L'Homme chassait déjà la baleine à la préhistoire

Il y a 20 000 ans, les chasseurs-cueilleurs de l’ouest de l’Europe ne se cantonnaient pas à l’exploitation des ressources terrestres....

  

Photographie de National Geographic
De Marie-Amélie Carpio, National Geographic
Publication 28 mai 2021 à 11:30 CEST

Les Hommes de la Préhistoire avaient plus d’une corde à leur arc. Dans le nord de l’Espagne, les chasseurs-cueilleurs du Magdalénien n’ont pas uniquement exploité les grands ongulés pour leur subsistance. Ils se sont aussi adaptés à l’environnement marin en mettant à profit les ressources côtières. C’est la conclusion d’une étude menée par les laboratoires Traces, de l’université Toulouse Jean Jaurès, et Grupo EvoAdapta, de l’université de Cantabrie, publiée dans la revue Quaternary Science Reviews. Elle révèle l’existence d’objets façonnés en os de baleine dans divers sites préhistoriques datés entre 18 000 et 15 500, dans la région cantabrique, entre les Asturies et le Pays basque espagnol. La zone était alors l’un des principaux centres de peuplement autour du golfe de Gascogne. De nombreux sites, grottes ou abris sous roche, fouillés tout au long du siècle dernier, y ont livré les traces d’une riche industrie osseuse, interprétée jusqu’à présent comme composée de bois et d’os de cerf et, plus rarement, d’ivoire de mammouth.

Les chercheurs ont ajouté les os de baleine à la liste en réexaminant les collections des musées ibériques. Ils ont passé en revue les artefacts issus de 64 de ces sites, en étudiant la porosité des restes osseux, un critère distinctif des os de cétacés. Résultat de leur inventaire : 54 objets en os de baleine ont été identifiés parmi les vestiges de 12 des 64 sites considérés. « Ils étaient passés inaperçus dans ces collections, confondus avec des os et plus encore des bois de cervidé. Ces derniers présentent des similitudes anatomiques avec les os des baleines : ce sont des matériaux osseux pleins dont certains segments sont assez rectilignes pour être exploités » explique l’archéologue Alexandre Lefebvre, qui a dirigé l’étude. La majorité des os de baleine ont été utilisés pour façonner des éléments d’armement : pointes de projectiles et préhampes, utilisées pour la chasse, la pêche, voire la guerre.

Armes et outils fabriqués en os de grands cétacés vieux de 18,000 à 15,000 ans. 1 : Ermittia (Guipuscoa, Espagne), centre de Gordailua ; 2 : Tito Bustillo (Asturies, Espagne), musée Archéologique des Asturies ; 3 : la Viña (Asturies, Espagne), musée Archéologique des Asturies ; 4 : Isturitz (Pyénées-Atlantiques, France), musée d’Archéologie nationale ; 5 : El Pendo (Cantabrie, Espagne), musée de Préhistoire et d’Archéologie de Cantabrie ; 6 : Duruhty (Landes, France), Abbaye d’Arthous.

Photographie de Alexandre Lefebvre & Jean-Marc Pétillon / projet PaleoCet

Ces travaux s’inscrivent dans une évolution plus générale de la recherche préhistorique qui tend depuis une vingtaine d’années à réévaluer la place des ressources maritimes dans le quotidien de nos ancêtres. Diverses découvertes en Europe, essentiellement autour du golfe de Gascogne, ont alimenté ce changement de paradigme. Les nombreux mollusques retrouvés ainsi que des restes de poissons et d’oiseaux marins, de phoques et de dauphins attestent la consommation des produits de la mer par les Hommes du Magdalénien. Des coquillages ainsi que des dents de phoques, de dauphins et de cachalots ont aussi servi comme éléments de parure (colliers ou décorations d’habits). L’art rupestre se fait également l’écho de la fréquentation du milieu côtier dans des gravures ou peintures représentant phoques ou cétacés, comme dans les grottes de Nerja et Tito Bustillo, en Espagne.

Les baleines ont rejoint le cortège des ressources marines exploitées comme matière première plus récemment, à partir de 2008, lorsqu’ont été découverts les premiers objets préhistoriques fabriqués à partir de leurs os. Plus d’une centaine de pièces issues de sites du nord des Pyrénées ont été identifiées, principalement des éléments d’armement mais aussi des outils biseautés et quelques objets d’art mobilier. Le vestige le plus spectaculaire est ainsi un contour découpé, quasi sculpture d’un bison, réalisé sur un morceau de crâne de baleine. Quelques objets épars sont ensuite venus s’ajouter au tableau, telles des pointes de projectile venant de sites dans les Asturies et en Dordogne et une préhampe retrouvée en Rhénanie.

Dent de cachalot sculptée et perforée, Mas d’Azil (Ariège, France), Magdalénien moyen ou récent, collection Piette, musée d’Archéologie nationale (MAN 47257).

