Histoire

Les sites antiques endommagés et détruits par l'Etat islamique

La destruction bouleversante de la cité de Palmyre en Syrie n’a été qu’une étape dans l’actuelle campagne menée contre l’archéologie par le groupe terroriste.

De Andrew Curry, National Geographic

Les combattants islamistes en Irak et en Syrie poursuivent leur guerre contre le patrimoine culturel de la région en attaquant les sites archéologiques au moyen de bulldozers et d’explosifs.

En août 2015, l’organisation auto-proclamée Etat Islamique (EI) a publié une vidéo qui a choqué le monde. Le document montrait la destruction violente du temple de Baalshamin, un des vestiges les mieux conservés du site syrien de Palmyre. À la fin du mois d'août, des explosions ont été signalées visant un autre temple de Palmyre, dédié à Baal, un dieu antique. Une agence des Nations Unies a déclaré que des images satellite prouvent que la majeure partie du temple a été détruite.

La destruction fait partie intégrante de cette campagne de propagande. Des vidéos montrent des membres de l’organisation en train de saccager le musée de Mossoul en Irak à coups de pioches et de masses, et de dynamiter des temples chrétiens et musulmans vieux de plusieurs siècles.

L’EI contrôlait alors de vastes régions syriennes, ainsi que le nord et l’ouest de l’Irak. Minces étaient les chances d’empêcher les combattants de piller et de démolir les sites sous leur contrôle, dans une région connue comme le berceau de la civilisation.

L’organisation ne représente qu’une des nombreuses factions en conflit pour la domination de la Syrie, pays où la guerre civile a causé plus de 465 000 morts selon l'Observatoire syrien des droits de l'homme (chiffres datant du 13 mars 2017) et laissé des milliers de personnes sans abris.

L’EI revendique la destruction de sites antiques comme une cause religieuse. Sous couvert de condamner l’adoration d’idoles, ses membres ont visé des sites antiques connus, ainsi que des tombeaux et des temples modernes appartenant à d’autres courants musulmans. De plus, le pillage fournit désormais au groupe une source de profits pour financer des opérations militaires.

« C’est à la fois propagandiste et sincère, » explique Christopher Jones, historien à l’université de Columbia, qui a réalisé une chronique de ces dégradations sur son blog. « Ils ont l’intention de répéter le début de l’histoire de l’Islam. »

Voici un aperçu des sites culturels que l’EI a endommagés ou détruits.

“SYRIE”

Palmyre

Palmyre prospéra durant des siècles dans le désert, à l’est de Damas, et fut une oasis et une halte pour les caravanes sur la Route de la soie. Elle fut une métropole florissante et riche de l’Empire romain. La cité-État connut son apogée à la fin du 3e siècle, sous le règne de la reine Zénobie, lors de sa rébellion contre Rome.

Zénobie faillit et Palmyre fut reconquise et détruite par les armées romaines en 273 après J.-C. Ses avenues bordées de colonnes et ses temples impressionnants furent conservés par le climat désertique, et au 20e siècle la cité devint une des destinations touristiques les plus prisées de Syrie.

L’EI s’est emparé de la ville moderne de Palmyre et de ses ruines antiques au mois de mai. Les membres de l’organisation terroriste avaient promis de laisser les colonnes et les temples du site intacts. Ces promesses étaient creuses : en août, ils ont exécuté publiquement Khaled al-Asaad, un archéologue syrien qui a dirigé les fouilles sur le site pendant des dizaines d’années, et ont pendu son corps décapité du haut d’une colonne.

Le mois dernier, le groupe a publié des photos de ses membres en train de fixer des explosifs sur le temple de Baalshamin, vieux de 1 900 ans, et de les actionner. C’était l’un des édifices les mieux conservés de Palmyre, dédié au culte d’un dieu du ciel phénicien. Aujourd’hui, il est réduit en poussière.

Quelques jours plus tard, des explosions ont été signalées au temple de Baal, une construction voisine, qui était l’une des plus grandes du site. Une agence des Nations Unies a rapporté que l’édifice avait été rasé.

