévaudan et fait part de son désarroi face aux changements du monde : « C’était le pays de l’insigne Bête, le Napoléon Bonaparte des loups. » Maintenant que le train arrivait, « on n’y [connaîtrait] point une aventure digne de ce nom ».

La modernité a beau s’être immiscée dans le Gévaudan, elle ne permettra jamais d’identifier assez précisément la bête pour satisfaire qui que ce soit. Ainsi planent sur le Massif Central les brumes d’un mystère qui peinent à se dissiper.

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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