La révolte des Taiping, cauchemar de la dernière dynastie impériale de Chine

Déjà mise à mal par les guerres de l'opium avec l'Europe, la dynastie Qing a failli perdre son pouvoir au profit d'une communauté portée par un nouveau messie.

De J. A. Canton
Publication 14 déc. 2020 à 11:05 CET
Ce tableau du 19e siècle représente la retraite des rebelles Taiping poursuivis par l'armée impériale chinoise lors ...

Ce tableau du 19e siècle représente la retraite des rebelles Taiping poursuivis par l'armée impériale chinoise lors de la bataille de Ruizhou en 1857. Cette œuvre s'inscrit dans une série de vingt tableaux réalisés en commémoration de la révolte des Taiping.

Photographie de SOTHEBYS/AURIMAGES

Un échec aux examens de la fonction publique a conduit la Chine vers l'un des événements politiques majeurs de son histoire : la révolte des Taiping. Ce soulèvement social et spirituel survenu au milieu du 19e siècle fut mené par Hong Xiuquan, né en 1814 dans la province du Guangdong en Chine. Dérouté par ses difficultés académiques, Hong se tourna vers le fanatisme religieux et prit la tête d'un groupe de paysans du sud-est de la Chine dans une révolte populaire qui menaçait le règne de la dynastie Qing et coûta la vie à plusieurs millions de personnes.

La famille de Hong appartenait à un groupe ethnique marginalisé, les Hakkas, originaire du nord de la Chine avant leur migration plus au sud au cours du 13e siècle. Les Hakkas sont restés fidèles à leur propre culture et n'ont jamais totalement intégré la culture locale du sud de la Chine. Leurs traditions et leur langue sont restées différentes.

Statue en bronze du révolutionnaire Hong Xiuquan érigée à Nankin.

Photographie de GEORGE BRICE/ALAMY/ACI

Pour ses amis et sa famille, Hong Xiuquan était promis à un brillant avenir et ils n'hésitèrent pas à faire de lourds sacrifices pour financer son éducation. S'il réussissait les examens impériaux de Confucius, Hong accéderait à un poste au sein du gouvernement, synonyme de richesse et de prestige pour sa communauté.

 

ÉCHEC SUR ÉCHEC

Pour passer l'examen, Hong devait se rendre à Guangzhou (Canton), la capitale de la province du Guangdong. Il y alla pour la première fois en 1827, mais sa tentative se solda par un échec ; il rentra chez lui et exerça pendant un temps le métier de professeur. Persévérant, Hong retourna deux fois à Guangzhou pour retenter sa chance. Il échoua à deux reprises et sombra dans une dépression après sa tentative de 1837. Pendant sa convalescence, il aurait eu des visions d'une visite au paradis où il aurait conversé avec deux hommes saints, l'un avec une barbe dorée et l'autre qu'il identifia comme un grand frère. Après s'être rétabli, il retourna à l'enseignement.

En 1843, il passa pour la quatrième et dernière fois l'examen impérial et échoua à nouveau. Dans son désespoir, il se tourna vers les livres que lui avait laissés un missionnaire chrétien lors d'une précédente visite à la capitale. Les missionnaires occidentaux étaient fréquents en Chine à l'époque et Hong avait eu l'occasion d'en rencontrer plusieurs. En parcourant les tracts, il appliqua la théologie chrétienne à ses visions et associa l'image de l'homme barbu à celle de Dieu, et celle du grand frère à Jésus, et se considéra donc comme le second fils de Dieu envoyé sur Terre pour sauver la Chine des esprits diaboliques incarnés par la dynastie Qing, la dynastie régnante de l'époque.

Les ancêtres des Qing, les Mandchous, avaient renversé la dynastie Ming deux siècles plus tôt et n'avaient pas quitté le pouvoir depuis. Sous leur règne, la population chinoise fut multipliée par trois, mais au 19e siècle, le régime se heurta à la réalité d'un monde en pleine industrialisation et à la montée en puissance de l'Europe coloniale.

Alors que Hong s'éveillait à la religion, les Qing furent vaincus par les Britanniques lors de la première guerre de l'opium qui prit fin en 1842. La Chine fut réduite à un commerce inéquitable avec la Grande-Bretagne et contrainte de céder des terres, notamment l'île de Hong Kong. Cette défaite humiliante combinée à la misère économique, l'omniprésence des inégalités et l'influence de la démocratie et d'autres idéaux de l'Occident chrétien contribuèrent à exacerber les tensions.

 

DES FIDÈLES PAR MILLIONS

Hong Xiuquan commença à prêcher son interprétation personnelle du christianisme au sein d'un cercle de proches et attira de nombreux adeptes, notamment une organisation similaire dans la province voisine du Guangxi où vivait une forte population de paysans, dont une majorité de Hakkas. À leurs yeux, la vision de Hong était porteuse de sens et d'espoir.

Les dissidents politiques y voyaient également un moyen de résister au régime des Qing. En 1851, le mouvement avait conquis plusieurs milliers de fidèles et le Royaume céleste de la Grande Paix, ou Taiping Tianguo, était né, avec Hong dans le rôle de chef spirituel et politique.

