Les caves de l'enfer irlandaises, lieu de naissance d'Halloween

Cette ancienne capitale royale est le lieu de naissance de nombreuses traditions, dont Samain, moment où le mur invisible séparant les vivants des morts disparaissait.

De Ronan O'Connell
Publication 6 oct. 2021, 16:17 CEST
Oweynagat cave

L'entrée sans prétention de la grotte d'Oweynagat, à Rathcroghan, en Irlande, ne laisse pas deviner son rôle central dans l'histoire païenne celtique. Elle est connue comme une passerelle vers le monde souterrain rempli de démons. C'est aussi le lieu de naissance du festival de Samhain, les anciennes racines d'Halloween.

Photographie de Photograph Ronan O'Connell

Au milieu d'un champ dans une partie méconnue de l'Irlande se trouve un grand monticule occupé par des moutons. Ces animaux errent librement, mâchant à l'envie l'herbe qu'ils foulent. Pourtant, s'ils s'étaient trouvés au même endroit il y a 2 000 ans, ces animaux auraient probablement été saisis de peur avant d'être sacrifiés pour apaiser les démons celtiques qui, dit-on, habitaient la grotte voisine d'Oweynagat.

Considéré par les Celtes comme un passage entre l'Irlande et l'autre monde, un monde infesté de démons, Oweynagat (littéralement la grotte des chats) est le lieu de naissance du festival de Samain, racines anciennes d'Halloween, selon l'archéologue irlandais Daniel Curley. Loin de sa version actuelle, Halloween était à l'origine un rituel sanglant et étrange observé à Rathcroghan, un ancien centre celtique du comté irlandais de Roscommon.

Curley est un expert de Rathcroghan, qui était la plaque tournante de l'ancien royaume irlandais de Connaught. Au cœur de Rathcroghan, sur ce monticule monumental, des animaux étaient sacrifiés dans un temple païen pendant Samain, première des quatre grandes fêtes religieuses de l’année celtique protohistorique. Aujourd'hui, l'Irlande fait campagne pour ajouter Rathcroghan à la liste du patrimoine mondial de l'UNESCO. Un site vieux de 5 500 ans dont les scientifiques et les historiens tentent de percer les mystères.

Représentation artistique du temple qui se trouvait autrefois sur le site archéologique. Il y a 2 000 ans, c'était le principal lieu de rencontre du royaume de Connaught.

Photographie de Ronan O'Connell

ENRACINÉ DANS LA TRADITION

Réparti sur 6,5 km² de riches terres agricoles, Rathcroghan compte 240 sites archéologiques. Parmi ces sites, des tumulus funéraires, des stelles, des terrassement linéaires, un sanctuaire rituel daté de l'âge du fer et Oweynagat, la « porte de l'enfer ».

Il y a plus de 2 000 ans, lorsque le paganisme était la religion dominante parmi le peuple irlandais majoritairement celtique, c'est ici, à Rathcroghan, que le festival du Nouvel An celtique de Samain est né. Dans les années 1800, la tradition de Samain a été apportée par des immigrants irlandais aux États-Unis, où elle devenue la version américaine d'Halloween que l'on connaît.

Dorothy Bray, professeure agrégée et experte en folklore irlandais à l'Université McGill au Canada, souligne que les Celtes païens divisaient l'année en deux grandes périodes, une saison sombre et une saison claire. Quatre festivités ponctuaient l'année : Imbolc, le 1er février, célébrait l'arrivée du printemps qui coïncidait avec la saison de l'agnelage. Bealtaine, le 1er mai, marquait la fin de l'hiver et le début de l'été. C'était l'occasion de cueillir les premières fleurs et de danser dans la nature. Le 1er août annonçait Lughnasadh, la fête des moissons dédiée au dieu Lugh et présidée par les rois celtes. Puis le 31 octobre, on fêtait Samain, marquant à la fois la fin et le début d'une année pastorale.

Rathcroghan n'était pas encore une ville mais le lieu de rencontre de tout le royaume pour ces festivités. Pendant Samain, en particulier, Rathcroghan bouillonnait d'activités pour l'élite de Connachta, concentrées sur son temple surélevé, entouré de cimetières.

Ces mêmes privilégiés ont peut-être vécu à Rathcroghan. Le reste de la communauté de Connachta résidait dans des fermes dispersées et ne descendait dans la capitale que pour les célébrations en question. Lors de ces événements animés, ils commerçaient, festoyaient, jouaient à des jeux, arrangeaient des mariages et faisaient des déclarations de guerre et de paix.

