L’incroyable destin des alpinistes de Staline

Dans les années 1930, Vitali et Evgueni Abalakov, deux frères orphelins et alpinistes talentueux, furent chargés de porter l’idéologie soviétique sur les cimes. Sans que cela ne suffise pour les protéger des terribles purges staliniennes.

De Manon Meyer-Hilfiger, National Geographic
Publication 28 févr. 2022, 09:30 CET
 Camp de base de l'expédition de 1936 au Khan Tengri. Cette montagne autrefois dans l'URSS se ...

 Camp de base de l'expédition de 1936 au Khan Tengri. Cette montagne autrefois dans l'URSS se trouve aujourd'hui au Kazakhstan.

PHOTOGRAPHIE DE Lorenz Saladin

Ce sont des noms oubliés, balayés sous le grand tapis de l’Histoire. Vitali et Evgueni Abalakov, deux frères partis à la conquête des sommets au nom de l’URSS, ont pourtant un destin hors du commun. D’abord, parce que peu de choses prédestinaient ces deux hommes à devenir des stars de l’alpinisme soviétique. Né au beau milieu de la taïga en 1906 et 1907, ils étaient plus habitués aux grandes plaines qu’aux reliefs escarpés et dépourvus d’oxygène. Ensuite, parce que la Russie n’avait jamais fait des montagnes son terrain de prédilection.

C’est dans les années 1930 que les pics lointains de l’espace soviétique – dans le Caucase, le massif des montagnes de Pamir – commencent à attirer l’attention des hauts fonctionnaires. Désormais, il faut gravir ces monts. Au nom de la science, de l’exploration, mais aussi et surtout de la gloire du nouveau régime. Les frères Abalakov sont préposés à la tache et enchaînent les exploits. Jusqu’à la disgrâce, au moins pour l’un d’entre eux. Vitali Abalakov connaît les purges, les accusations mensongères, la prison. Comment expliquer que ce héros national tombe soudainement de son haut piédestal  ?

Cédric Gras, écrivain-voyageur, a mené l’enquête. Des heures passées à éplucher les archives du NKVD (Commissariat du peuple aux Affaires intérieures) lui ont permis de retracer l’incroyable histoire des frères Abalakov. Et de nous éclairer, en filigrane, sur le passé mouvementé de ces années rouges. Ce récit se retrouve dans un livre, Alpinistes de Staline récompensé par le prix Albert Londres 2020. Entretien.

Cédric Gras, auteur du livre Alpinistes de Staline qui retrace la vie des frères Abalakov

PHOTOGRAPHIE DE Jean-Luc Bertini

Qu'est ce qui vous a poussé à partir sur les traces de ces alpinistes de Staline ?

Je suis passionné d’alpinisme. Au sein de cette discipline, il y a une technique d’assurage très simple et astucieuse qui se nomme « Abalakov ». À l’adolescence, je n’avais pas vraiment tilté. Plus tard, après de nombreuses années à vivre dans des pays post-soviétiques, j’ai eu envie de comprendre. J’ai fouillé dans les archives du NKVD, j’ai écumé les bibliothèques et les bouquinistes. J’ai découvert l’histoire des deux frères Abalakov, pionniers de l’alpinisme en URSS. Chacun a traversé le 20e siècle avec une personnalité bien distincte. Ils étaient toujours un peu en concurrence. Vitali est l’ingénieur austère. Evgueni l’artiste bohème et charismatique, beaucoup plus fort en alpinisme. C’est ce destin romanesque qui m’a poussé à raconter leur histoire.

 

Comment se mettent-ils à grimper alors qu’il n’y a pas de montagne dans leur région d’origine, la Sibérie, et que l’alpinisme n’est alors que balbutiant ?

Les frères Abalakov viennent de Krasnoïarsk. À côté de chez eux, il y a une multitude de blocs de rochers, comme dans la forêt de Fontainebleau, au sud-est de Paris. Les jeunes Russes viennent y camper des semaines entières sous les voies qu’ils répètent du bout des doigts. C’est ainsi que les deux frères ont découvert l’escalade. Quand ils partent faire leurs études à Moscou au milieu des années 1920, l’alpinisme commence tout juste. C’est grâce au retour des bolcheviks exilés en Suisse, qui ont découvert la discipline dans les Alpes, et qui décide de l’importer en URSS. Désormais, ces derniers occupent des postes hauts placés et enrobent ce sport autrefois qualifié de « bourgeois » d’une justification idéologique. L’alpinisme doit se pratiquer au nom de la science, et il est impérativement collectif. Les hauts fonctionnaires créent une section dédiée à la discipline au sein de la « Société du tourisme prolétarien ». Là-bas, les frères Abalakov apprennent vite, instruits par quelques camarades qui n’en savent guère plus qu’eux. La Société ne repose que sur l’enthousiasme (le « pessimisme » est une tare petite-bourgeoise) de ses membres, quelques appuis bolcheviques, de longs piolets, des crampons sans pointes avant et des techniques précaires. Je pense que ces deux frères aimaient la montagne. Ils auraient pu pratiquer cela comme un sport. Mais ils ont grandi en URSS : il fallait que l’alpinisme coche des cases idéologiques.

