Le Tampa retrouvé : l'histoire oubliée des marins noirs de la Première Guerre mondiale

La découverte de l’épave du Tampa, plus d’un siècle après son naufrage, ravive le souvenir de onze marins noirs dont l’engagement a marqué l’histoire des garde-côtes américains.

De Anissa Durham
Publication 4 nov. 2026, 16:23 CET
Le 26 septembre 1918, dans les eaux de la Manche, l'USCGC Tampa fut torpillé par le ...

Le 26 septembre 1918, dans les eaux de la Manche, l'USCGC Tampa fut torpillé par le sous-marin allemand UB-91 avant de sombrer. Les 131 membres de son équipage et passagers trouvèrent la mort dans ce qui demeure la plus meurtrière perte subie par un navire de combat américain pendant la Première Guerre mondiale.

PHOTOGRAPHIE DE U.S. Coast Guard Heritage Assets Collection & Archives

Le 26 septembre 1918, dans les eaux de la Manche, l'USCGC Tampa fut torpillé par le sous-marin allemand UB-91 avant de sombrer. Les 131 membres de son équipage et passagers trouvèrent la mort dans ce qui demeure la plus meurtrière perte subie par un navire de combat américain pendant la Première Guerre mondiale.

PHOTOGRAPHIE DE U.S. Coast Guard Heritage Assets Collection & Archives

Amefike Changamire-Woodland est considéré comme l'historien de la famille. Depuis le début des années 2000, il mène des recherches sur la vie et l'héritage de son grand-oncle Francis LeRoy Wilkes. Connu dans la famille sous le nom d'« Oncle Frank », Wilkes était un marin de 21 ans à bord de l'USCGC Tampa pendant la Première Guerre mondiale.

Wilkes faisait partie des onze garde-côtes afro-américains qui servaient à bord de ce patrouilleur lorsqu'il fut torpillé par un sous-marin allemand le 26 septembre 1918. Cette nuit tragique coûta la vie aux 131 marins américains et britanniques présents à bord, faisant du naufrage la plus lourde perte navale américaine de la Grande Guerre. Près de quatre-vingts ans plus tard, les marins disparus reçurent la Purple Heart à titre posthume. Wilkes et les dix autres hommes noirs du Tampa devinrent ainsi les premiers militaires de couleur de l'histoire des garde-côtes américains à recevoir cette distinction.

Pendant plus d'un siècle, l'épave du Tampa est restée perdue au fond de l'océan. Mais, plus tôt cette année, une équipe de plongeurs a annoncé avoir retrouvé ses vestiges à environ 80 kilomètres des côtes des Cornouailles, au Royaume-Uni. Cette découverte relance les recherches visant à retrouver les descendants des onze marins afro-américains qui ont marqué l'histoire des garde-côtes. On sait encore peu de choses sur les hommes ayant péri à bord du Tampa cette nuit-là, mais des descendants comme Changamire-Woodland s'efforcent aujourd'hui de faire revivre leur mémoire.

« C'est un membre de notre famille qui est mort jeune, mais avec honneur », explique Changamire-Woodland. « Il est important de se souvenir de lui et de perpétuer son héritage grâce aux recherches que je mène. »

Dans cette œuvre de John D. Wisinski, l’USCGC Tampa sombre dans les eaux du canal de ...

Dans cette œuvre de John D. Wisinski, l’USCGC Tampa sombre dans les eaux du canal de Bristol après avoir été torpillé par le sous-marin allemand UB-91, au large du pays de Galles, en 1918.

PHOTOGRAPHIE DE USCG Historian's Office

Dans cette œuvre de John D. Wisinski, l’USCGC Tampa sombre dans les eaux du canal de Bristol après avoir été torpillé par le sous-marin allemand UB-91, au large du pays de Galles, en 1918.

PHOTOGRAPHIE DE USCG Historian's Office

Le Tampa n'était pas un vieux navire, explique William Theisen, historien de la région Atlantique pour les garde-côtes américains. Construit en 1912, il portait à l'origine le nom de Miami avant d'être rebaptisé Tampa en 1916. Lorsqu'il ne se trouvait pas dans son port d'attache en Floride, ce patrouilleur assurait diverses missions : surveillance des icebergs, opérations de recherche et de sauvetage ou encore encadrement de régates.

Pendant la Première Guerre mondiale, ce navire de 58 mètres rejoignit la flotte d'escorte chargée d'accompagner les convois entre Gibraltar et le Royaume-Uni. Selon William Theisen, ces eaux étaient infestées de sous-marins allemands. Pourtant, après dix-huit convois menés à bien, le Tampa s'était bâti une solide réputation dans ces traversées périlleuses.

Jusqu'au jour où tout bascula.

Le 17 septembre 1918, le Tampa appareilla pour ce qui allait devenir son ultime mission d'escorte. Nora Chidlow, archiviste des garde-côtes américains, souligne que ce mois de septembre fut l'un des plus pluvieux jamais enregistrés. Neuf jours plus tard, aux environs de midi, alors que le navire remontait le canal de Bristol en direction de Milford Haven, au pays de Galles, ses réserves de charbon commençaient à s'épuiser. Son commandant, le capitaine Satterlee, demanda l'autorisation de quitter le convoi afin de se ravitailler. Une première requête fut refusée en raison de la présence d'ennemis dans la zone, mais une seconde demande, formulée vers 16 heures, fut acceptée.

