Le harem des pharaons, un monde de plaisirs et d’intrigues

Les plaisirs sensuels n’étaient pas le seul but de cette institution, qui jouait aussi un rôle décisif dans la politique extérieure de l’État pharaonique.

De Pascal Vernus, Égyptologue, Directeur d'études à l'école pratique des hautes études, Paris
RÉCOMPENSE D’UN DIRECTEUR DU HAREM - Sur ce bas-relief, le directeur du harem royal Hormin est récompensé par Séthi Ier (1312-1298 av. J.-C.). Du haut de la « fenêtre l’apparition », le pharaon ordonne de lui offrir de l’or en grande quantité, sous forme de colliers que des serviteurs lui passent autour du cou.

Cet article a initialement paru dans le magazine National Geographic Histoire et Civilisations. S'abonner au magazine

 

Dans l’Égypte ancienne, tout ce qui touchait la personne du pharaon était minutieusement codifié et ritualisé. À commencer par sa famille la plus proche : ses femmes avec leurs différents statuts – épouses principales, épouses secondaires, favorite, concubines – et ses enfants relevaient de l’institution du harem royal ; ses sœurs et sa mère ne manquaient pas d’y séjourner aussi, fût-ce plus occasionnellement. Le harem royal était installé dans une partie du palais royal ou dans le complexe palatial, comme à Thèbes ou à Akhetaton, la capitale d’Akhenaton. Il pouvait aussi être établi dans une construction indépendante, comme à Memphis ou à Merour, près de la moderne Gourob, là où un bras du Nil se jetait dans le lac du Fayoum. Le harem de Merour comprenait deux bâtiments rectangulaires en briques crues, l’un pour l’habitat, l’autre pour les dépendances. Un temple et une nécropole lui étaient annexés. À côté de ces harems fixes, il existait aussi un harem itinérant avec équipage, pour que les compagnes du pharaon pussent le suivre confortablement lors de ses multiples déplacements. Au demeurant, c’était l’occasion de prélever, au passage, des impositions sur les villes qui avaient l’honneur de l’accueillir.

Le terme de harem ne doit pas être réduit à ce qu’il recouvre dans les cultures orientales auxquelles l’égyptologie l’a emprunté. Plus qu’une simple annexe du palais, coupée du monde extérieur, où de grasses odalisques tuaient le temps sous la surveillance de rébarbatifs eunuques, c’était une institution complexe, une « personne morale » pour ainsi dire, insérée dans les multiples rouages économiques de l’État pharaonique. Lui était attachée une administration essentiellement masculine, sous la houlette d’un directeur du harem. Lui étaient attachés aussi de la main-d’œuvre, des bâtiments, des troupeaux, des bien-fonds, des domaines et des terres arables, parfois sises à bonne distance, et des pêcheries, en particulier à Merour en raison de sa proximité avec le très poissonneux lac du Fayoum. Il pouvait être un lieu de production, notamment de textiles et de vêtements, grâce aux ateliers de tissage supervisés par des femmes.

 

ORGIES EN L'HONNEUR D'HATHOR

Nombreuses étaient les femmes qui résidaient au harem dans l’attente des faveurs de leur seigneur et maître. L’idéologie gratifie le pharaon de capacités hors du commun. Lors des fêtes d’Hathor, qui culminaient en orgies rituelles, il devait se comporter en « jeune homme copulateur en érection, qui réjouit le harem par ses performances sexuelles ». Sympathique programme, incitant vivement à passer de la théorie à la pratique. Certes, il y eut des pharaons peu porté sur le beau sexe. Pépi II, par exemple, préférait la couche rude mais exaltante de son général blanchi sous le harnois. Mais la plupart profitaient bien naturellement des avantages de la fonction et des bonnes occasions qu’elle leur offrait. Car les tentations ne manquaient point. Le tabou de la consanguinité ne pesant guère dans la famille royale, les pharaons pouvaient s’unir à leur collatérales, sœurs, nièces, tantes. Certains tiennent même qu’il leur arrivait d’épouser leurs filles, ce qui n’est pas définitivement établi. En général, l’élite de la société, flairant la bonne affaire, ne rechignait pas à mettre à leur disposition ses filles et ses épouses, promues alors « ornements du roi ».

Les colosses de Memnon sont les vestiges les plus spectaculaires du temple funéraire édifié par Amenhotep III sur la rive occidentale de Thèbes. Un peu plus au sud, à Malgatta, le pharaon avait fait construire un immense palais royal, dont certaines parties étaient dévolues à son harem.

Quelques représentations du harem nous laissent entrevoir d’affriolantes beautés se perfectionnant dans le maniement du luth et de la harpe, et déployant leur grâce dans des danses agiles. Quelle plus éloquente évocation d’une reine vouée à l’agrément du pharaon que ces épithètes qualifiant Néfertiti : « celle au beau visage, jolie avec la double plume, maîtresse de joie, d’entendre la voix de laquelle on se réjouit, maîtresse de grâce, dont l’amour est grand, qui a une manière d’être dont se complaît le maître des deux pays [le pharaon] » ? Ne le cachons point : bien des pharaons célébraient allègrement les plaisirs de la chair. Même le très religieux Akhenaton, qu’on eût imaginé obnubilé par de plus spirituelles préoccupations, et à tout le moins comblé d’avoir pour épouse Néfertiti, s’était mis à courir le guilledou. On devine aisément les conséquences de ces facilités sexuelles : les pharaons se glorifiaient souvent d’une abondante progéniture. Par exemple, Ramsès II n’eut pas moins de 40 filles et 45 garçons.

