La traite des êtres humains est en plein essor sur les routes migratoires vers l’Europe

La marchandisation des Hommes prospère en ce début de 21e siècle, et les candidats à l’exil en sont les premières victimes.

Publication 9 mars 2021 à 09:51 CET
Des réfugiés enveloppés dans des couvertures et des vêtements d'hiver pour tenter de se réchauffer contre ...

Des réfugiés enveloppés dans des couvertures et des vêtements d'hiver pour tenter de se réchauffer contre les températures glaciales (-19 C degrés) alors qu'ils traversent la frontière macédo-serbe au village de Miratovac en Serbie (2016).

Photographie de UNHCR/Igor Pavicevic

Selon l’Atlas mondial des flux illicites, dressé par Interpol, le centre d’analyses norvégien RHIPTO et la Global Initiative Against Transnational Organized Crime, le trafic illégal et la traite des migrants constituent le quatrième secteur criminel au monde par son poids économique, avec une valeur marchande estimée à 157 milliards de dollars. En Europe, les politiques migratoires de plus en plus restrictives mises en place depuis l’afflux massif de réfugiés et de migrants en 2015 ont eu pour effets pervers de rendre l’accès au Vieux Continent de plus en plus coûteux et risqué.

Ainsi alors que le nombre de nouveaux arrivants est en chute libre – ils étaient 114 941 en 2018 selon le Haut-Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés – les cas d’asservissement (exploitation économique, sexuelle, enlèvement contre rançon…) sont en revanche en pleine expansion. Un essor de la traite des êtres humains qui suscite aussi peu d’émoi que d’interventionnisme de la part des États européens, plus enclins à considérer les migrants qui en sont la cible comme des indésirables que comme des victimes. Le sociologue Olivier Peyroux, expert judiciaire sur la traite des êtres humains, a consacré un livre au phénomène, Les fantômes de l’Europe, les migrants face aux politiques migratoires, publié aux éditions Non Lieu. Entretien.

Le sociologue Olivier Peyroux, expert judiciaire sur la traite des êtres humains.

Photographie de Olivier Peyroux

Comment explique-t-on l’essor des situations de traite humaine dont sont victimes les migrants qui tentent de gagner l’Europe ?

Cela tient d’abord à l’ouverture de la fameuse route des Balkans, en 2015, que plus d’un million de réfugiés, principalement syriens, et de migrants ont emprunté pour parvenir en Europe. Beaucoup sont dans des situations précaires, et donc plus vulnérables à la traite des êtres humains. Puis l’année 2016 a été marquée par la fermeture de cette route suite à un accord avec la Turquie (ndlr : il prévoyait notamment le refoulement des migrants irréguliers arrivés en Grèce dans le pays), accompagnée de diverses mesures parallèles pour limiter l’entrée des migrants sur le territoire européen. Elles ont fait tomber leur nombre à un peu plus de 110 000 en 2018. Mais si elles ont été très efficaces au niveau des flux de population, elles ont eu une contrepartie. Elles ont rendu la migration vers l’Europe de plus en plus difficile et coûteuse, et multiplié les situations de servitude pour dettes, qui se sont traduites par une exploitation des personnes sous diverses formes. En 2010, à Calais par exemple, les migrants se débrouillaient seuls pour passer en Angleterre ou payait au maximum 500 euros. Avec la sécurisation de la frontière, le coût du passage se négocie aujourd’hui autour de 7000 euros par personne. Pour les femmes d’Afrique de l’Ouest ou d’Afrique sub-saharienne, les coûts sont tellement importants et la route si dangereuse que la plupart des candidates acceptent de passer par des réseaux de traite qui les exploiteront pendant des années mais via lesquels elles sont sûres d’arriver « entières » en Europe. Une Nigériane qui émigre par ces réseaux devra ainsi rembourser près de 40 000 euros.

En matière de traite humaine, on érige souvent en préalable la lutte contre les passeurs et la sécurisation des frontières. Or, les politiques migratoires restrictives ne font qu’alimenter le phénomène car elles renforcent les passeurs et les groupes criminels, qui seuls peuvent faire franchir aux migrants irréguliers tous les obstacles mis en place.

 

Quels visages cette exploitation des migrants prend-elle ?

Les formes d’asservissement varient selon les pays, mais elles se retrouvent sur chaque étape des routes migratoires. L’exploitation la plus massive est l’exploitation économique, par le travail, dans laquelle les migrants sont employés quasi gratuitement avec des conditions de logement indignes. Au Liban et en Turquie, les deux pays qui ont accueilli le plus de réfugiés depuis le début du conflit en Syrie, on a l’impression qu’ils sont pris en charge par le HCR, or ce n’est pas le cas. Au Liban, les camps sont privés, et en Turquie, les camps officiels concernent seulement 10% des réfugiés syriens. Ils doivent donc payer un loyer y compris pour dormir dans des tentes ou des squats. Ils ont besoin de trouver des moyens de subsistance au quotidien, ce qui explique que ces situations d’exploitation se multiplient. C’est surtout en Turquie, où 3 millions de réfugiés sont bloqués depuis l’accord avec l’Union européenne de 2016, qu’elles sont massives. L’arrivée de ces populations permet désormais à la Turquie d’avoir des coûts de production plus faibles que la Chine. Tous les secteurs sont concernés, à commencer par le textile mais aussi le bâtiment, la restauration, l’agriculture. Les réfugiés syriens sont les premières victimes en nombre, suivis des Irakiens et des Afghans. Leur salaire horaire dans le textile est d’environ 0,42 dollar contre 5 à 6 dollars pour un Turc.

