Histoire

L'empire caché des Mayas

Les chercheurs étaient depuis longtemps confrontés à un vide de plus d’un siècle dans l’histoire maya. Aujourd’hui, on découvre les secrets de l’ascension – par la force et par la ruse – de ce grand et puissant royaume.

De Erik Vance

Une simple série de collines abruptes, au milieu de la forêt tropicale du nord du Guatemala, près de la frontière avec le Mexique : a priori, l’ancienne cité d’Holmul ne paie pas de mine. Ici, dans le bassin du Petén, la selve est dense, la chaleur écrasante, et l’air plus sec qu’on ne s’y attendrait. Seuls le chant des cigales et quelques cris de singes hurleurs trouent le silence.

Toutefois, à mieux y regarder, la plupart des collines forment des anneaux massifs. D’encore plus près, on se rend compte qu’elles sont pour partie en pierre taillée, et que des tunnels sont creusés au flanc de certaines d’entre elles. Car ce ne sont pas du tout des collines, mais des pyramides abandonnées après l’effondrement de la civilisation maya, il y a un millénaire.

Holmul fut une cité en pleine expansion lors de l’époque maya classique (250-900 apr. J.-C.). L’écriture et la culture étaient alors florissantes dans ce qui est de nos jours l’Amérique centrale et le sud du Mexique. Mais ce fut aussi une période de troubles politiques : deux cités-États guerrières se disputaient sans cesse la suprématie. Pendant un temps assez court, celle de Calakmul prédomina. Pour la première fois de son histoire, la civilisation maya connut alors une forme de pouvoir évoquant un empire.

Ce pouvoir était exercé par les rois Serpent, de la dynastie Kaanul. Nul n’avait entendu parler d’eux voilà encore quelques décennies. Mais, avec la mise au jour de sites autour de Calakmul, dont celui d’Holmul, les archéologues tentent de reconstituer l’histoire de ces souverains.

Comparé à Tikal, son proche voisin, le site d’Holmul n’est ni aussi vaste ni aussi réputé. Il était même plutôt négligé jusqu’à l’arrivée de Francisco Estrada-Belli, en 2000. Ce dernier n’était nullement en quête de trouvailles extraordinaires, telles que des tablettes écrites de l’ère classique ou des tombes ornées. Il souhaitait juste plonger un peu plus loin dans les origines de cette civilisation. L’une de ses premières découvertes a été un bâtiment situé à quelques kilomètres des pyramides centrales d’Holmul. Dans l’édifice, les restes d’une fresque murale montraient des soldats en pèlerinage dans une contrée lointaine.

Chose étrange, les Mayas avaient apparemment détruit eux-mêmes une partie de cette fresque, comme s’ils voulaient effacer l’histoire qu’elle racontait. Pourquoi ? Pour le savoir, Francisco Estrada-Belli a creusé des tunnels dans plusieurs pyramides proches.

Les anciens peuples mésoaméricains élevaient leurs pyramides à la manière des poupées russes, par empilements successifs. Quand ils ajoutaient un niveau, ils préservaient le niveau inférieur. De ce fait, les archéologues ont pu aménager des galeries et découvrir les structures les plus anciennes quasiment telles qu’elles étaient lorsqu’elles furent abandonnées.

En 2013, Estrada-Belli et son équipe se sont frayé un chemin dans l’une des plus grandes pyramides, suivant un ancien escalier jusqu’au seuil d’un édifice cérémoniel. Là, ils se sont hissés par un trou dans le sol et ont découvert une fresque longue de 8 m, magnifiquement conservée, au-dessus de l’entrée d’une tombe.

Les fresques en stuc sont aussi rares que fragiles. Celle-ci représentait trois hommes (dont un roi d’Holmul) émergeant des gueules d’étranges monstres, eux-mêmes flanqués de créatures du monde souterrain entremêlées avec deux serpents à plumes géants. Estrada- Belli a aperçu des sculptures sur la partie basse et s’est agenouillé. Une série de représentations graphiques – ou glyphes – correspondait à la liste des rois d’Holmul. Et, au milieu de la fresque, figurait un glyphe dont l’archéologue a aussitôt su qu’il serait la plus grande découverte de sa carrière : un serpent au large sourire.

