Les archéologues pourront-ils un jour résoudre ce crime vieux de 1 500 ans ?

Les restes de vingt-six hommes assassinés ont été retrouvés sur un site de l’âge du fer. Ils racontent l’histoire sordide de l’effondrement social d’une petite communauté suédoise.

Publication 9 oct. 2021, 09:00 CEST, Mise à jour 11 oct. 2021, 17:27 CEST
SandbyBorg

Sandby Borg se trouve sur le littoral oriental de l’île suédoise d’Öland, en mer Baltique. Construit autour de l’an 400 de notre ère, son mur d’enceinte oval a un jour fait près de 5 mètres de hauteur. Le mur de pierre qui traverse le site archéologique a été construit bien plus tard.

Photographie de Daniel Lindskog

Le site archéologique de Sandby Borg, en Suède, renfermait une histoire sordide dont les premiers indices ont commencé à apparaître en 2010. Des archéologues ont découvert de nombreuses fosses intactes regorgeant de bijoux et d’autres objets de valeur. Quand l’équipe du Kalmar County Museum est retournée dans ce village fortifié de l’île d’Öland un an plus tard, le mystère s’est épaissi : ses membres y ont découvert des restes humains.

Dans les années qui ont suivi, vingt-six corps ont été mis au jour à Sandby Borg, un site balayé par le vent jouxtant une plage. Le positionnement des cadavres et les analyses médico-légales poussaient à la même conclusion terrifiante : un jour, à la fin du Ve siècle, un carnage a été perpétré à Sandby-Borg. Les victimes, y compris des enfants, ont été prises au dépourvu, tuées, et abandonnées à l’endroit où elles sont mortes. À partir de ces indices, l’équipe tente de reconstituer ce qui s’est passé là il y a plus de 1 500 ans.

 

TRÉSORS CACHÉS

L’île étriquée d’Öland se trouve au large du littoral oriental de la Suède, à environ 400 kilomètres de Stockholm. C’est un endroit recouvert de forêts d’aulnes, de prairies et de plages rouées par le vent incessant de la mer Baltique.

Sandby Borg n’est qu’un des forts circulaires datant de l’âge du fer parmi les dizaines qui parsèment Öland. Mesurant à peine plus d’un demi-hectare, il était enclos par un mur ovale, dont la silhouette est encore visible de nos jours. Les archéologues croient que ce mur a un jour mesuré près de cinq mètres de hauteur et qu’il protégeait cinquante-trois habitations.

Les habitants avaient de nombreuses choses à protéger comme en témoignent les cachettes regorgeant de trésors découvertes en 2010. Les fosses étaient remplies de bagues, de broches en argent, de cloches, et de pièces. Certains de ces biens, une pièce en particulier, sont d’origine romaine. Il arrivait aux guerriers d’Öland de travailler comme mercenaires impériaux, vraisemblablement à la solde de l’Empire romain. À Öland, l’élite multipliait à l’évidence les échanges avec Rome. Ces deux facteurs ont entraîné une accumulation de produits de luxe et de pièces romaines sur l’île.

 

LA SCÈNE DE CRIME

En 2011, les premiers restes humains ont été découvert à Sandby Borg. Les archéologues ont mis au jour deux pieds et les ont plus tard associés au squelette d’un adolescent proche de l’âge adulte dont le crâne avait été fendu.

Lors des saisons archéologiques qui ont suivi, Sandby Borg a livré bien plus de secrets sinistres encore. Bien qu’ils n’aient fouillé que trois des cinquante-trois habitations, les archéologues ont découvert les restes de vingt-six individus à l’intérieur de ces maisons ou dans les rues. Tous portaient des traces de violences atroces.

On a pu reconstituer le destin d’un homme dont le corps gît au seuil d’une maison : il semblerait qu’il ait d’abord été blessé dans la rue puis qu’il ait trébuché à l’intérieur de la maison en cherchant à se réfugier. On l’a poursuivi, attrapé et abattu d’un coup porté à la tête.

À l’intérieur de la « maison 40 », les archéologues ont découvert des squelettes d’agneaux âgés de trois à six mois. Leurs restes fournissent des indices quant au moment où l’attaque s’est déroulée.

