Les origines macabres de l'œuvre la plus célèbre de Picasso

Réalisée à l'orée des bombardements fascistes de 1937, "Guernica" est devenue au fil des années le symbole de l'horreur de la guerre.

De Toby Saul
Photographie de AGE FOTOSTOCK - PABLO PICASSO. VEGAP, MADRID, 2018

En avril 1937, Pablo Picasso était à la recherche d'un sujet à mettre en peinture. Vivant alors à Paris, l'artiste espagnol a reçu une commande pour produire une fresque murale pour le pavillon espagnol de l'Exposition universelle de 1937. Les crises politiques de l'époque avaient interrompu son processus créatif.

La guerre civile faisait rage en Espagne. Ce violent conflit a inspiré à Picasso une vision audacieuse et inébranlable de la dévastation et de la sauvagerie des guerres modernes. L'oeuvre en question, Guernica, est l'un des grands chefs-d'oeuvre du 20e siècle et l'un des plus grands manifestes pacifiques.

 

CRIME DE GUERRE

En juillet 1936, l'autoritaire général Francisco Franco a pris la république démocratique espagnole par surprise, prenant le contrôle d'une partie de l'Espagne, tandis que l'autre restait sous la gouvernance républicaine. Alors que les tensions nationales s'envenimaient, le conflit s'est rapidement internationalisé : la République espagnole reçut une aide militaire et financière de l'Union Soviétique tandis que Franco reçut le soutien de l'Allemagne et de l'Italie fascistes. 

Le 26 avril 1937, jour de marché, une centaine d'avions de la légion Condor procèdèrent au bombardement de la ville basque de Guernica, sans motif militaire autre que celui de terroriser une population acquise au gouvernement républicain. C'était la première fois qu'une ville européenne était soumise à un tel traitement. L'attaque, commencée à 16h30, a duré plus de trois heures. Sur les 7 000 habitants, 1 645 sont tués et 889 blessés, selon les chiffres du Gouvernement basque.

Dès que la nouvelle de l'attaque commença à se répandre, le correspondant de guerre George Lowther Steer du Times anglais s'est précipité à Guernica pour documenter la situation sur place et en avertir le monde entier : « À 2 heures du matin aujourd'hui, quand j'ai visité la ville, une vision d'horreur m'attendait. La ville brûlait de bout en bout. »

Steer comprit rapidement que le raid n'avait pas été conduit à des fins militaires mais dans le but spécifique de terroriser les civils : « une usine fabriquant du matériel militaire aux abords de la ville est restée intacte. De même deux baraquements situés à peu près à la même distance de la ville n'ont pas été visés. »

L'ART CONTRE-ATTAQUE

Le jour suivant l'attaque, Pablo Picasso était assis au Café de Flore, à Paris, lorsqu'il a parcouru les journaux et découvert le récit de ces atrocités. Il tenait là son nouveau sujet.

Travaillant très vite, il traça rapidement les traits de ce qui allait devenir l'incarnation même de l'horreur de la guerre. Après avoir été dévoilée pendant l'exposition universelle, où l'oeuvre fit sensation, Guernica fit le tour du monde pour finir aux États-Unis où elle est restée pendant 42 ans. Exposée au Museum of Modern Art de New York (MOMA), le tableau monumental influença fortement la génération d'artistes américains d'après-guerre.

Jackson Pollock, grand maître de l'art abstrait, a déclaré s'être rendu au MOMA tous les jours pour observer Guernica. Pendant une séance de contemplation, Pollock entendit un visiteur exprimer un avis défavorable sur l'oeuvre et l'invita à sortir du musée pour régler leur différent à la force des poings.

Picasso a toujours affirmé qu'il ne permettrait pas que son tableau voyage en Espagne avant que le pays ne devienne une république. Le général Franco est mort en 1975 - deux ans après Picasso - et l'Espagne a ensuite entamé un processus de transition vers un régime de monarchie constitutionnelle. Même si cela signifie que l'Espagne n'est pas devenue la république dont Picasso rêvait, Guernica a été prêtée au musée du Prado à Madrid en 1981. La force de provocation de l'oeuvre n'avait rien perdu de sa puissance. Les tensions nationales ne s'étant pas apaisées, Guernica a été exposée derrière une vitre à l'épreuve des balles. 

En 1992, Guernica a fait son dernier voyage pour entrer au Musée national centre d'art Reina Sofía, à Madrid, où elle est aujourd'hui admirée par plus de 11 000 personnes chaque jour.

Des employés du Museum of Modern Art (MOMA) emballent délicatement l'oeuvre avant de l'envoyer en Espagne en septembre 1981.
Photographie de BETTMANN/GETTY IMAGES

DES IMAGES DE GUERRE

Alors que les guerres n'ont depuis jamais cessé d'avoir des effets terribles sur les simples citoyens partout dans le monde, la description de l'horreur, d'agonie, de deuil retranscrite avec force détails dans Guernica demeure l'un des plus puissants manifestes pacifiques de l'histoire de l'art. Picasso n'aimait pas se laisser aller à expliciter ses oeuvres, et Guernica ne faisait pas exception. « Si vous donnez une signification à certains éléments de mes peintures, elle peut être tout à fait exacte, mais je n'aime pas l'idée de donner une signification. Les conclusions conscientes que vous faites, je les ai faites aussi mais de manière instinctive, inconsciente. Je peins pour peindre. Je peins les objets pour ce qu'ils sont. »

Au fil des années, les artistes et les critiques d'art se sont émerveillés devant le puissant imaginaire de Guernica. Tous ont tenté de l'expliquer. La mise en scène d'un taureau, symbole traditionnel de l'Espagne, est ambigüe en ce sens qu'elle peut aussi bien représenter les victimes espagnoles que la brutalité espagnole. La figure de la mère voilée pleurant la mort de son enfant pourrait être une référence à la Pietà de Michel-Ange dans laquelle la vierge pleure la mort de son fils. Le cheval encorné, au centre du tableau, piétine le corps brisé d'un soldat au sol. La seule figure incarnant l'espoir est la forme féminine apparaissant à une fenêtre. Elle tient à la main une lampe et met en lumière la dévastation, pour, sans doute, que le monde puisse voir l'horreur et en prendre conscience.

Pour le critique d'art Herbert Read, « Guernica était le Calvaire moderne, l'agonie sacrifiant la tendresse et la fragilité humaines. » Pour le critique australien Robert Hughes, Guernica est à placer dans l'histoire de l'art occidental comme « la dernière grande oeuvre d'histoire. C'était aussi la dernière peinture d'envergure prenant son sujet dans les affaires politiques avec l'intention de changer la vision du pouvoir qu'avaient un très grand nombre de gens. »

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