Le lavage des mains, véritable jeu de pouvoir pour les élites médiévales

Le lavage des mains avant le repas était un rituel important, tant pour les paysans que pour les nobles, d’autant plus que l'on mangeait alors avec les mains.

De Sarah Durn
Publication 14 mai 2021 à 10:43 CEST
Medieval hand washing

Considéré comme un important rituel au Moyen Âge, le lavage des mains était également illustré dans l’art médiéval. Dans ce retable daté du 14e siècle, que l'on peut admirer dans la cathédrale de Sienne, on peut voir Ponce Pilate se laver les mains lors de la condamnation de Jésus-Christ.

Photographie de DeAgostini, Getty Images

Aucune tâche quotidienne n’a eu plus d’importance cette dernière année que le lavage des mains. Depuis que les institutions de santé publique ont préconisé dès le début de la pandémie de « se laver les mains d’une manière spécifique », en les savonnant et les frottant pendant 20 secondes, cet acte est devenu un rituel. Il prend aujourd’hui toute son importance, notamment lorsque l’on rentre chez soi après une incursion dans un monde où le coronavirus circule encore activement.

Ce rituel était également observé par les Européens du Moyen Âge, bien que pour eux, il possédait une dimension plus sociale. Il est communément admis que l’hygiène au Moyen Âge laissait à désirer. Pourtant, nombre de personnes excellaient dans l’art de la propreté. D’abord une nécessité, le lavage des mains devint une démonstration de pouvoir et de richesse parfaitement orchestrée. Il s’agissait d’une « preuve de courtoisie », explique Amanda Mikolic, adjointe à la conservation du département de l’art médiéval du Cleveland Museum of Art de l'Ohio.

(À lire : Au Moyen-Âge, les épidémies ont nourri la peur des morts-vivants.)

Rois comme paysans, tous se lavaient les mains avant et après le repas. La plupart des gens mangeaient avec les mains à cette époque. Les couverts étaient rares et la nourriture se consommait généralement à l’aide de pain rassis appelé tranchoir. Se débarrasser de la crasse de la journée était une nécessité mais aussi un signe de respect pour la personne qui offrait ou préparait la nourriture. Les Contenances de Table, des poèmes médiévaux anonymes, expliquaient les bonnes manières à adopter à table. Ils ordonnaient : « Ongles polis et nais les doi », comprenez « garder ses ongles bien coupés et ses doigts propres ».

La grande contenance et la décoration relativement simple de ce lavabo suggèrent qu’il provient d’une maison de famille ou peut-être d’un monastère. Il s’agit d’un exemple des nombreux récipients utilisés au Moyen Âge pour le lavage des mains.

Photographie de Heritage Arts, Getty Images

La noblesse et le clergé donnèrent une nouvelle dimension au lavage des mains et du visage. Les rituels des monarques étaient particulièrement élaborés. Les invités à un dîner avec un roi médiéval européen étaient accueillis par des ménestrels qui jouaient des airs fins à la harpe ou à la vielle à roue, l’ancêtre du violon. Ils étaient ensuite conduits jusqu’aux toilettes où se trouvaient des « bassins luxueux, des serviettes blanches propres et de l’eau parfumée », indique Mme Mikolic. Accompagnés des serviteurs, les invités lavaient leurs mains, en prenant soin de ne pas souiller les serviettes immaculées. Les femmes lavaient généralement leurs mains avant leur arrivée, ce qui leur assurait que « lorsqu’elles essuyaient leurs mains sur ces linges blancs, aucune trace de saleté ou de terre ne se déposait dessus, attestant de leur nature vertueuse et pure ».

Une fois que tous les convives étaient réunis dans la salle à manger, le roi faisait son entrée. Les invités devaient se lever et observer le roi se laver les mains. Ce n’est qu’une fois qu’il avait terminé que chacun rejoignait sa place. Il s’agissait « d’un jeu de pouvoir pour montrer qui dirigeait ».

Les nobles mangeaient selon des directives strictes, dont certaines seraient probablement approuvées par la Haute Autorité de Santé. La traduction des Contenances de Table par Jeffrey Singman et Jeffrey Forgeng dans leur livre Daily life in Medieval Europe (La vie quotidienne dans l’Europe du Moyen Âge) énumère toute une série de règles à observer pendant le repas.

     « Lorsqu’une bouchée a été touchée, elle ne doit pas être replacée dans le plat.

     Ne touchez pas vos oreilles ou votre nez à mains nues...

     Le règlement ordonne de ne pas porter un plat à sa bouche.

     Celui qui désire boire doit d’abord terminer ce qu’il a en bouche.

     Et que ses lèvres soient essuyées au préalable...

     Une fois la table débarrassée, lavez-vous les mains et buvez. »

Les croisés rapportèrent de leurs expéditions du savon d’Alep, un produit de luxe à base d’huiles d’olive et de laurier. Rapidement, les Français, les Italiens, les Espagnols et plus tard les Anglais commencèrent tous à fabriquer leur propre version du savon d’Alep à partir de l’huile d’olive locale. Ce nouveau produit remplaçait ceux élaborés à partir de la graisse animale depuis des siècles. L’exemple le plus connu de ces versions européennes est sans doute le savon de Castille. Fabriqué en Espagne, il est encore commercialisé dans le monde entier aujourd’hui.

Les récipients décorés tels que les aquamaniles, des sortes de pichets, et les lavabos, généralement des cuvettes suspendues dotées de becs verseurs, étaient remplis de l’eau chaude et parfumée utilisée lors du lavage des mains. Dans les foyers les plus aisés, les serviteurs versaient l’eau parfumée directement sur les mains des convives. Ces récipients étaient tellement prisés que le testament de Jeanne d’Évreux, reine de France et épouse du roi Charles IV, comprenait plusieurs aquamaniles.

Malheureusement, le lavage des mains finit par tomber dans l’oubli. De nombreux spécialistes estiment que l’apparition de la fourchette en est la cause, un couvert qui ne fut utilisé couramment qu’au 18e siècle. « Tout le rituel autour du lavage des mains commence à disparaître lorsque la vaisselle gagne en importance, lorsque les ménages ont commencé à disposer de vaisselle pour les invités », assure Mme Mikolic, « et ensuite lorsque [les gens] pouvaient manger tout en portant des gants ».

Il est encore trop tôt pour déterminer quels rituels de la pandémie de coronavirus resteront dans les coutumes. Mais aujourd’hui, alors que les aquamaniles ne sont plus à la mode, le lavage des mains peut rester une manière d’afficher sa richesse. Qu’il s’agisse d’éviers peints à la main, de savons luxueux fabriqués à partir d’huiles essentielles ou de somptueuses serviettes égyptiennes en coton, nous continuons de créer des rituels de luxe autour du lavage des mains. Chaque fois qu’Amanda Mikolic se lave les mains avec du savon parfumé, cela lui rappelle l’eau parfumée du Moyen Âge. « Chaque fois, je glousse. »

 

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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