« Parmi tous ces glyphes, j’ai vu le [nom de] Kaanul, se souvient-il. Auparavant, Holmul était un site anonyme. Et voilà que, d’un coup, nous nous retrouvions au coeur de la période la plus captivante de l’histoire des Mayas. »

L’histoire de la découverte des Kaanul – les rois Serpent – et de leur acharnement à créer un empire commence à Tikal, la ville de leurs ennemis mortels. De même qu’elle régna sur les basses terres des Mayas pendant des siècles, Tikal est au coeur des travaux archéologiques sur cette civilisation depuis les années 1950. La cité abrita un temps près de 60 000 habitants, et les voyageurs de l’an 750 étaient sans doute tout aussi éblouis par l’élégance de ses constructions que les touristes actuels.

Elle comptait aussi des centaines de pierres dressées à la façon de tombes, aux sculptures magnifiques. Grâce aux inscriptions gravées sur ces stèles, les archéologues ont pu retracer l’histoire de Tikal jusqu’à sa chute, au IXe siècle. Mais, étrangement, il y a un vide sur la période allant de 560 à 690 environ : aucune stèle ne fut gravée à cette époque, également pauvre en édifices. Les archéologues ont appelé cette lacune « le hiatus de Tikal », et l’ont ajouté à la liste des mystères entourant la civilisation maya.

Puis, dans les années 1960, les archéologues ont remarqué qu’un glyphe étrange se retrouvait sur plusieurs sites de l’époque classique : une tête de serpent au sourire clownesque, entourée de symboles de la royauté. En 1973, l’archéologue Joyce Marcus a observé que ce signe était un glyphe-emblème. Autrement dit, il désignait une ville et un titre royal, un peu à la façon d’un blason. Marcus s’est demandé si ce blason pouvait avoir un rapport avec le hiatus de Tikal. Des guerriers inconnus avaient-ils pu conquérir la ville ? Mais alors, d’où avaient-ils bien pu sortir ? Et pourquoi les archéologues ne les connaissaient-ils pas déjà ?

 

La selve du bassin du Petén est brûlée par le soleil pendant la saison sèche et presque impraticable pendant la saison des pluies. Elle est infestée de plantes et d’insectes venimeux, et fréquentée par des trafiquants de drogue armés. Cela n’a pas empêché Joyce Marcus de l’explorer pendant des mois, visitant des ruines et réunissant des photos de glyphes. Où qu’elle allât, elle voyait des références au sourire du serpent. C’était notamment le cas dans les sites aux alentours de l’ancienne cité de Calakmul, localisée aujourd’hui au Mexique : « Dans les sites satellites, il était fait mention de cette ville du centre. C’était le carrefour d’un réseau de villes équidistantes de Calakmul. »

Quand Joyce Marcus s’est rendue à Calakmul, dont les deux pyramides centrales se voyaient facilement du ciel, elle a été surprise par la taille de la ville – qui compta 50 000 habitants. De nombreuses stèles étaient disséminées un peu partout, mais n’offraient en général rien à lire. Des siècles d’érosion avaient eu raison des gravures sur le calcaire tendre. Marcus n’a retrouvé que deux glyphes au serpent dans toute la ville.

L’énigme posée par ce symbole incita un jeune chercheur britannique, Simon Martin, à compiler toutes les informations connues sur les glyphes au serpent de Calakmul et d’autres sites secondaires. Se fondant sur des allusions à des batailles et à des intrigues politiques, il a pu former une image de la dynastie du Serpent.

« Ce que nous savons de Tikal provient uniquement de Tikal. Alors que les sources au sujet de Calakmul sont extérieures, souligne Simon Martin. Il s’agit de réaliser une synthèse. Peu à peu, il émerge de ce brouillard de signes disparates une seule et même direction. »

Dans leur ouvrage Chronicle of the Maya Kings and Queens (« Chronique des rois et reines mayas », non traduit), Martin et l’archéologue Nikolai Grube décrivent les histoires croisées des royaumes de l’ancien monde maya. Dont celui du Serpent fut le centre pendant un siècle glorieux. Le royaume du Serpent constitua un pouvoir qui sut s’imposer à toutes les villes environnantes et qui créa une sorte d’Empire maya, estime Martin, tout comme Joyce Marcus.

