L'archéologie, une arme de propagande au service du nazisme

Près de 90 % des archéologues de l’Allemagne des années 1930 et 1940 ont adhéré au parti nazi. Avec, pour conséquence une réécriture complète de l’Histoire. Et la légitimation du pire.

De Manon Meyer-Hilfiger, National Geographic
Fouilles à Solonje en Ukraine, 1943.

Fouilles à Solonje en Ukraine, 1943.

PHOTOGRAPHIE DE National Museum of Antiquities, Leiden

Il arrive que la réalité rattrape la fiction. Dans son roman 1984, George Orwell imaginait un employé chargé de réécrire les archives afin de les faire correspondre aux projets de Big Brother...Dans les années 1930 et 1940, c’est le même type de procédé que l’Allemagne nazie a mis en place. Les archéologues, chevilles ouvrières de cette falsification de l’Histoire, ont écrit un passé sur mesure.

Hitler avait les moyens d’une telle ambition : près de 90 % d'entre eux adhéraient alors au parti nazi. Tous bénéficiaient de moyens décuplés par le nouveau régime. De quoi avoir les coudées franches pour faire dire aux vestiges ce que le régime voulait entendre. Et ce qu’il entreprit de raconter partout. À la radio ou dans les magazines, on relate les dernières « découvertes » des archéologues, promouvant l’idée qu’une «race germanique » aurait colonisé toute l’Europe dans le passé, laissant derrière elle des constructions spectaculaires.

Peut être faut-il le rappeler : le concept de « races humaines » est une hérésie scientifique. Comme le fait de penser que les Germains ont colonisé le monde. Mais qu’importe pour le régime nazi. Il fallait légitimer l’invasion des pays voisins et l’exclusion puis l’extermination de l’« Autre », « l’inférieur », celui qui n’a pas sa place dans le nouveau récit national.

Laurent Olivier, archéologue et historien, a ouvert le livre noir de l’archéologie au temps du nazisme. Brisant l’omerta sur le sujet, il s’est plongé dans les archives pour peindre le portrait de cette discipline dans un ouvrage, « Nos ancêtres les Germains. Les archéologues allemands et français au service du nazisme » paru aux éditions Tallandier. 

Laurent Olivier, archéologue et historien, auteur du livre Nos ancêtres les Germains : les archéologues français et allemands au service du nazisme, paru aux éditions Tallandier.

PHOTOGRAPHIE DE Astrid di Crollalanza

Pourquoi le nazisme a-t-il eu besoin de l'archéologie ? 

Le projet du nazisme est révolutionnaire. Il ne s’agit pas simplement de changer la société : ils veulent la remplacer, par un monde dominé par la prétendue « race supérieure germanique ». Ils entendent s’appuyer sur des « bases scientifiques ». Le nazisme se sert donc de deux disciplines pour légitimer son projet : la biologie pour tenter de montrer que les races existent physiquement, et l’archéologie. Cette dernière a pour mission de prouver une domination de la « race germanique » sur le continent européen dès le début de l'histoire de l'humanité. Avec l'idée de justifier leur projet de nettoyage ethnique. Par exemple : en Ukraine et en Pologne, vous avez des populations slaves. Les nazis vont s’employer à montrer que ces territoires étaient auparavant occupés par des peuples de « race germanique ». Selon cette pseudo-démonstration, il devient légitime d’en éliminer tous les non-germains, puisque ces gens sont des intrus dans leur histoire.

 

Depuis le 19e siècle, l’archéologie montre pourtant que ce ne sont pas les Germains, mais les civilisations méditerranéennes - les Grecs, les Étrusques, les Romains - qui ont eu une influence culturelle profonde en Europe.

Oui, et cela n’est pas acceptable pour les nazis. Selon leur idéologie raciale, il n’est pas possible que l’Europe « germanique » ait été dominée, ou instruite, par des cultures méditerranéennes appartenant selon eux à des « races inférieures ». Les nazis procèdent donc à la construction d’une contre-histoire de l'humanité. 

 

Comment procèdent-ils plus précisément à ce renversement de l’Histoire  ?

Pour eux, la forme et le style des objets des sociétés du passé sont une preuve de l'identité ethnique et donc raciale des peuples qui les ont produits - un postulat totalement irréaliste. Ainsi, ils cherchent des maisons, des cimetières, des vases, des constructions monumentales, des tombes de chefs...« fabriqués par les Germains ».