Photographie de Daniel Lindskog

Dans l’édifice appelé « maison 40 », neuf corps ont été découverts, et notamment ceux de deux enfants en bas âge. Le corps décapité d’un adolescent a été retrouvé à l’intérieur de la « maison 4 » et dans la « maison 52 », les archéologues ont mis au jour les restes d’un homme âgé qui gisait par-dessus l’âtre de la maison. Ses os indiquent qu’il a été roué de coups. Des brûlures au niveau du pelvis montrent qu’il était soit blessé ou bien déjà mort quand il est tombé dans le feu.

En découvrant petit à petit les dépouilles des victimes, les archéologues ont remarqué que celles-ci n’avaient pas été enterrées, ni fait l’objet de rites funéraires ordinaires. Les corps sont tout simplement restés dans la position dans laquelle ils ont été assassinés il y a plus de 1 500 ans.

 

PERSONNES DISPARUES

Les vingt-six victimes de Sandby Borg ont autre chose en commun : elles sont toutes masculines. La présence d’objets féminins dans les fosses tend à confirmer la présence de femmes au sein de la communauté mais on ne sait encore rien de ce qui leur est arrivé. On a jusqu’alors formulé aucune hypothèse à ce sujet. Peut-être ont-elles été enlevées par les auteurs de l’attaque ou peut-être ont-elles toutes fui le village.

Des archéologues au travail sur le site de Sandby Borg, à Öland, en Suède. En 2018, mois d’un dixième de la surface de ce fort circulaire avait été fouillée.

Photographie de Daniel Lindskog

Rien ne prouve que l’assaut fût de nature militaire. Le contexte domestique et les blessures défensives des victimes sont autant d’indices d’une attaque écrasante et soudaine.

Les analyses médico-légales montrent que les coups ont plu sur les victimes, par-derrière et par-dessus, qu’ils ont été administrés par des instruments contondants et des armes aiguisées telles que des épées. L’absence de signes traumatiques au niveau des avant-bras indique que les victimes n’ont pas eu le temps de se défendre. On n’a pas retrouvé de bouclier ni d’armes sur les victimes ou près d’elles.

La raison pour laquelle leur trésor est demeuré intact est une énigme pour les chercheurs. Une hypothèse est que le carnage a été si brutal que les habitants, femmes incluses, étaient soit morts soit trop apeurés pour y retourner. Les chercheurs se sont aussi demandé pourquoi les assassins n’avaient pas pillé les richesses du village et pourquoi les chasseurs de trésors ont laissé l’endroit tel quel pendant des siècles.

 

QUESTIONS ET RÉPONSES

Les archéologues croient pouvoir répondre à quelques-unes de ces questions au moins, et en particulier reconstituer les événements qui ont mené à l’assaut de Sandby Borg.

Le mur d’enceinte de la forteresse a été érigé vers l’an 400 ap. J.-C., époque à laquelle l’influence de Rome diminuait. La communauté s’étant enrichi au contact des Romains, il est

Comme Rome fournissait moins de biens et moins de travail à Öland, les structures sociales ont commencé à se déliter. Après la chute de l’Empire romain d’Occident en 476, l’incertitude a gagné le monde romain. A alors débuté la période des « invasions barbares », qui a vu des peuples voisins entrer en conflit.

Des archéologues ont trouvé ce pendentif vermeil dans un fourreau de la « maison 40 » à Sandby Borg. Le commerce avec Rome et l’enrôlement de ses habitants dans l’armée romaine ont enrichi l’élite de l’île d’Öland.

Photographie de Daniel Lindskog

Clara Alfsdotter de l’Université Linnaeus, à Kalmar, en Suède, a passé les indices recueillis à Sandby Borg au peigne fin. « Les responsables n’ont pas l’air d’avoir eu très envie de rester ou de piller des biens », remarque-t-elle dans le European Journal of Archeology. Elle lance l’idée qu’il s’agissait probablement d’une revanche « fondée sur un sentiment d’injustices passées et la perception du groupe de Sandby Borg comme une menace ». En fait, le motif du carnage « était probablement de s’emparer du pouvoir et de contrôler de la région ».

Les agresseurs ont atteint leur objectif d’annihiler toute forme de vie à Sandby Borg, cela ne fait aucun doute. On n’y a plus habité depuis ce jour-là. Et comme personne n’a déplacé les corps, Sandby Borg s’est peut-être fait une réputation d’endroit maudit qui lui a permis de maintenir les chasseurs de trésor à l’écart. La nature inviolée de Sandby Borg est une bénédiction pour les archéologues, car elle leur offre un arrêt sur image en état de conservation parfait sur un épisode terrible de l’âge du fer.

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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