Le règne des rois Serpent laisse en suspens bien des interrogations. Comment vivaient-ils ? exerçaient-ils le pouvoir ? se battaient-ils ? On se demande même si certains noms de rois correspondent à des êtres réels ou mythiques.

À la fin du Ve siècle, Tikal était l’une des plus puissantes cités-États de la région. Les archéologues présument qu’elle tenait ce rang grâce à l’aide d’une ville bien plus vaste, Teotihuacán, située dans les montagnes à quelque 1 000 km vers l’ouest, près de l’actuelle Mexico. Des siècles durant, ces deux cités incarnèrent la peinture, l’architecture, la poterie, l’armement et l’aménagement urbain mayas. Tout changea au VIe siècle : Teotihuacán se désengagea du pays maya, laissant Tikal se débrouiller seule.

C’est alors qu’entrèrent en scène les Kaanul. Nul ne sait avec certitude d’où ils venaient, et nous n’avons aucune preuve qu’ils régnèrent sur Calakmul avant l’année 635. Des spécialistes avancent que, plusieurs siècles avant la période maya classique, ils seraient allés de site en site, créant une succession de cités gigantesques. Mais ceci n’est qu’une simple hypothèse. Les premiers glyphes au serpent clairement identifiables apparurent, semble-t-il, à Dzibanché, une ville du sud du Mexique, à 125 km au nord- est de Calakmul.

Quelle que soit la contrée d’origine des Kaanul, nous savons que, dès le début du VIe siècle, deux rois de la dynastie, conscients de la vulnérabilité de Tikal, se lancèrent dans une opération audacieuse destinée à prendre le contrôle de la cité. Le premier, Jaguar à la Main de Pierre, passa des décennies à rendre des visites de courtoisie dans les basses terres du pays maya.

Ces tournées pourraient sembler bien innocentes à nos yeux. On pourrait n’y voir que la préparation d’un mariage, la participation à un jeu de balle, ou l’occasion de saluer un voisin. Mais les conquêtes se déroulaient souvent ainsi dans le monde maya : on offrait des présents, on se vouait un respect mutuel, on nouait des alliances cruciales. À ce petit jeu, il semblerait que les rois Serpent furent sans rivaux.

Caracol, une ville située au sud-est de Tikal et qui était jusqu’alors son alliée, se rangea bientôt du côté des Kaanul, de même que Waka, une cité belliqueuse, plus à l’ouest. Patiemment, les rois Serpent s’assurèrent de la loyauté de villes au nord, à l’est ou à l’ouest de Tikal, créant une pince géante à même de broyer leur ennemi. Jaguar à la Main de Pierre et ses alliés étaient prêts à marcher sur Tikal, mais le roi Serpent mourut avant de récolter les fruits de sa tactique. C’est son successeur (peut-être son fils), Témoin du Ciel, qui referma le piège. Le jeune roi devait être d’une carrure impressionnante. L’examen de ses restes montre qu’il était un très solide gaillard. Son crâne était couturé de nombreuses cicatrices superposées, récoltées lors de batailles dont nous ignorons tout.

C’est le 29 avril 562 – à en croire les inscriptions sur un autel de Caracol – que Témoin du Ciel signa la fin du royaume de Tikal. Toutes les pièces du plan étant en place, il frappa. Il conduisit son armée à l’est, depuis Waka, tandis que des forces de Caracol, de Naranjo (une citéÉtat proche) et, sans doute, d’Holmul, convergeaient vers l’ouest.

Les Serpents et leurs alliés écrasèrent rapidement Tikal, qui fut pillée. Son roi fut sans doute égorgé avec un couteau de pierre sur son propre autel cérémoniel. C’est probablement à cette même époque que, en signe d’allégeance à leurs nouveaux seigneurs, les habitants d’Holmul détruisirent en partie la fresque que Francisco Estrada-Belli devait découvrir 1 400 ans plus tard – une fresque qui célébrait Tikal et Teotihuacán. Le règne des rois Serpent venait de commencer.

Les trente années suivantes de l’histoire des Mayas sont un peu confuses. Grâce aux archéologues mexicains Enrique Nalda et Sandra Balanzario, nous savons que Témoin du Ciel mourut, encore jeune trentenaire, dix ans après sa victoire.