En Europe, si les réfugiés jouissent d’un statut relativement protecteur, ce n’est pas le cas des migrants économiques comme ceux de l’Afrique de l’Ouest, que l’on retrouve exploités dans l’agriculture en Grèce, en Espagne et en Italie. En France, les secteurs les plus touchés sont le bâtiment, qui emploie beaucoup de migrants du Maghreb, d’Égypte, d’Afrique de l’Ouest et, plus récemment, de Moldavie, et la restauration, où l’on trouve depuis peu un afflux de gens issus du Bangladesh (ndlr : ils sont de plus en plus nombreux à migrer en Europe, leur pays étant l’un des plus menacés par le réchauffement climatique). Au Royaume-Uni, plus communautariste, les formes d’exploitation ont tendance à se couler dans les commerces créent par les diasporas, comme les barber shops (salons de coiffure) et les car wash (stations de lavage) des Afghans, des Irakiens et des Iraniens.

Mbaye Tune, 25 ans, est arrivé en 2016 du Sénégal dans la ceinture agricole du sud de l’Espagne. Il travaille régulièrement dans diverses exploitations fruitières.
Photographie de AITOR LARA

Outre l’exploitation par le travail, quelles sont les autres formes d’asservissement identifiées ?

L’asservissement sexuelle des femmes est en plein essor. Les premières concernées sont les Nigérianes. Entre 40 000 et 60 000 d’entre elles en sont victimes en Europe, un trafic à grande échelle comparable à celui des jeunes femmes d’Europe de l’Est au début des années 2000. En 2015-2016, au plus fort de la crise des migrants, elles arrivaient dans des bateaux à part en Italie avant d’être directement prises en charge par des réseaux mafieux nigérians comme le Black Axe, qui opèrent dans toute l’Europe.

La mendicité forcée est une autre forme d’exploitation, mais les gains étant faibles, la pratique reste limitée. Enfin, au moment de la grande vague d’immigration syrienne, un trafic d’organes s’était développé au Proche-Orient, dans les villes frontalières turques notamment, centré sur la vente de reins.

 

Vous indiquez que les mineurs sont de plus en plus victimes de cette traite humaine.

Il faut distinguer les mineurs qui migrent avec leur famille des mineurs non accompagnés. Les premiers peuvent être victimes de diverses formes d’exploitation économique comme leurs parents. En Turquie, ils sont employés dans les ateliers textiles, dans la construction et comme petits vendeurs de rue. Au Liban, on les retrouve dès 8 ans dans l’agriculture, où ils sont devenus la principale main d’œuvre du secteur. Dans ce pays, la loi interdit aux hommes réfugiés de travailler pour ne pas concurrencer la main d’œuvre locale. Ce sont donc plutôt les femmes et les enfants qui travaillent pour contourner cette interdiction. Les jeunes filles sont aussi victimes de mariages arrangés qui semblent protecteurs pour leurs parents, mais à l’issue desquels elles peuvent se retrouver en situation de servitude domestique, piégées comme bonnes à tout faire ou exploitées sexuellement.

En parallèle de cette migration familiale, on observe aussi une augmentation des mineurs non accompagnés en Europe, en réponse aux politiques migratoires de plus en plus restrictives, car ils pensent avoir de meilleures chances d’obtenir une régularisation que les adultes, même si celle-ci n’est pas automatique. Ils représentent environ 20% du flux des migrants depuis 2015, et sont issus majoritairement d’Afrique de l’Ouest et d’Afghanistan et dans une moindre mesure d’Afrique du Nord. Les filles sont exploitées sexuellement et les garçons, utilisés pour commettre des délits comme des vols à la personne, des cambriolage ou du trafic de stupéfiants. Au Royaume-Uni, la diaspora vietnamienne, qui tient une grosse partie de la culture de cannabis sous serre, utilise de jeunes compatriotes fraîchement arrivés dans le pays comme jardiniers ; quant aux réseaux criminels albanais, qui tiennent le trafic de cocaïne et d’héroïne, ils utilisent des migrants mineurs de même nationalité comme mules ou vendeurs-livreurs.

En France, ce sont les adolescents marocains et algériens qui constituent la principale source de préoccupation. Ils sont souvent recrutés par des compatriotes via les réseaux sociaux pour commettre des vols pour lesquels ils sont rétribués en argent et en benzodiazépines. Ceux qui les exploitent les tiennent grâce à la dépendance à ces médicaments et à coups de sévices corporels. Ce sont des réseaux très violents mais très peu structurés, qui se font et se défont en déplaçant les mineurs à travers l’Europe dès qu’ils éveillent l’attention, d’où la difficulté d’enquêter sur eux.