Par exemple, en Allemagne, entre le 13e siècle et le 10e siècle avant J.-C., on trouve des cimetières sous la forme de « champs d'urnes ». Les gens de l'âge du Bronze étaient incinérés, leurs cendres déposées dans des vases qui étaient ensuite enterrés dans de petites fosses. Les nazis trouvent ces mêmes cimetières notamment dans l’est de la France et jusqu’en Espagne. Et concluent : voilà le signe indéniable d’une colonisation germanique de grande ampleur.

Mais il faut le dire clairement : cela ne tient pas. La culture matérielle n’est pas une preuve de l’identité ethnique, et encore moins « raciale » des populations. Regardez par exemple l’architecture gothique de la fin du Moyen-Âge. On trouve bien des cathédrales gothiques du nord de l'Italie jusqu'en Grande Bretagne et en Europe du Nord. Pour autant, il n’y pas de « peuple gothique » ni de « race gothique ». C’est le christianisme qui réunit des gens parlant des langues différentes, possédant des institutions différentes - bref, vivant de différentes manières.

L'un des deux chevaux de bronze de Josef Thorak, devant la Nouvelle chancellerie du Reich, à Berlin en 1939. 

PHOTOGRAPHIE DE Archives fédérales allemandes, Wikimédia Commons

L’archéologie nazie voit les choses en grand. Quels sont les changements par rapport à la manière dont la discipline est pratiquée auparavant ?

Avant l’arrivée des nazis au pouvoir, les archéologues sont des savants sans beaucoup de moyens. Pour la plupart, ils embauchent quelques ouvriers pour entreprendre des fouilles nécessairement limitées. Ils communiquent les résultats de leurs recherches dans des cercles scientifiques très spécialisés, qui ne s’adressent pas au grand public. Avec le nazisme, l'archéologie devient un projet d’État : restituer la grandeur de l’histoire de la « race germanique ». Les nazis s’assurent de la diffusion des découvertes grâce à la radio ou au cinéma, et même dans les magazines sportifs et féminins ! Aussi, à l’université, l’enseignement de l’archéologie germanique prend une ampleur sans précédent. Surtout dans les nouveaux territoires annexés au Reich, comme l’Alsace-Moselle.

En ce qui concerne les archéologues français, le pays était à la pointe de la recherche à la fin du 19e siècle, mais il régresse dans l’entre-deux-guerres. L’archéologie y reste surtout une pratique d’amateurs car nombre de professionnels sont morts pendant la Première Guerre mondiale. La discipline n’est quasiment pas enseignée à l’université. La recherche de terrain est pratiquée par des instituteurs, des prêtres, des ouvriers et des agriculteurs qui lui consacrent leur temps libre. Lorsqu’ils sont confrontés aux archéologues allemands qui s’intéressent à leurs découvertes, ils ne se rendent pas forcément compte de l'énormité du projet idéologique qui sous-tend alors l'archéologie allemande. Ces chercheurs amateurs sont flattés de l’intérêt qu’on leur porte et des moyens que l’on met à leur disposition. Même s’il ne s’agit évidemment pas de les disculper : en mettant leurs découvertes au service de la « germanisation » de l’archéologie française, leur responsabilité reste indéniable.

 

Dans les années 1930 et 1940, 86 % des archéologues allemands adhèrent au parti nazi. C’était l’une des professions les plus « nazifiées » d’Allemagne. Comment l’expliquer ?

Depuis 1933, il y a du travail et des moyens dans l'archéologie. Grâce au nouveau régime, les archéologues allemands bénéficient d’une démultiplication sans précédent du volume des crédits et du nombre de postes, qui font plus que quintupler. Dans certaines régions, les moyens financiers sont multipliés par dix. Les chercheurs voient arriver la possibilité d’entreprendre des fouilles prestigieuses à l'étranger. L’archéologie devient une profession reconnue et valorisée, créant un véritable appel d'air pour toute une jeune génération. En somme, elle attire un certain nombre d’opportunistes, qui ferment les yeux sur les aspects les plus dérangeants de la politique nazie.

Mais il y a aussi une part non négligeable de personnes idéologiquement convaincues du bien-fondé de la nazification de l’archéologie allemande. Plus du quart des archéologues sont par ailleurs membres de l’organisation d’élite de la SS. Ainsi, le préhistorien Gustav Riek exerce des responsabilités dans un camp de concentration et dirige aussi des fouilles archéologiques. La frontière entre les deux fonctions est à ce point poreuse dans son esprit qu’il utilise sa casquette d’officier SS pour donner l’échelle de ses photographies de terrain sur un de ses chantiers de fouilles...

 

Qu’en est-il des archéologues qui résistent ?