Le Monastère de Mar Elian

Le monastère chrétien a été pris en août, quand des membres de l’EI ont envahi la ville syrienne d’al-Qaryatayn près de Palmyre. Dédié à un saint du 4e siècle, c’était un important lieu de pèlerinage qui accueillait des centaines de chrétiens syriens. D’après certaines sources, les murs ont été renversés à l’aide de bulldozers, et l’EI a publié des images de la destruction sur Twitter.

 

Apamée

Riche cité commerçante de l’ère romaine, Apamée a été sévèrement touchée par les pillages depuis le début de la guerre civile syrienne, avant même l’apparition de l’EI. Des images satellites révèlent des dizaines de puits creusés sur le site, et selon certaines informations, des mosaïques romaines encore inconnues auraient été extraites et enlevées pour être revendues. L’EI toucherait sa part des revenus des ventes d’objets anciens, empochant ainsi des dizaines de millions de dollars pour financer ses opérations.

Doura-Europos

Colonie grecque située sur l’Euphrate, non loin de la frontière syrienne avec l’Irak, Doura-Europos devint plus tard un des comptoirs romains les plus orientaux. Elle abritait la plus ancienne église chrétienne connue à ce jour, une magnifique synagogue décorée et de nombreux temples et édifices datant de l’ère romaine. Des images satellites dévoilent un paysage couvert de cratères à l’intérieur des murs en briques d’adobe de la cité, preuve de l’ampleur des dégâts causés par les pillards.

Mari

Mari prospéra durant l’âge de bronze, entre 3 000 et 1 600 avant J.-C. Les archéologues y ont découvert des palais, des temples et de nombreuses archives écrites sur des tablettes en argile qui ont éclairé les fondements de la civilisation dans la région. D’après des rapports de locaux et des images satellites, le site, en particulier le palais royal, est pillé en permanence.

“IRAK”

Hatra

Bâtie au 3e siècle avant J.-C., Hatra était la capitale d’un royaume indépendant situé à la frontière de l’Empire romain. Son architecture gréco-romaine et ses traits orientaux témoignent de son importance en tant que cité marchande de la Route de la soie. Hatra a été inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO en 1985.

D’après certaines informations, en 2014, Hatra a été prise par l’EI et sert de dépôt de munitions et de camp d’entraînement. Une vidéo publiée par l’organisation en avril 2015 montre des combattants utilisant des masses et des armes automatiques pour détruire des sculptures dans plusieurs des plus grands édifices du site. « La destruction de Hatra marque un tournant dans la terrifiante stratégie de purge culturelle en cours en Irak », a déclaré la directrice de l’UNESCO Irina Bokova.

Ninive

L’ancienne Assyrie fut un des premiers vrais empires à s’étendre agressivement à travers le Moyen-Orient et à contrôler une vaste partie du monde antique entre 900 et 600 avant J.-C. Les rois assyriens régnèrent sur plusieurs capitales situées au nord de l’Irak actuel. Ninive fut l’une d’entre elles et prospéra sous l’empereur assyrien Sennachérib vers 700 avant J.-C. À une époque, Ninive fut la plus grande ville du monde.

Une partie de la ville moderne de Mossoul a été construite sur les ruines de Ninive. Ainsi, de par sa situation dans la banlieue de Mossoul, ville aux mains de l’EI depuis 2014, la cité antique s’est retrouvée dans la ligne de mire du groupe terroriste. De nombreuses sculptures du site étaient exposées dans le musée de Mossoul et certaines d’entre elles ont été endommagées lors du sac du musée, enregistré sur vidéo. Des hommes apparaissaient également en train de démolir des statues de gardiens à têtes humaines et corps d’animaux, appelés lamassus, sur l’ancienne Porte de Nergal de Ninive. « Je crois qu’il ne reste plus grand-chose à détruire à Mossoul », a affirmé Christopher Jones.

