L'énigmatique civilisation de l'Oxus refait surface en Asie centrale

Inconnue jusqu'aux années 1970, la civilisation de l'Oxus se fait peu à peu une place dans les livres d'Histoire au fil des fouilles archéologiques.

De Marie-Amélie Carpio, National Geographic
Publication 1 déc. 2021, 11:28 CET, Mise à jour 2 déc. 2021, 15:51 CET
La fouille de l’âge du Bronze sur le site d’Ulug Dépé, au sud-est du Turkménistan.

La fouille de l’âge du Bronze sur le site d’Ulug Dépé, au sud-est du Turkménistan.

PHOTOGRAPHIE DE la MAFTUR

C'est une histoire de grandeur et de décadence qui s'est jouée dans les plaines et oasis fertiles de l'Asie centrale à l'âge du Bronze, entre 2400 et 1500 avant notre ère. Un puzzle plutôt, car le rayonnement de la civilisation de l'Oxus, contemporain de celui des grandes civilisations proto-urbaines de la Mésopotamie et de l'Indus, puis sa chute, au tournant de l'âge du Fer, restent encore enveloppés d'un épais mystère.

Cette culture n'a laissé que peu de traces dans l'histoire. De brèves mentions dans des épopées et des textes administratifs mésopotamiens, qui évoquent des relations commerciales ou des batailles avec des villes à l'est de l'empire.

Ses vestiges matériels n'ont commencé à être dégagés de leur gangue de terre que dans les années 1940 au Turkménistan, par des archéologues soviétiques. Durant des décennies du reste, ils ont été pris pour une simple émanation de la civilisation mésopotamienne ou de celle de l'Indus.

Ce n'est qu'à partir des années 1970 que l'image d'une civilisation propre s'impose. Elle s'incarne dans un réseau de sites fortifiés qui ont prospéré dans des oasis, dans les plaines arrosées par les grands fleuves de la région, comme l'Amou-Daria, dont l'ancien nom, Oxus, a servi à désigner cette aire culturelle. Le Turkménistan et l'Afghanistan actuels concentrent la plupart des sites, mais certains ont aussi été identifiés en Ouzbékistan et, récemment, dans le nord-est de l'Iran.

Carte de la situation géographique des principaux sites archéologiques de la civilisation de l’Oxus.

PHOTOGRAPHIE DE la MAFTUR

Initialement, des communautés sédentaires d'agriculteurs et d'éleveurs se sont formées dans des villages de briques crues, qui se sont muées en véritables cités à l'âge du Bronze moyen. « L'Oxus a été l'un des pôles de la révolution urbaine, souligne Julio Bendezu-Sarmiento, archéologue au laboratoire d'Éco-anthropologie du Musée de l'Homme et co-directeur de la mission archéologique franco-turkmène. On y retrouve toutes les caractéristiques d’une société complexe : la création de cités à l'architecture monumentale, avec des fortifications, des palais, des temples, des bâtiments administratifs, des zones de stockage des denrées agricoles et de grandes nécropoles abritant des milliers d’inhumations ; une société marquée par l'apparition d'une hiérarchie sociale, peut-être religieuse, capable de construire des grands canaux d’irrigation pour une vaste agriculture, et de développer un commerce international. »

La civilisation de l'Oxus se distingue surtout de sa voisine mésopotamienne en termes d'échelle. Ses cités, couvrant une quinzaine à une trentaine d'hectares, abritaient des milliers de personnes, tandis que leurs homologues mésopotamiennes, s'étendant jusqu'à 60-80 ha, regroupaient des dizaines de milliers d'habitants.

Ce n'est pas le premier parallèle historique que l'on peut dresser entre le Turkménistan méridional et le Proche-Orient. Il y a 8000 ans, la région avait aussi joué un rôle essentiel dans la diffusion de l'agriculture en Asie centrale, au point que certains archéologues soviétiques l'ont comparée au Croissant fertile.

À l'âge du Bronze, la civilisation qui y prend son essor fait montre d'un haut savoir-faire technique, dont attestent les céramiques exhumées, standardisées et produites en masse, le traitement des alliages de métaux (or, argent, cuivre, plomb ou étain), ou encore le travail des pierres tendres et semi-précieuses (lapis-lazuli, cornaline, stéatite, albâtre). Ses cités sont aussi intégrées dans des réseaux d'échanges commerciaux longue distance, dont une proto-route de la soie, dédiée à l'étain et au lapis-lazuli. Elles exportaient ces minerais en Mésopotamie, où l'étain servait à la fabrication du bronze et où le lapis-lazuli était utilisé comme matériau de prestige.

Panoplie de perles en or, lapis lazuli, cornaline, faïence en provenance d’une tombe double de l’âge du Bronze à Ulug Dépé au Turkménistan.