Certains refusent cette logique et ne rentrent pas au parti nazi, au détriment de leur carrière – ce sont les 14 % restants. Ceux qui ont des origines juives sont contraints à l’exil par les nazis. À l’extérieur de l’Allemagne, tout le monde semble tétanisé. Par exemple, un historien de l'art américain, Alfred Barr, assiste en 1933 à la première réunion publique de la « Ligue de combat pour la culture allemande », une organisation nazie qui entend accaparer l’art et la culture. Aucune grande revue américaine n’acceptera de publier son reportage, tant la situation rapportée par Barr paraît alors inconcevable. C'est seulement en 1945 que l’on réalise que Barr s’était borné à rendre compte des éléments du programme méthodiquement réalisé par les nazis.

 

Au sortir de la guerre, beaucoup de ces archéologues nazis passent à travers les mailles de la dénazification. Pourquoi ?

Parce que ce n'est pas la priorité des Alliés en 1945. Les autorités américaines et françaises recherchent d'abord des criminels de guerre ; c’est-à-dire des gens qui ont du sang sur les mains. Et puis, globalement, ils ne saisissent pas bien comment le travail des archéologues a servi de légitimation idéologique au régime. Surtout, ils connaissent très mal ce qu’il s'est passé. Ils n'ont pas accès aux archives.

C’est ainsi que de nombreux archéologues retrouvent rapidement des postes à l'université et finissent leurs carrières dans les années 1970 ou 1980 couverts d'honneurs. Ils forment des étudiants et peuvent se révéler d’excellents professeurs. Plus personne ne parle de ces histoires et, pour beaucoup, cela paraît inconcevable qu’ils aient pu être au service du national-socialisme. Quand ces archéologues meurent, leurs biographes passent sous silence toute la partie de leurs vies durant la guerre et le nazisme. 

 

Quels sont les événements qui vont permettre de faire la lumière sur cette histoire ?

C'est la chute du mur de Berlin, en 1989, qui révèle les archives du parti nazi et de la SS conservées à l'est. Elles sont très bien tenues : on y trouve notamment les documents nécessaires à l’entrée au parti nazi - CV, lettre d’intention – rédigés par les archéologues, ainsi que les appréciations de leurs chefs au cours de leur carrière sous le régime.

Cela nous a permis de rassembler progressivement les éléments du puzzle, au cours des années 1990. Aussi, c'est seulement au début des années 2000 qu'il devient vraiment possible de reconstituer cette histoire refoulée par une profonde omerta, grâce au changement de génération, en particulier en Allemagne. Quand on est trop près des événements, il est difficile d’aborder la question en tant qu’historien. En général, la génération des acteurs ne dit rien, et celle des enfants ne pose pas de question. C'est seulement à partir de la génération des petits-enfants que l’on cherche vraiment à comprendre ce qu’il s’est passé.

 

Quel est l’héritage laissé par l’archéologie nazie à cette discipline ?

L’archéologie inventée par les nazis, avec l’ampleur qu’on lui connaît, a produit une immense base documentaire. Après-guerre, les archéologues ont continué de travailler sur ces données, jusque dans les années 2000 ! Une telle documentation est biaisée, car les nazis avaient plutôt cherché les éléments qui valorisaient leur idéologie : des tombes de chefs guerriers somptueuses, d’immenses habitats, des fortifications puissantes...

Ce qui ne reflétait qu’une toute petite partie de la réalité. C’est le développement des fouilles d’archéologie préventive qui a permis de renouveler cette base documentaire singulièrement compromise. Dans ce cadre – on fouille avant de construire une autoroute, par exemple – on ne choisit pas ce que l’on trouve, donc on a une image beaucoup plus représentative de ce qu'il y a vraiment dans le sol. 

 

Êtes-vous inquiet d'une future plasticité de l'archéologie aux discours idéologiques ?

L'exemple du nazisme montre que l’archéologie peut être une arme de destruction massive, utilisée pour créer une histoire qui exclue les « Autres ». C’est la voie ouverte à la ségrégation et, in fine, à l’extermination de tous ceux à qui l’on dénie le droit de faire partie de cette histoire. Aujourd’hui encore, on voit monter ce type de discours, qui prend appui sur l'histoire d'une manière fallacieuse pour prétendre qu’il existerait des origines « pures ». Les archéologues ont donc une responsabilité éthique, comme les médecins qui font leur serment d'Hippocrate. Nous devons faire en sorte que notre travail ne puisse pas être utilisé à des fins discriminatoires. Aujourd’hui, nous ne pouvons plus faire comme si nous ne savions pas.

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