Peu après le coucher du soleil, le Tampa poursuivait ainsi sa route seul, sa silhouette se détachant sur le ciel du soir. Par mesure de sécurité, toutes les lumières du bord avaient été éteintes. Le mauvais temps dissimulait probablement la lune. Mais vers 20 h 15, un sous-marin allemand le repéra.

L'UB-91 lança une torpille qui coupa le Tampa en deux. L'explosion projeta dans les airs un immense nuage de poussière de charbon. En moins de trois minutes, le navire et les 131 hommes qui se trouvaient à bord sombrèrent dans une épaisse brume noire. Dix minutes plus tard, le sous-marin refit surface pour rechercher d'éventuels débris, sans rien trouver.

Quelques semaines plus tard, deux corps furent rejetés par la mer près de Pembroke, au pays de Galles. L'un fut identifié comme celui du matelot James Fleury ; l'autre ne le fut jamais. Tous deux furent inhumés dans le cimetière de l'église de Lamphey, dans le Pembrokeshire. Les dépouilles des 129 autres victimes ne furent jamais retrouvées, parmi lesquelles celle de Wilkes.

« C'est une blessure restée ouverte depuis sa disparition », confie William Theisen. « Tout s'est produit très brutalement, et la perte d'un patrouilleur avec l'ensemble de son équipage est forcément associée à un profond traumatisme. »

Avec seulement quelques photographies de son « Oncle Frank », les recherches de Changamire-Woodland sur ce membre de l'équipage du Tampa se sont révélées particulièrement difficiles.

Au cours des vingt dernières années, cet enseignant de Baltimore est néanmoins parvenu à reconstituer peu à peu le parcours de Wilkes. Tout a commencé grâce aux récits transmis au sein de sa famille, notamment par sa grand-mère. Celle-ci lui racontait de brèves anecdotes qui ont éveillé sa curiosité et déclenché ses recherches. Parfois, lorsqu'ils traversaient la ville en voiture, elle partageait avec lui quelques souvenirs supplémentaires à son sujet.

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Francis Leroy Wilkes, photographié ici alors qu’il était élève de septième année à l’Academy Hill School ...

Francis Leroy Wilkes, photographié ici alors qu’il était élève de septième année à l’Academy Hill School en 1911, fut l’un des onze militaires noirs morts à bord du Tampa en 1918. En 1999, lui et les autres garde-côtes disparus reçurent la Purple Heart à titre posthume.

PHOTOGRAPHIE DE Courtesy of the Nantucket Historical Association

Francis Leroy Wilkes, photographié ici alors qu’il était élève de septième année à l’Academy Hill School en 1911, fut l’un des onze militaires noirs morts à bord du Tampa en 1918. En 1999, lui et les autres garde-côtes disparus reçurent la Purple Heart à titre posthume.

PHOTOGRAPHIE DE Courtesy of the Nantucket Historical Association

« Souvent, cela surgissait sans prévenir », raconte-t-il. « Mais il s'agissait toujours de quelque chose qui lui rappelait son oncle. »

En 2009, il a créé un compte sur Ancestry. Des années plus tard, il y a découvert plus de 300 pages d'archives militaires détaillant aussi bien les périodes de service de Wilkes que ses informations d'assurance ou les différents métiers qu'il avait exercés. Peu à peu, le portrait de Francis LeRoy Wilkes a commencé à se dessiner.

Francis LeRoy Wilkes est né le 19 février 1897. Avant sa naissance, deux de ses frères et sœurs étaient décédés. Il a néanmoins grandi dans une famille nombreuse sur la petite île de Nantucket, dans le Massachusetts, aux côtés de trois sœurs et d'un frère. Enfant, il participait régulièrement aux activités de son église, jouait au basket-ball et fréquentait l'Academy Hill School, un établissement alors ouvert aux élèves de toutes origines. Il travailla un temps avec des chevaux dans une écurie de location avant d'exercer brièvement comme fleuriste.

Au fil de ses recherches, Changamire-Woodland a découvert que plusieurs ancêtres de Wilkes avaient combattu pendant la guerre d'Indépendance américaine. Il a également établi un lien de parenté avec Prince Boston, un homme réduit en esclavage à Nantucket qui obtint sa liberté après avoir porté son affaire devant la justice en 1773.

« Il appartient à une longue lignée de personnages remarquables », souligne-t-il.

Le jeune marin de 21 ans épousa Ilda Mae Silva, serveuse de profession, le 18 mars 1918. Ce même mois, il s'engagea dans les garde-côtes américains. Quelques mois plus tard à peine, il trouvait la mort en mer.