Photographie de Jean-Marc Pétillon

L’étude des collections cantabriques vient confirmer la précocité des interactions entre Hommes et baleines. Elle met aussi en évidence l’existence d’économies côtières structurées dès le Magdalénien. « Jusqu’à présent, on considérait que les premières économies littorales organisées et diversifiées s’étaient développées en Europe occidentale à partir du Mésolithique, il y a 10 000 ans, en raison de la concentration astronomique de coquillages d’origine marine consommés retrouvés en fouilles, explique Alexandre Lefebvre. Or, on se rend compte avec la découverte des os de baleine dans les Pyrénées et en Cantabrie que ces économies littorales ont probablement eu des antécédents autour du golfe de Gascogne dès la fin du Paléolithique récent. Statistiquement, ces objets sont peu représentés par rapport à la faune terrestre. Ils ne constituent qu’environ 1 % des artefacts en matières osseuses exhumés, mais on les retrouve sur 23 sites qui s’agencent selon un maillage régulier, sur une période relativement contemporaine, entre 18 000 et 15 000 ans. Cette structuration linéaire témoigne d’une circulation de ces objets via un ou plusieurs réseaux. Mais on ignore ses modalités. On imagine assez bien que les groupes pyrénéens et cantabriques se rejoignaient autour du nœud de ce réseau, le site d’Isturitz (ndlr : le site concentrant le plus grand nombre d’objets en os de baleine), où avaient sans doute lieux des échanges d’idées, de savoirs, de techniques. Il y avait forcément une communauté de pratiques. »

Dans ce récit émergeant des premières relations entre les Hommes et les baleines, les zones d’ombres composent encore l’essentiel de la trame. Elles tiennent d’abord à l’engloutissement des sites qui ont potentiellement servi de théâtre à cette exploitation côtière. Si, pour le plus grand bonheur des préhistoriens, la côte cantabrique actuelle se trouve à seulement une dizaine de kilomètres du paléorivage, la côte atlantique française, en pente douce, a vu la mer avancer jusqu’à 100 km à l’intérieur des terres dans les Landes, immergeant toute trace directe d’occupation côtière au Magdalénien.

« On s’était entêté à considérer ces chasseurs-cueilleurs préhistoriques comme étant essentiellement des chasseurs de l’intérieur des terres car les sites côtiers aujourd’hui ennoyés ont emporté avec eux la majorité des éléments témoignant de l’exploitation du monde littoral, poursuit le préhistorien. C’est un vrai biais de perception. Les objets finis qui ont circulé vers l’intérieur des terres constituent le seul écho qu’il nous en reste. »

Carte de distribution des objets fabriqués en os de grands cétacés datés du Magdalénien dans le sud-ouest de l’Europe. La taille des cercles blancs est proportionnelle au nombre d’objets retrouvés par site. Sites: 1: La Paloma, 2: Las Caldas, 3: La Viña, 4: Tito Bustillo, 5: Cueto de la Mina, 6: El Pendo, 7: El Juyo, 8: El Rescaño, 9: Bolinkoba, 10: Santa Catalina, 11: Ermittia, 12: Urtiaga, 13: Isturitz, 14: Duruthy, 15: Brassempouy, 16: Arudy, 17: Espélugues, 18: Lortet, 19: Gourdan, 20: Harpons, 21: Tuc d’Audoubert, 22: Mas d’Azil, 23: La Vache, 24: La Madeleine.

Photographie de Alexandre Lefebvre (PAO)

En absence de sites côtiers de production, les techniques d’exploitation des carcasses échappent aux spécialistes. De même que la façon dont les chasseurs magdaléniens se les procuraient. « L’hypothèse du charognage de baleines échouées paraît la plus plausible pour des mammifères aussi gros, note Alexandre Lefebvre. On ignore si les Magdaléniens naviguaient. Ils avaient des harpons, mais ils pouvaient servir à chasser des animaux terrestres. Nous n’arriverons probablement jamais à éclaircir cette question, à moins de trouver une pointe de projectile fichée dans un os de cétacé. Une telle découverte a été faite sur le site coréen de Sejuk-ri, dans un niveau d’occupation daté entre - 7000 et - 6000 ans). Elle témoigne à ce jour des plus anciennes chasses avérées de baleines. »

Autre objet de conjectures : les raisons qui ont poussé les chasseurs-cueilleurs de l’époque à se tourner vers l’exploitation des baleines. L’opportunisme, lié à des conditions climatiques particulières, figure parmi les hypothèses des chercheurs. Cette période est contemporaine d’une débâcle glaciaire ayant entrainé une fonte des glaces polaires et un refroidissement des eaux marines, lequel pourrait avoir favorisé la présence des cétacés dans le golfe de Gascogne. Autre piste, la taille des os de baleines fournissait une matière première qui pouvait être retravaillée plus longtemps que les bois de cervidés, augmentant la durée de vie des objets fabriqués.

Pour l’heure, les chercheurs poursuivent leurs travaux pour déterminer les espèces de baleines mises à profit par les chasseurs-cueilleurs et affiner la chronologie de leur usage (projet PaleoCet - https://anr.fr/Projet-ANR-18-CE27-0018). En attendant que l’image de cette exploitation des ressources marines se précise, le vocabulaire traditionnel de la préhistoire s’est déjà enrichi.

« On a maintenant tendance à parler de chasseurs-cueilleurs-pêcheurs, conclut Alexandre Lefebvre. Ce sont des peuples qui s’adaptaient à leur environnement. On diversifie de plus en plus le spectre de leurs activités en fonction des sites d’occupation. »

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