Image prise à la frontière entre la Serbie et la Macédoine du Nord à l'entrée d'un no man's land de 7 km par lesquels passent les migrants.

Photographie de Olivier Peyroux

La route migratoire qui passe par la Libye concentre les formes les plus extrêmes de traite des êtres humains. Pourquoi ?

La route entre le Moyen-Orient et l’Europe est beaucoup moins dangereuse que celle qui relie l’Afrique à l’Europe en passant par la Libye car elle traverse des pays dont les structures étatiques sont solides, et pour certains, des États policiers dont la surveillance protège d’une certaine façon les migrants, même si elle n’empêche pas l’exploitation.

En Libye, après la chute de Kadhafi, les tribus ont repris le pouvoir. Pour se protéger, elles ont mis en place des milices en les autorisant à s’autofinancer en s’appuyant sur divers trafics, dont celui des migrants. Le pays se trouve sur la route la plus accessible vers l’Europe pour les migrants subsahariens. Les milices ont commencé à les faire payer à des check-points puis elles se sont inspirées de ce qui se passe déjà dans le désert du Sinaï avec les migrants Érythréens : elles ont capturé et séquestré les migrants dans des prisons informelles, et appelé leur famille tout en les torturant pour demander une rançon. Ceux qui ne peuvent pas payer sont parfois abandonnés dans le désert, mais la plupart du temps, ils sont vendus dans des marchés aux esclaves dans des garages et sur des places publiques. Ils sont achetés par des Libyens et forcés de travailler dans l’agriculture ou la construction pendant un ou deux ans. Les enlèvements avec demande de rançon perdurent aujourd’hui en Libye et ont gagné d’autres pays le long de cette route migratoire.

On retrouve ces pratiques dans le nord du Mali, au Maroc, dans le sud de l’Algérie, en Grèce et en Macédoine du Nord. Parmi les responsables de ce trafic, on trouve de tout : des milices en Libye, des groupes armés au Mali mais aussi des gens complètement opportunistes. À Oujda, une ville marocaine frontalière avec l’Algérie, j’ai été sidéré de rencontrer des ex-étudiants sénégalais en pharmacie et en médecine qui donnaient dans ce business. À moins que l’Europe n’assouplisse sa politique en matière de visas, il sera très difficile de lutter contre ce phénomène vu l’hétérogénéité des acteurs impliqués.

 

Quelles sont les réponses des États européens à ces phénomènes d’asservissement ?

Les États montrent peu de motivation à lutter contre la traite des êtres humains. Une directive européenne de 2011 prévoit la mise en place d’une politique de lutte contre celle-ci, et notamment le principe de non-poursuite des victimes de traite lorsqu’elles sont impliquées dans des délits, mais bien qu’elle s’impose à tous les pays membres, seuls six d’entre eux l’avaient transposée dans leur législation à la date butoir. Si, depuis, les pays européens ont adopté une série de mesures, les moyens consacrés ne sont pas à la hauteur des enjeux et des besoins. Cette réticence à agir s’explique par le fait qu’ils craignent d’ouvrir une nouvelle voie à la régularisation des migrants en protégeant les victimes de traite, d’autant que leurs opinions publiques sont aujourd’hui très frileuses sur les questions d’immigration. Par ailleurs, très peu de pays ont mis en place des mécanismes d’orientation des victimes, ce qui est pour moi une priorité. Seuls le Royaume-Uni et l’Italie ont créé des agences dédiées, que n’importe qui peut appeler s’il soupçonne un cas de traite humaine. Au Royaume-Uni, ce système a conduit à la reconnaissance officielle de 10 000 victimes en 2019. Par comparaison en France, seules 160 cartes de séjours ont été délivrées pour ce motif la même année.

La route qui relie l’Afrique à l’Europe en passant par la Libye.

Photographie de Laura Todoran

Autre point important, si en France une victime ne peut pas être reconnue comme telle tant qu’elle ne dénonce pas ceux qui l’exploitent, en Italie et au Royaume-Uni, les personnes exploitées bénéficient d’une protection inconditionnelle. Ce parti pris s’est révélé plus efficace dans la lutte contre les réseaux de traite, les victimes finissant par se sentir suffisamment en sécurité pour dénoncer ceux qui les avaient asservies.

Des formes de protection spécifiques doivent aussi être développées davantage, en particulier des foyers spécialisés pour les mineurs non accompagnés, qui les coupent dans un premier temps des réseaux sociaux, car ces derniers constituent la première forme d’emprise. La France devrait ouvrir le premier lieu pour les mineurs victimes d’asservissement, avec 12 places, en mai prochain.

Il faut ajouter que ces phénomènes de traite humaine sont largement sous-estimés. S’ils touchent en particulier les étrangers en situation irrégulière, ils concernent aussi des Européens. L’exploitation sexuelle de jeunes filles du continent est ainsi en hausse.

Pour le moment, la traite des êtres humains est sans doute le crime qui demande le moins d’investissement et qui comporte le moins de risques pénalement. N’importe qui peut s’y livrer, ce qui rend le phénomène particulièrement inquiétant.

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