On faisait aussi des offrandes rituelles, destinées aux esprits, explique Mike McCarthy, guide touristique et chercheur de Rathcroghan qui a co-écrit plusieurs publications portant sur ce site. Cette dimension souterraine et trouble, également connue sous le nom de Tír na nÓg était habitée par des démons, des fées et des lutins. Pendant Samain, certains de ces démons s'échappaient et pénétraient dans le monde des vivants par la grotte d'Oweynagat.

« Samain était le moment où le mur invisible entre le monde des vivants et l'autre monde disparaissait », explique McCarthy. « Des bêtes redoutables venues d'un autre monde émergeaient pour ravager le paysage environnant et le préparer pour l'hiver. »

Si ces terribles esprits préparaient les terres arables, leur fureur pouvait aussi faire des victimes, aussi les Celtes se protégeaient-ils en allumant des feux au sommet des collines et dans les champs. Pour éviter d'être entraînés dans les profondeurs de Tír na nÓg par les démons, ils se déguisaient en goules, des créatures humanoïdes malveillantes. Deux millénaires plus tard, les jeunes enfants du monde entier suivent encore cette tradition à Halloween.

En dépit des légendes captivantes que ce site a engendré, on pourrait facilement passer devant Rathcroghan et ne repérer que des enclos. Habitée depuis plus de 10 000 ans, l'Irlande compte tant de vestiges historiques que beaucoup peuvent passer inaperçus. Certains, abandonnés il y a des siècles, sont cachés sous terre.

Rathcroghan est de ceux-là. Pourtant selon certains experts, ce pourrait être le plus grand complexe royal non fouillé d'Europe. Non seulement Rathcroghan n'a jamais été fouillé, mais il est antérieur à l'histoire écrite de l'Irlande. Cela signifie que les scientifiques doivent reconstituer son histoire à l'aide de techniques non invasives et grâce aux artefacts mis au jour à proximité.

Un chemin à flanc de colline mène aux grottes de Keshcorran dans le comté de Sligo, qui, selon la légende irlandaise, étaient les portes de l'enfer.

Photographie de Ronan O'Connell

Si les Irlandais sont depuis des siècles persuadés de la richesse historique du site, ce n'est que dans les années 1990 qu'une équipe de chercheurs irlandais a utilisé la technologie de la télédétection pour révéler ses secrets archéologiques enfouis.

« [Maintenant] une excavation ciblée peut être engagée, ce qui répondra à nos questions de recherche tout en limitant les dommages inhérents à l'excavation » relève Curley.

 

BIENTÔT AU PATRIMOINE MONDIAL DE L'UNESCO ?

Cette politique de préservation de l'intégrité et de l'authenticité de Rathcroghan s'étend au tourisme. Malgré son importance, Rathcroghan est peu connu en dehors de l'Irlande et attire peu de visiteurs. Ce ne serait peut-être pas le cas s'il avait été vendu depuis longtemps comme le « lieu de naissance d'Halloween », souligne Curley.

La renommée de Rathcroghan devrait cependant monter en flèche si l'Irlande réussit à en faire un site du patrimoine mondial de l'UNESCO. Le gouvernement irlandais a inclus Rathcroghan dans le cadre des « sites royaux d'Irlande », suggérés pour obtenir le statut de patrimoine mondial. L'exposition mondiale d'un tel classement attirera probablement beaucoup plus de visiteurs à Rathcroghan.

Mais il semble peu probable que ce joyau historique devienne pour autant une attraction touristique kitsch d'Halloween. « Si Rathcroghan intégrait la liste du patrimoine mondial de l'UNESCO et que cela attirait plus de gens [sur le site], ce serait formidable, car cela pourrait entraîner plus de financements pour entretenir le site », estime Curley. « Mais nous voulons un tourisme durable, pas une ruée vers le tourisme fantaisiste d'Halloween. »

Les voyageurs pourraient avoir du mal à trouver l'entrée des enfers de Rathcroghan. Oweynagat, même s'il est le lieu de naissance de Medb, peut-être la reine la plus célèbre de l'histoire irlandaise, reste insaisissable. Il est à peine balisé et est caché par les arbres dans un enclos au bout d'une voie sans issue, à environ 900 mètres au sud du monticule du temple, beaucoup plus accessible. Les visiteurs les plus téméraires sont pour le moment libres de sauter au-dessus d'une clôture, traverser un champ et descendre dans le passage étroit d'Oweynagat. 

De nos jours, les jeunes âmes qui errent au moment d'Halloween sont apaisées par des bonbons, ignorant qu'elles suivent là une tradition liée aux grottes de l'enfer, à des créatures surnaturelles et à un royaume celtique aujourd'hui enfoui.

Ronan O'Connell est un journaliste et photographe indépendant australien, qui vit entre l'Irlande et la Thaïlande.

Cet article a initialemenr paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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