Au cours de ses recherches, Changamire-Woodland apprit qu'en 1999, l'équipage du Tampa avait reçu la Purple Heart à titre posthume lors d'une cérémonie commémorative organisée au cimetière national d'Arlington. En 2017, il obtint que les garde-côtes remettent officiellement cette décoration à la famille de son grand-oncle lors d'une cérémonie en son honneur. Aujourd'hui, cette médaille précieuse est conservée par sa tante.

Selon Nora Chidlow, archiviste des garde-côtes américains, trente-six Purple Hearts attribuées aux membres disparus du Tampa ont déjà été remises à leurs descendants. Parmi elles, quatre ont été décernées aux familles de marins afro-américains.

À ce jour, outre celle de Wilkes, les familles de James Jenkins Adams, James Christopher Wilkie et William Weech ont reçu la décoration. L'équipe de Nora Chidlow poursuit toutefois ses recherches afin de retrouver d'éventuels descendants de Herman Carmichael, William Benson Clements, Herrick Leopold Evans, William Holland, Maurice James Hutton, Eston Drew Legree et Perry Edward Roberts, afin de leur remettre à leur tour la Purple Heart.

Les onze marins afro-américains du Tampa occupaient des fonctions variées : maître d'hôtel du carré des officiers, steward de cabine, cuisinier, matelot ou encore électricien. Le plus jeune avait 17 ans ; le plus âgé, 40. Certains étaient mariés et avaient des enfants. La plupart étaient originaires de Floride.

« Des membres des minorités ont participé à de nombreux conflits auxquels les garde-côtes ont pris part, sans pour autant recevoir les honneurs qu'ils méritaient », rappelle William Theisen. « Cette reconnaissance marque donc un tournant : c'est l'un des moments où leur courage au combat commence enfin à être officiellement salué. »

En avril dernier, l’équipe bénévole de plongeurs Gasperados a retrouvé l’épave du Tampa au large des ...

En avril dernier, l’équipe bénévole de plongeurs Gasperados a retrouvé l’épave du Tampa au large des côtes de la Cornouailles, au Royaume-Uni.

PHOTOGRAPHIE DE U.S. Coast Guard

En avril dernier, l’équipe bénévole de plongeurs Gasperados a retrouvé l’épave du Tampa au large des côtes de la Cornouailles, au Royaume-Uni.

PHOTOGRAPHIE DE U.S. Coast Guard

Alors que Changamire-Woodland poursuivait ses recherches sur Wilkes, une équipe britannique de plongeurs bénévoles connue sous le nom de Gasperados passait depuis plusieurs années au peigne fin les fonds marins à la recherche du Tampa. Les eaux au large des côtes des Cornouailles sont réputées pour être un véritable cimetière de navires militaires. La multitude d'épaves présentes dans la zone compliquait considérablement l'identification de leur cible.

Mais en avril dernier, à près de 95 mètres de profondeur dans des eaux sombres et troubles, ils ont finalement retrouvé le patrouilleur, quasiment intact.

« Nous étions sur notre dernier site potentiel. Je n'étais pas très optimiste. Je pensais que nous allions encore tomber sur un petit bateau de pêche », raconte Barbara Mortimer, chercheuse au sein de l'équipe Gasperados. Mais après avoir examiné l'épave et identifié une coque en acier, un pont en acier, des munitions, des canons, des hublots et des chaudières, les plongeurs ont compris qu'ils avaient affaire à quelque chose de différent.

L'équipe s'était appuyée sur des archives des garde-côtes américains ainsi que sur des documents conservés aux Archives nationales britanniques afin de cibler les zones de recherche les plus prometteuses. Retrouver et identifier un navire après plus d'un siècle passé dans une mer agitée, exposé aux courants et à la corrosion, relevait toutefois du défi. Pour confirmer leur découverte, les plongeurs sont retournés sur le site deux semaines plus tard.

« Ce fut une tragédie, mais les gens ont toujours témoigné un profond respect envers le navire et son équipage », explique Barbara Mortimer. Selon elle, les descendants des disparus ont été touchés de constater que quelqu'un avait pris la peine de poursuivre les recherches. « Cela rappelle à chacun le sacrifice consenti par leurs ancêtres. »

Pour de nombreuses familles, leur héritage demeure bien vivant.

Changamire-Woodland explique qu'il prévoit de se rendre au Historic Colored Cemetery de Nantucket et espère encore retrouver d'autres photographies de Wilkes. Lui-même et sa famille ignoraient que l'épave du Tampa avait été localisée jusqu'à ce qu'ils en soient informés par un journaliste de National Geographic. Pour eux, la découverte suscite des sentiments mêlés.

Selon Changamire-Woodland, regarder les images des plongeurs explorant l'épave a été douloureux, sachant que son « Oncle Frank » a perdu la vie à cet endroit. Mais cette découverte lui apporte aussi une forme d'apaisement.

« Savoir qu'il s'est sacrifié et qu'il est mort avec honneur et courage est une source de fierté pour notre famille », confie-t-il. « Nous sommes fiers de lui. Nous honorons sa mémoire et nous lui rendons hommage. »

Anissa Durham est journaliste indépendante spécialisée dans les domaines de la santé et des sciences. Basée en Californie, elle collabore avec National Geographic sur des sujets liés à la santé et à l'histoire.

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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