PHOTOGRAPHIE DE la MAFTUR

La civilisation de l'Oxus commerçait peut-être cette pierre jusqu'en Égypte, où, tout aussi prisée comme ornement, elle figure notamment sur le masque funéraire de Toutankhamon. Elle importait aussi des produits de luxe, comme en témoignent les objets découverts dans les tombes de l'élite : sceaux en bronze, en argent ou en or originaires de Mésopotamie, pièces de jeu en ivoire et perles en cornaline venues de l'Indus, céramiques produites par les nomades des steppes septentrionales, vaisselle en albâtre venue de l'Iran, l'Afghanistan ou le Pakistan actuels.

Autant d'éléments qui esquissent son raffinement. Qu'en était-il de son organisation politique, sociale et de son système de croyances ? Contrairement à la Mésopotamie, la civilisation de l'Oxus n'avait pas d'écriture. De plus, ses sites ont été abondamment pillés, privant les archéologues d'objets décorés susceptibles de mieux l'éclairer. Les tombes des sites turkmènes ont ainsi subi des vols anciens, parfois quasi contemporains de l'enfouissement des défunts.

Quant aux sites afghans, découverts par des archéologues soviétiques dans les années 1960-1970, ils ont vu les pilleurs succéder aux scientifiques après l'invasion du pays par l'Armée Rouge, à la fin des années 1970, et leurs butins ont fini dans des collections privées dans le monde entier. Les archéologues émettent toutefois un certain nombre d’hypothèses. « On pense qu'il devait y avoir un grand roi et des sortes de « principautés » qui géraient des petits potentats locaux habitant des manoirs fortifiés », avance Julio Bendezu-Sarmiento. Selon le chercheur, l'Oxus a aussi réservé une place particulière aux femmes.

« On est face à une société où le rôle de la femme est important. Il y a une déesse féminine maîtresse de la faune, figurée assise sur un dragon ou en train d’étrangler des animaux, représentée systématiquement dans l’iconographie, dont la fameuse « princesse de Bactriane ». Sans oublier que les tombes féminines semblent être plus riches que celles des hommes. Par ailleurs, dans les tombes mésopotamiennes, les femmes viennent en accompagnement des hommes. Dans celles de l'Oxus, on a l'impression que ce sont les femmes qui sont accompagnées. »

Une tombe dans la nécropole du site de Dzharkutan en Ouzbékistan.

PHOTOGRAPHIE DE La MAFOuz-Protohistoire

L'épilogue de cette page d'histoire centrasiatique conserve en revanche tout son mystère. La civilisation de l'Oxus décline et tend à disparaître à l'âge du Bronze final, entre 1700 et 1500 avant notre ère. Un écroulement qui a alimenté de multiples hypothèses. Invasions barbares, crise climatique, surpopulation, perturbations des échanges commerciaux ou encore bouleversements politiques et sociaux internes ont été évoqués comme autant de fossoyeurs potentiels.

« Il y a une hiérarchie sociale qui s’effondre, des villes qui disparaissent, et une réoccupation plus modeste du territoire, note Julio Bendezu-Sarmiento. Le changement le plus important est celui des mentalités, visible dans le traitement des morts : les sépultures disparaissent, en lien avec l'émergence d'un « proto-zoroastrisme » (ndlr : un monothéisme interdisant l'inhumation des défunts, qui sont exposés à l'air libre et abandonnés aux charognards). Il a dû se passer quelque chose de radical, les gens ne croyaient plus en leurs dieux ni en leur élite. »

L'archéologue écarte toutefois l'idée de peuplades barbares jouant les ferments de déstabilisation. « Les récentes recherches ADN montrent une certaine continuité de peuplement. Des populations des steppes se sont installées sur le territoire de l'Oxus à la fin de l'âge du Bronze, mais elles se sont mélangées de façon paisible aux habitants, note l'archéologue. Le déclin de la civilisation de l'Oxus tient sans doute à une conjonction de divers facteurs, avec une crise politico-sociale qui pourrait tout simplement être liée à des problèmes climatiques. L'élite vivait très bien de ses exportations mais il s'agissait aussi d'une société fondée sur l'agriculture. Or le climat est devenu plus aride vers 1500 avant notre ère. Des catastrophes naturelles ont aussi pu jouer, de même que des maladies, dont pourraient témoigner des tombes collectives qui ont été exhumées sur certains sites. »

Dans le sud du Turkménistan, Ulug Dépé, dont Julio Bendezu-Sarmiento co-dirige les fouilles, permettra peut-être de combler les pièces du puzzle. Avec des vestiges datant de - 5000 au premier millénaire avant notre ère, il représente le site avec la plus longue occupation continue d'Asie centrale. Et une fenêtre unique pour comprendre la fin de la civilisation de l'Oxus et le devenir des contrées sur lesquelles elle a rayonné.

Les découvertes de ces dernières années esquissent l'image de temps troublés à l'âge du Fer, avec une société plus éclatée, mais où une certaine hiérarchie sociale perdure, autour de deux citadelles fortifiées. « Les autres sites de la civilisation de l'Oxus offrent seulement une partie de l'histoire, conclut Julio Bendezu-Sarmiento, alors qu'à Ulug Dépé, la chronologie est entière, avec un avant, un pendant et un après. »

En attente des coups de truelle des archéologues.

 

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