En 2004, dans une pyramide de Dzibanché, Nalda et Balanzario ont mis au jour une série de tombes. Là, sous une épaisse couche de poussière de cinabre, parmi des masques de jade, des objets en obsidienne et des perles, se trouvait une aiguille en os utilisée pour les rituels de sang. Sur l’un des côtés de l’aiguille, on lisait : « Ce sang est un présent de Témoin du Ciel. » Huit rois Serpent régnèrent pendant le hiatus de Tikal. Témoin du Ciel est l’un des deux dont nous avons retrouvé la dépouille et des objets.

C’est bien plus loin, vers l’ouest, dans la riche cité de Palenque, qu’on a ensuite découvert la trace des Kaanul. Au contraire de Tikal et Calakmul, situées sur les basses terres sèches du pays maya, Palenque était une ville d’un grand raffinement. Ses pyramides et ses tours de guet, recouvertes de stuc, s’élevaient au pied des montagnes qui s’avancent vers le golfe du Mexique et la haute chaîne centrale. Grâce à de puissantes rivières et à de nombreuses sources et cascades, la cité ne manquait certes pas d’eau. Une ressource qui était peut-être même utilisée pour faire fonctionner un système de toilettes.

Palenque n’était pas une grande ville – elle a pu compter 10 000 habitants. Mais elle constituait un foyer de civilisation et la porte d’entrée du commerce vers l’ouest, bref, une cible toute trouvée pour une jeune puissance ambitieuse. Le roi Serpent Boucle était alors le souverain Kaanul. Manoeuvrant à l’image de ses prédécesseurs, il conquit la ville en utilisant au mieux ses voisins et alliés. Après avoir résisté, la reine de Palenque, Coeur du Domaine des Vents, se rendit le 21 avril 599.

De telles entreprises de conquête étaient rares chez les Mayas de la période classique. Ceux-ci sont souvent décrits comme querelleurs, peu organisés, intéressés surtout par leur territoire et peu portés à l’expansionnisme. Les rois Serpent étaient différents.

« L’attaque de Palenque s’inscrivait dans un plan plus général, affirme Guillermo Bernal, épigraphiste à l’université nationale autonome du Mexique. Je ne crois pas qu’ils étaient poussés par des considérations matérielles. Je crois plutôt à des motifs idéologiques. Les Kaanul avaient l’ambition de fonder un empire. »

La théorie ne fait pas l’unanimité parmi les spécialistes des Mayas. Nombre d’entre eux jugent cette idée d’empire improbable sur les plans culturel et géographique.

Pourtant, quand on étudie la dynastie du Serpent, on a du mal à ne pas percevoir chez elle une stratégie expansionniste. Les Kaanul s’allièrent aux plus grandes villes de l’Est, ils s’emparèrent de celles du Sud, et commercèrent avec les populations du Nord. Palenque constituait la frontière du monde maya vers l’ouest. Cela dit, ne disposant ni de chevaux ni d’une garnison d’occupation, comment les Serpents parvinrent- ils à s’y maintenir ?

Réussir à peser politiquement sur une région aussi éloignée, qui s’étendait peut-être sur 100 000 km2, exigeait un niveau d’organisation inconnu jusqu’alors chez les Mayas. Cela requérait aussi un nouveau siège pour le pouvoir, afin de se rapprocher des villes du Sud enrichies par le commerce du jade. Or Dzibanché se trouvait à près de 125 km de Calakmul – une distance considérable quand on se déplace à pied dans une forêt tropicale épaisse.

Il n’existe aucun témoignage du déménagement vers une nouvelle capitale, à Calakmul. Cependant, en 635, les rois Serpent y érigèrent un monument par lequel ils se proclamaient maîtres de la cité, après en avoir évincé la dynastie précédente, dite des Chauves-Souris.

C’est aussi en 635 que le plus grand roi de la dynastie du Serpent, et peut-être le plus grand de tous les souverains mayas, monta sur le trône : Yuknoom Cheen II – ou Secoueur de Villes. Si Témoin du Ciel et Serpent Boucle étaient d’habiles conquérants, Yuknoom Cheen fut un véritable roi. À l’instar de Cyrus le Grand, en Perse, ou d’Auguste, à Rome, il sut adroitement jouer une cité contre l’autre – corrompant les unes, menaçant les autres. En parallèle, il consolida son emprise sur les basses terres du pays maya comme aucun autre souverain avant ou après lui. Et il resta fidèle à cette stratégie politique pendant un demi-siècle.