Si les pharaons multipliaient à l’envi épouses, maîtresses et concubines, ce n’est pas seulement en puisant dans les abondantes ressources locales, mais aussi grâce à la pratique du mariage diplomatique. En vertu d’une coutume solidement établie, surtout sous le Nouvel Empire, le pharaon scellait ou confirmait les liens d’amitié – très souvent, en fait, de vassalité – qui unissaient l’Égypte à des États, des cités ou des chefferies étrangères, en réclamant à leurs souverains l’une de leurs filles pour épouse dès qu’ils accédaient au pouvoir, et aussi chaque fois que la situation politique exigeait un geste. Cas exemplaire, Ramsès II épousa à deux reprises des princesses hittites afin de consolider des relations pacifiques péniblement assurées après un long conflit.

Plusieurs stèles furent dressées dans les temples pour inscrire ces deux événements dans l’histoire de l’Égypte. Amenhotep III choisit un autre moyen pour « médiatiser » son mariage avec Giloukhepa, la fille de Shouttarna II, roi du Mitanni. Il fit émettre une série spéciale de scarabées qui portaient un long texte relatant avec quelles pompe et solennité elle avait été accueillie en Égypte. D’autres séries avaient été émises pour célébrer ses exploits cynégétiques. Donc, que le gibier fût une princesse ou des lions, Amenhotep III était décidément un fameux chasseur ! Au demeurant, sous le règne de ce pharaon, qui marque l’acmé de la puissance égyptienne, pas moins de 356 femmes étrangères firent partie du harem royal. Leurs enfants ou leurs frères y étaient accueillis aussi. Ils recevaient une éducation égyptienne en tant qu’« enfants du Kap », l’institution dans laquelle ils côtoyaient les enfants de la famille royale et de l’élite palatine. Parfois, ils retournaient dans leur pays d’origine pour occuper le trône d’un père disparu. La politique étrangère de l’Égypte en tirait, bien entendu, un grand bénéfice.

 

UNE VEUVE EN MAL D'AMOUR

Si le pharaon se sentait en droit de requérir des épouses auprès des souverains étrangers, l’inverse n’était pas vrai, du moins en principe. Ainsi, Amenhotep III asséna un refus cinglant au roi de Babylone KadasmanEnlil Ier, qui avait eu l’audace de lui demander la main d’une de ses filles : « Aussi loin que l’on remonte – trancha-t-il –, jamais une fille de pharaon ne fut donnée en mariage à un étranger. » En insultant le Babylonien, le pharaon insultait l’avenir. Quelque temps après, une reine d’Égypte devenue veuve – Néfertiti ou Ankhesenamon, épouse de Toutankhamon, on en débat encore – suppliait un roi hittite de lui envoyer un de ses fils pour meubler sa solitude : sic transit gloria mundi. Par ailleurs, la Bible rapporte que Salomon aurait épousé une fille de pharaon.

Arrivée d'une princesse nubienne à la cour égyptienne.

On est porté à croire a priori que le harem pharaonique devait être un foyer d’intrigues. Ce fut bien le cas. Malgré les réticences propres au politiquement correct qu’imposait l’idéologie, les échos de ténébreuses affaires ourdies là nous sont parvenus. Au début de la VIe dynastie, sous Pépi Ier (2289-2255 av. J.-C.), une reine, dont le nom demeure tu, fut traînée en justice. Si Amenemhat Ier, le premier pharaon de la XIIe dynastie, se montre si amer dans l’enseignement qui lui est attribué, c’est qu’il eut à affronter une sédition née dans le harem, qu’il dénonce comme inouïe : « Des femmes avaient-elles auparavant recruté des hommes de main ? Est-ce de l’intérieur du palais que l’on extirpe les factieux ? » Que ses intimes, qu’il avait pourtant choyées, aient comploté contre lui illustrait la noire ingratitude qui marque l’humaine condition.

Un millénaire plus tard naquit de nouveau dans le harem une conspiration dont la cheville ouvrière était une épouse de Ramsès III nommée Tiyi – à ne pas confondre avec l’illustre épouse d’Amenhotep III. Elle méditait de placer sur le trône son fils Pentaour, alors que le choix du pharaon s’était porté sur un autre de ses fils. Tiyi avait su rallier à sa cause les autres femmes de cette institution et une partie importante de son administration, outre de très solides partisans à l’extérieur dans l’élite dirigeante et chez les spécialistes en grimoires. Un long débat a opposé les égyptologues sur l’issue du complot, car les documents qui le relatent sont rédigés de manière à jeter un voile euphémique sur des faits jugés indicibles. Un récent examen de la momie de Ramsès III a révélé qu’il avait bel et bien été égorgé…

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