Le musée et les bibliothèques de Mossoul

Des rapports de pillage dans les bibliothèques et les universités de Mossoul ont commencé à surgir dès l’occupation de la ville par l’EI l’été dernier. Des manuscrits vieux de plusieurs siècles ont été volés, et des milliers de livres ont disparus dans les méandres de le marché noir international de l’art. La bibliothèque de l’Université de Mossoul a été incendiée en décembre. Fin février, la campagne de l’EI s’est intensifiée : la bibliothèque publique centrale, un monument construit en 1921, a été bourrée d’explosifs et rasée avec des milliers de manuscrits et d’instruments utilisés par les scientifiques arabes.

La destruction des livres a coïncidé avec la publication d’une vidéo montrant des combattants de l’EI en train de piller le musée de Mossoul, renversant ou explosant à coups de masses des statues. C’était le deuxième plus grand musée d’Irak après le Musée national d’Irak à Bagdad. Parmi les statues figuraient des chefs-d’œuvre d'Hatra et Ninive.

Margarete van Ess, directrice du bureau irakien de l’Institut archéologique allemand, affirme qu’un œil expérimenté peut reconnaître que la moitié des objets anciens détruits dans les vidéos sont des copies. Beaucoup d’originaux sont au Musée national d’Irak.

Nimroud

Nimroud fut la première capitale assyrienne, fondée il y a 3 200 ans. Ses fines ornementations témoignent de la puissance et de la richesse de l’empire. Le site a commencé à émerger dans les années 1840 grâce à des archéologues britanniques, qui ont envoyé des dizaines de ses énormes sculptures en pierre dans des musées du monde entier, tels que le Metropolitan Museum of Art de New York et le British Museum de Londres. De nombreux originaux sont restés en Irak.

Le site est gigantesque : le mur en terre encercle 360 hectares. Le ministère du Tourisme et des Antiquités irakien a déclaré que l’EI avait détruit plusieurs parties du site, mais que l’ampleur des dégâts restait encore inconnue. Des zones de la ville n’ont jamais été découvertes et demeurent sous terre, à l’abri. Du moins, on l’espère.

 

Khorsabad

Khorsabad est une autre ancienne capitale assyrienne, à quelques kilomètres de Mossoul. Le palais a été construit entre 717 et 706 avant J.-C. par le roi assyrien Sargon II. Ses reliefs et ses statues sont remarquablement bien conservées et affichent encore des traces de peintures originales qui décorent les descriptions des victoires assyriennes et des processions royales.

La plupart des reliefs et de nombreuses statues ont été enlevés lors des fouilles françaises menées au milieu du 19e siècle et par les équipes de l’Institut oriental de Chicago dans les années 1920 et 1930. Ces pièces sont désormais exposées au Musée national d’Irak à Bagdad, ainsi qu’à Chicago et au Louvre à Paris. On ignore encore quelles parties du site ont été visées par l’EI.

« Nous n’avons aucune photographie montrant l’ampleur des dégâts », déclare Margarete van Ess. « Les seules informations nous proviennent de la population locale et du ministère des Antiquités irakien ».

 

Monastère de Saint Behnam

Construit au 4e siècle, le monastère fut dédié à un Saint chrétien. Le site sacré, entretenu par des moines catholiques syriaques depuis la fin du 19e siècle, a survécu à l’invasion mongole au 13e siècle, mais est tombé aux mains de l’EI en mars. Les extrémistes ont utilisé des explosifs pour détruire la tombe du Saint richement et finement décorée.

 

Mosquée du prophète Jonas

La Mosquée était dédiée à Jonas, une figure biblique considérée comme un prophète par de nombreux musulmans. Cependant, l’EI prône une interprétation extrême de l’Islam qui interdit le culte à des prophètes tels que Jonas. Le 24 juillet, des combattants de l’EI ont fait évacuer la mosquée et l’ont démolie à l’aide d’explosifs.

Comme de nombreux sites irakiens, la mosquée était un puits d’histoire. Elle fut construite sur les ruines d’une église chrétienne, qui avait été bâtie sur une des deux buttes qui représentent la base de la ville assyrienne de Ninive.

 

Le mausolée de l’Imam Dur

Le mausolée de l’Imam Dur, près de la ville de Samarra, était un chef-d’œuvre d’architecture et de décoration islamiques médiévales. L’édifice a été détruit en octobre dernier.

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