La meilleure façon de comprendre un roi est parfois de s’intéresser à son serviteur. De même, pour appréhender les ressorts d’un empire, on peut observer le comportement d’une cité qui lui a fait allégeance. Et parmi toutes celles qui servirent la dynastie du Serpent, la petite ville de Saknikte, qui n’a rien de remarquable par ailleurs, est sans doute la plus intéressante.

En un sens, les archéologues ont découvert le site à deux reprises. Au début des années 1970, ils sont tombés sur une série de panneaux en pierre qui circulaient au marché noir. C’était du très beau travail, avec des textes imbriqués. Les panneaux avaient été dérobés par des pillards et vendus à l’étranger. Il était impossible d’en connaître l’origine exacte. Mais on y remarquait, ici ou là, des glyphes avec un serpent au grand sourire. Les archéologues donnèrent un nom à l’endroit inconnu où les pillards avaient déniché ces trésors : le « site Q ».

Ce lieu mystérieux est devenu une sorte de Graal pour des spécialistes tels que Marcello Canuto. Par un chaud après-midi d’avril 2005, celui-ci accompagnait des chercheurs en train de cartographier un site surnommé La Corona, dans la forêt tropicale du Petén. Il cherchait des céramiques susceptibles de l’aider à dater le site, quand il se retrouva dans une tranchée creusée par des pillards pour accéder à une pyramide. C’est alors qu’il vit sur le mur un morceau de pierre gravée, de la taille d’un portefeuille.

« J’ai distingué des gribouillis sur le rocher, se souvient Marcello Canuto. Ça m’a fait un choc : waouh ! est-ce que j’ai bien vu ce que j’ai vu ? J’ai mieux regardé, et c’était autre chose que des gribouillis – une écriture. »

Sous des couches de poussière et de végétation se trouvaient les plus belles et les plus élégantes sculptures que l’archéologue avaient jamais découvertes sur le terrain. « Dès que nous eûmes fini de les dégager, nous avons su qu’il s’agissait du site Q. » Depuis lors, Marcello Canuto n’a cessé de travailler sur place.

Saknikte – le nom maya du site – semble avoir joui d’un statut particulier au sein du royaume du Serpent. Ses princes étaient éduqués à Calakmul, et trois d’entre eux épousèrent des princesses de la dynastie Kaanul. Au contraire de Waka, la ville guerrière du Sud, Saknikte n’a pas mené beaucoup de batailles. Ses rois portent des noms pacifiques, que l’on pourrait traduire à peu près ainsi : Chien Ensoleillé, Ver Blanc ou Dindon Rouge. Les panneaux de pierre évoquent des nobles qui buvaient de l’alcool et jouaient de la flûte.

Selon les panneaux gravés trouvés par l’équipe de Marcello Canuto, Yuknoom Cheen rendit visite à Saknikte juste avant de transférer officiellement sa capitale à Calakmul. La scène, élégamment sculptée, montre le grand roi assis, détendu, regardant de côté tandis que le roi de Saknikte l’observe.

Le nom de Yuknoom Cheen apparaît dans tout le pays maya. Il maria à un prince de Waka sa fille Main de Lis d’Eau – laquelle devint une puissante reine guerrière. Il installa de nouveaux monarques à Cancuén, dans le Sud, et à Moral-Reforma, à près de 160 km plus à l’ouest. À Dos Pilas, il vainquit le frère du nouveau roi de Tikal et en fit un vassal fidèle. C’est aussi à lui que l’on doit la nouvelle voie commerciale tracée dans la partie occidentale du royaume, et qui mettait en contact divers alliés.

Des scientifiques ont noté une bizarrerie au sujet de ces cités vassales. Il semble que certains de ces proches alliés ne disposaient pas de leurs propres glyphes-emblèmes, et que leurs rois, bien que vivant dans le luxe, n’utilisaient plus de titres royaux après avoir conclu une alliance avec les Kaanul. Entre-temps, les rois Serpent de Calakmul, eux, s’étaient accordé un titre encore plus glorieux : kaloomte – « roi des rois ».