Il ne fallut pas longtemps aux Taiping pour s'organiser et se mobiliser. En plus de leur doctrine chrétienne, ils étaient partisans de l'égalité entre hommes et femmes, de la mise en commun et de la redistribution des biens, autant d'idéaux séduisants pour la population pauvre de la région composée d'agriculteurs, d'ouvriers et de mineurs. Chaque membre était un soldat du royaume, sans distinction d'origine ou de classe sociale. Leur nombre grandissant était une source de préoccupation pour les plus hautes instances de la dynastie Qing qui dépêcha l'armée en 1851. La victoire des troupes Taiping fut sans appel. Un an plus tard, le royaume comptait un million de sujets. Se déjouant de l'autorité Qing, les Taiping firent route vers le nord-est en gonflant leurs rangs de nouvelles recrues à mesure qu'ils progressaient vers le bassin fluvial du Yangzi Jiang.

Fondé au sixième, le temple bouddhiste Jiming de Nanqin fut détruit lors de l'occupation de la ville par les Taiping, de 1853 à 1864, puis reconstruit à plusieurs reprises.

Photographie de DUKAI PHOTOGRAPHER/GETTY IMAGES

En mars 1853, les Taiping qui comptaient désormais deux millions de disciples s'emparèrent de la ville de Nankin et la rebaptisèrent Tianjing, la « Capitale Céleste ». La chute de cette cité majeure porta un coup magistral à l'autorité des Qing. Confrontés à l'émergence d'un État rebelle, les Qing tentèrent par tous les moyens de l'écraser.

De son côté, Hong s'attachait à consolider le pouvoir du Royaume céleste de la Grande Paix en préparant notamment ce qu'il baptisa l'Expédition du Nord visant à conquérir la capitale Qing, Pékin. L'armée des Taiping quitta Nankin en mai 1853 avec l'intention de recruter de nouveaux fidèles en chemin grâce à un soupçon de prosélytisme. Le plan fut contrecarré par la maladresse de leur stratégie qui mina l'enthousiasme des troupes. Au printemps 1855, les Taiping battaient en retraite. L'échec de l'Expédition du Nord aurait pu sonner le glas du Royaume céleste, mais il fit preuve d'une résilience à toute épreuve en multipliant les victoires militaires. Les troupes impériales réussirent à encercler Nankin, mais la seconde guerre de l'opium qui opposait les Qing à la Grande-Bretagne et à la France empêcha le gouvernement d'étouffer totalement la rébellion.

 

LUTTES INTESTINES

Malgré ses succès sur le champ de bataille, la cour des Taiping était rongée par les querelles et la dissidence. La santé mentale de Hong Xiuquan s'était détériorée, ce qui incita certains de ses généraux et de ses conseillers à le défier, en vain. Leur échec donna lieu à une purge violente en 1856.

La révolte des Taiping fut d'autant plus affaiblie par la persistance de l'instabilité politique et certaines défaites notables, comme la déroute des Taiping par les forces Qing à Ruizhou en 1857. En 1859, la tête du mouvement est confiée à Hong Rengan, cousin de Xiuquan et l'une de ses premières recrues, partisan d'une modernisation de son gouvernement selon les lignes démocratiques occidentales. Il entreprit des réformes dans l'éducation et interdit la prostitution ainsi que la vente d'esclaves et d'opium. Il décida également l'ouverture du territoire des Taiping au commerce avec les étrangers.

Malgré les progrès remarquables dans ces domaines, le destin des Taiping fut scellé par la défaite des Qing dans la seconde guerre de l'opium en 1860. Après avoir une nouvelle fois succombé aux forces européennes, les Qing réalisèrent que leurs anciens assaillants étaient désormais disposés à les aider à mettre un terme à la révolte des Taiping. Les rebelles représentaient une menace grandissante pour les intérêts économiques de l'Europe en Chine en raison de leurs assauts répétés, quoiqu’infructueux, visant à conquérir Shanghaï. Des explorateurs étrangers, tels que l'Américain Frederick Townsend Ward et le Britannique Charles Gordon, jouèrent un rôle crucial en contribuant à repousser les attaques sur la ville portuaire. Avec l'émergence d'une collaboration entre les puissances occidentales et les dirigeants Qing, l'occasion fut donnée aux plus grands chefs militaires chinois, notamment Zēng Guófán, de moderniser l'armée impériale.

Nankin fut assiégée pendant deux longues années et en 1864 sa chute paraissait imminente. Au mois de juin, Hong Xiuquan se suicida. Un mois plus tard, l'armée impériale pénétrait dans Nankin et s'emparait de la cité. Les rebelles furent poursuivis et exécutés. La révolte était brisée.

La résistance des Taiping fut éradiquée jusqu'au dernier de ses bastions, mais leur héritage n'en restait pas moins profondément ancré. La rébellion avait tellement malmené l'autorité des Qing que la dynastie fut dépossédée de ses pouvoirs au début du 20e siècle. Quant à l'égalitarisme défendu par les Taiping, il allait servir d'inspiration à la montée en puissance d'un nouveau régime, celui du Parti communiste chinois dans les années 1940.

 

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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