Le mystère des sphères de pierre du Costa Rica

D’où viennent ces immenses boules de pierres inscrites au patrimoine mondial de l’Unesco ? Et, surtout, à quoi servaient-elles ?

Sphère de pierre exposée au Musée national du Costa Rica.
Sphère de pierre exposée au Musée national du Costa Rica.

De grandes sphères de pierre trônent aujourd’hui au milieu des places, dans les jardins et les rues des villes costaricaines. Il ne s’agit pas de sculptures contemporaines mais d’objets mis au jour par les archéologues.

Au XXe siècle, plus de 300 sphères, mesurant entre 0,7 et 2,57 mètres de diamètre et pesant jusqu’à 16 tonnes ont été découvertes dans le Delta du Diquís, dans le sud-ouest du Costa Rica. Les premières trouvailles remontent à la fin du XIXe siècle, mais c’est seulement en 1930, à l’occasion d’un vaste chantier de défrichement mené par l’entreprise bananière américaine United Fruit Company, qu’elles ont été massivement exhumées. Depuis lors, leur parfaite rotondité, leur taille impressionnante et leur disposition particulière en triangle, alignées ou en demi-cercle, interpellent les archéologues.

Quand et comment les sculpteurs de la civilisation précolombienne mésoaméricaine ont-ils pu aboutir, sans outil sophistiqué, à des sphères aussi lisses ? Comment ont-ils pu déplacer des structures si lourdes ? À quoi servaient-elles ? 

Les sphères de pierre, exposées au Musée national du Costa Rica ont été retrouvées dans des positions bien particulières : alignées, en triangle ou en demi-cercle.
Les sphères de pierre, exposées au Musée national du Costa Rica ont été retrouvées dans des positions bien particulières : alignées, en triangle ou en demi-cercle.

Les musées du monde entier s’arrachent ces curiosités archéologiques : à l’instar de la National Geographic Society à Washington, ou du musée du quai Branly à Paris, à qui le Costa Rica a prêté l'une de ces sphères. Selon Fabienne de Pierrebourg, conservatrice et spécialiste des civilisations d’Amérique centrale et du Mexique au quai Branly, « les mésoaméricains (Aztèques, Mayas…) ont plutôt eu tendance à sculpter des personnages, des êtres fantastiques ou des animaux, alors que ces structures de pierre sont lisses. »

Cette exception alimente les thèses les plus farfelues : signes d’une civilisation perdue, comme l’Atlantide, d’une invasion extraterrestre ou vestiges des pierres utilisées pour sculpter les têtes de l’Île de Pâques ou le site mégalithique de Stonehenge. D’autres théories, peu crédibles, avancent qu’elles auraient servi de repères pour la navigation.

« En réalité, explique Fabienne de Pierrebourg, leur signification n’a pas été élucidée. On pense qu’elles symbolisaient une forme de pouvoir, trônant généralement au centre des villages. Elles avaient peut-être aussi une signification astronomique et rituelle, associée à des calendriers. »

Pour ce qui est de la technique pour les modeler, aucune intervention extraterrestre à signaler : « Elles ont été sculptées avec des outils en pierre, qui ont laissé leurs traces en surface, puis ont été polies à l’aide d’un abrasif ». Un travail de patience infini pour aboutir à ces sphères parfaites, qui ont été déplacées sur plus de 100 kilomètres, depuis des carrières de calcaire et de granite.

L'anthropologue John Hoopes pose près d'un mégalithe de pierre du Costa Rica, qu'il a étudié sur place pour l'Unesco.
L'anthropologue John Hoopes pose près d'un mégalithe de pierre du Costa Rica, qu'il a étudié sur place pour l'Unesco.

En 2014, l’Unesco a inscrit les sphères de pierre du Costa Rica au patrimoine mondial. Quelques années plus tôt, l’institution avait demandé à une équipe américaine de les expertiser, sous la direction de John Hoopes, anthropologue à l’université du Kansas. Leur datation s’est avérée complexe : les pierres, composées de calcaire ou de granite formés il y a des millions d’années, ne peuvent être datées au carbone 14, technique utilisée seulement pour les éléments organiques (végétal ou animal). Il faut donc chercher à dater les objets retrouvés avec les pierres. À cause de l’humidité du climat les vestiges de constructions, généralement en bois, se décomposent très vite.

Les archéologues ont donc analysé l’âge d’autres objets : des sculptures, en étudiant leur style, et des céramiques, en analysant la composition de leur pâte, leurs couleurs et leur iconographie. Seulement voilà, l’âge de ces reliques ne correspond pas forcément à l’époque de la fabrication des sphères. De plus, un bon nombre d’entre elles ont été déplacées juste après leur découverte, limitant ce travail de datation par les objets environnants. L’étude de John Hoopes sur une série de pierres exhumées en 1940 au milieu d’objets qui ont été conservés indiquent tout de même qu’elles auraient été fabriquées autour de l'an 1000, à l’époque de l’établissement des chefferies au Costa Rica. « Les premiers modelages des sphères, estime Fabienne de Pierrebourg, ont commencé entre 300 et 800 apr. J-C. La coutume a dû perdurer sur plusieurs générations, la période la plus faste se situant entre 800 et 1 500 apr. J-C. »

« À l’époque précolombienne, explique la conservatrice du musée, de petites communautés organisées autour d’un village vivaient au Costa Rica. Ce qui contraste avec les grandes puissances politiques établies en cités-États, retrouvées plus au nord, comme les Aztèques ou les Mayas. » Mais avec la conquête espagnole et l’extermination massive des autochtones au XVe siècle, il est difficile de retracer l’histoire de ces micro-sociétés qui n’ont pas laissé de traces écrites. Les imposantes sphères de pierre demeurent les meilleurs témoins de leur passage dans l’histoire. Leurs modes de vie, leurs rites et leurs coutumes resteront à jamais mystérieux.

 

Dans le magazine National Geographic de novembre 2017, un grand reportage sur les secrets du bonheur des habitants du Costa Rica.

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