« Je crois qu’ils ont changé la manière de faire de la politique. Ils ont créé quelque chose de totalement nouveau, estime Tomás Barrientos, archéologue guatémaltèque et codirecteur du site de Saknikte. Personnellement, je considère que cela a été une avancée dans l’histoire de la civilisation maya. »

Durant tout ce temps, les Kaanul gardèrent un oeil sur leur vieille ennemie, Tikal, qui cherchait périodiquement à se soulever pour prendre sa revanche. En 657, après avoir rameuté ses alliés, Yuknoom Cheen et l’un de ses vassaux, l’ambitieux roi Dieu Marteleur du Ciel, la frappèrent. Deux décennies plus tard, la ville se rebella encore, et le roi Serpent mata à nouveau cette révolte, tuant par la même occasion le souverain ennemi.

Comment se pouvait-il que Tikal demeurât capable de menacer les tout-puissants Kaanul ? Selon les spécialistes, les rois mayas devaient se montrer prudents quand ils nouaient des alliances. Souvent, ils laissaient la vie sauve aux souverains défaits. Il est d’ailleurs possible que les batailles de l’époque maya classique aient relevé davantage d’une cérémonie que d’un combat. Ou bien, les alliés des perdants, inquiets que leur tour vienne un jour d’être égorgés, intercédaient pour sauver la vie des vaincus. À moins que les rois mayas n’aient jamais vraiment disposé de troupes suffisantes pour rayer une ville de la carte.

Quoi qu’il en soit, Yuknoom Cheen joua une partie politique très serrée. Au lieu de remettre Tikal à son allié Dieu Marteleur du Ciel, il organisa un sommet pour la paix avec le nouveau roi de Tikal. Il en profita pour présenter son successeur (sans doute son fils), Griffe de Feu, qui un jour hériterait du royaume du Serpent. Et finirait par le perdre à jamais.

Yuknoom Cheen mourut vers 86 ans, un âge plus qu’avancé pour l’époque. La plupart des citoyens de Calakmul se seraient estimés très heureux de vivre moitié moins longtemps. Mais leurs rois, qui bénéficiaient de soins particuliers et ne se nourrissaient que de tamales, une nourriture bien peu coriace, présentaient même une denture étonnamment jeune. Dans les classes inférieures, la malnutrition était la norme ; chez les élites, l’obésité n’était pas inconnue, et peut-être aussi le diabète.

On a suggéré que Griffe de Feu en était justement atteint. Il semble qu’il ait pris en main les affaires du royaume longtemps avant le décès de son père. Mais, comme il advient avec les rejetons de bon nombre de grands rois, il était loin de posséder toutes les qualités de son père. Pourtant maintes fois défaite, la cité de Tikal se souleva à nouveau en 695. Cette fois-ci, la révolte était menée par un roi jeune, dont le nom seul avait de quoi impressionner : Dieu Purificateur du Ciel. Griffe de Feu leva une armée pour mater la rébellion.

Nous ignorons la nature précise des événements qui se déroulèrent par une journée d’août. Des experts avancent que Dieu Marteleur du Ciel, las et amer d’avoir essuyé trop de rebuffades, trahit ses alliés du Serpent sur le champ de bataille. Pour d’autres, Griffe de Feu, un homme d’un certain âge et qui souffrait d’une douloureuse maladie de la colonne vertébrale, n’inspirait pas confiance à ses troupes. Ou bien l’alignement des étoiles ne lui était tout simplement pas favorable.

Les Serpents furent mis en déroute. Griffe de Feu s’éteignit quelques années plus tard, alors que son pouvoir s’effritait, emportant dans sa tombe les rêves d’un empire Serpent. La plupart des archéologues s’accordent à dire que les Kaanul ne s’en remirent jamais, même si leur influence continua à se faire sentir. En 711, Naranjo, leur alliée la plus puissante, se déclarait toujours sa fidèle vassale et, une décennie plus tard, une nouvelle princesse Serpent se rendit à Saknikte.

Néanmoins, vers le milieu du VIIIe siècle, les rois Serpent avaient perdu de leur venin. Un voisin de Calakmul se permit même d’élever une stèle pour célébrer le retour de la dynastie des Chauves-Souris : on y voit un guerrier en train de piétiner un serpent. Le siècle qui suivit fut l’occasion pour Tikal de châtier les cités-États qui avaient soutenu les rois Serpent : Waka, Caracol, Naranjo et Holmul.

Plus connus pour leur esprit pacifique que pour leur humeur guerrière, les habitants de Saknikte invitèrent en 791 une princesse de Tikal à épouser l’un des leurs. Cependant, le pouvoir politique de Tikal ne fut jamais comparable à celui des rois Serpent et, vers le milieu du IXe siècle, l’époque classique maya touchait à sa fin. Surpopulation, troubles politiques, sécheresse prolongée… Quelles qu’en soient les raisons, les cités de l’âge classique sombrèrent dans le chaos et furent abandonnées.

La dynastie des rois Serpent aurait-elle pu empêcher la décadence ? Que serait-il arrivé si Griffe de Feu avait triomphé de Tikal en 695 ? « Je suis persuadé que l’effondrement aurait pu être évité, affirme David Freidel, un archéologue qui supervise les fouilles sur le site de Waka. L’échec de la tentative d’unification de l’aire centrale du pays maya sous un seul gouvernement est un facteur essentiel qui explique l’anarchie, les guerres endémiques et la vulnérabilité à la sécheresse qui s’ensuivirent. »

Peut-être aurons-nous la réponse un jour. Il y a quarante ans, l’existence même des rois Serpent n’était qu’une rumeur. Il y a vingt ans, on les considérait simplement comme les maîtres de Calakmul. On sait aujourd’hui qu’ils régnèrent sur le plus grand et le plus puissant de tous les royaumes de la civilisation maya. Tel est le charme exaspérant des lenteurs de la recherche archéologique : à partir de morceaux de puzzle, de fragments, on essaie de construire une vision cohérente du passé.

Ajoutons, pour corser le tout, que les experts ne sont pas d’accord entre eux. Selon Ramón Carrasco, l’archéologue qui dirige les fouilles sur le site de Calakmul, les rois Serpent ne vécurent jamais à Dzibanché, et l’on ne saurait parler de déclin à leur propos. Bien qu’il ait travaillé aux côtés de Simon Martin et d’autres spécialistes, et qu’il ait eu sous les yeux les mêmes éléments, il en arrive à des conclusions différentes.

Les archéologues n’en finiront jamais de chercher de nouveaux indices. En 1996, Ramón Carrasco fouillait le plus grand édifice de Calakmul, une élégante pyramide antérieure à 300 av. J.-C. Près du sommet, alors qu’il nettoyait et soulevait les pierres avec précaution, il a découvert les restes d’un corps. Et, encore en dessous, une chambre mortuaire.

« Nous avons soulevé la dalle pour regarder à l’intérieur, raconte cet homme distingué, dont la voix rauque trahit le fumeur invétéré. Nous avons aperçu quelques ossements, des offrandes et pas mal de poussière. Comme si nous contemplions la poussière du temps. »

L’équipe a mis neuf mois pour pénétrer dans la sépulture sans l’abîmer et pour la fouiller dans les règles de l’art. Quand Carrasco a enfin touché au but, il a su qu’il avait mis au jour un roi puissant. Un tissu fin et recouvert de perles enveloppait la dépouille. Mais le roi n’était pas seul : une jeune femme et un enfant avaient été sacrifiés et placés dans une chambre voisine.

Le corps du roi, raconte l’archéologue, « était couvert de boue et de poussière. On distinguait quelques perles de jade, mais pas le masque mortuaire. » Carrasco a donc entrepris de le nettoyer délicatement avec une brosse. « La première chose que j’ai vue, ça a été un oeil… qui me regardait depuis le passé. »

L’oeil était celui d’un superbe masque de jade, destiné à honorer le roi dans l’au-delà. Une analyse ultérieure du corps a révélé qu’il s’agissait de celui d’un homme corpulent, peut-être obèse, dont les ligaments de l’épine dorsale avaient durci. Sa tombe était élégamment décorée.

Tout près reposait une coiffe de jade avec, en son centre, l’emplacement où était accrochée jadis une patte de jaguar. Et, à côté, se trouvait un plat en céramique. Il était orné d’une tête de serpent qui sourit et de l’inscription suivante : « Assiette de Griffe de Feu ».

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