 

En 1933, ils gravissent le « pic Staline », point culminant de l’Union soviétique à 7 495 m d'altitude dans le massif du Pamir. C’est un exploit retentissant mais fait avec peu de moyens.

C’est en effet une mission irraisonnable pour l’époque. Les frères Abalakov sont les meilleurs du pays, mais ils restent beaucoup moins bons que les Allemands ou les Britanniques par exemple. Et il n’y a pas assez d’alpinistes pour constituer une équipe. On complète alors avec des boxeurs, un mécanicien, un ouvrier automobile...La profession reste tout de même une mention indispensable de ces présentations très soviétiques et hautement prolétaires. Evgueni Abalakov arrive finalement au sommet de cette plus haute montagne d’URSS. Il déchaîne alors l’enthousiasme de toutes les républiques et l’URSS fit de lui un modèle, «l’alpiniste numéro 1». Il incarnait ce nouvel homme soviétique, inoxydable et victorieux; modeste aussi, au moins en apparence. Staline était au pouvoir, alors on baptisa le pic de son nom.

Portrait de Evgueni Abalakov en 1936 lors de l'expédition au Khan Tengri. Cette ascension a fait figure de sursis avant les purges staliniennes.

PHOTOGRAPHIE DE Lorenz Saladin

Cette dimension politique se constate aussi dans l’ascension du pic Lénine en 1934..

Oui, l’équipe monte alors un buste de Lénine à 7134 m d’altitude, au sommet de cette montagne à la limite septentrionale du Pamir. C’était la première fois qu’un buste était hissé à cette altitude. On peut le voir sur une vue d’archive, ridiculement petit, telle une statuette. Il y est resté jusque dans les années 1990. Si l’enjeu était un peu moins fort que pour le pic Staline (le pic Lénine est techniquement plus facile, et il n’était pas vierge car une équipe allemande l’avait déjà gravi en 1928), l’ascension reste très médiatisée. Elle permet aussi à Vitali Alabakov de sortir de l’ombre de son frère, car c’est lui qui arrivera au sommet. Evgueni a dû redescendre pour porter secours à un malade.

 

En 1936, l’expédition de Vitali et Evgueni au Khan Tengri, en Asie centrale, fait figure de « sursis avant la Terreur », écrivez-vous.

Oui, c’est une échappée entre copains, une grimpe totalement gratuite à l’ère de l’alpinisme utile. Toute l’équipe arrive en haut, en tout cas très près du sommet. Mais la descente vire au drame. Tous sont épuisés. Vitali se gèle les pieds et les doigts. Il perd vingt phalanges. Et parmi les membres de l’équipe il y a Saladin, un militant communiste suisse venu apporter son soutien. Il meurt des suites de l’expédition. Mais sa présence lors de cette ascension va avoir de lourdes conséquences pour Vitali Abalakov...

Vitali Abalakov en 1936 lors de l'expédition au Khan Tengri, où il perd vingt phalanges

PHOTOGRAPHIE DE Lorenz Saladin

1937 signe le début de la grande Terreur stalinienne. Vitali est arrêté, alors qu’il a porté haut les couleurs de l’URSS. Comment l’expliquer ?

Il est impossible de donner des raisons. Les purges visaient à terroriser la population pour qu’il n’y ait pas d’opposition. On faisait cela dans tous les cercles de la société, y compris ceux de l’alpinisme. La sécurité d’État a monté un dossier ahurissant. Son intitulé : « L’Organisation contre-révolutionnaire facho-terroriste des alpinistes et randonneurs ». Les commissaires sont donc chargés de démanteler cette « organisation ». Cela leur permet d’imaginer des réseaux et leur épargne la nécessité d’inventer des complots pour chaque individu. Ils pouvaient ainsi envoyer plusieurs personnes d’un coup en prison ou au goulag ; 50 % des alpinistes de haut niveau de l'époque ont été soit déportés, soit fusillés. Les prisonniers devaient être abasourdis par ces accusations invraisemblables. Vitali, lui, a été accusé d’emmener Saladin, ce militant communiste suisse (décrit comme un espion étranger) dans les zones frontalières de l’URSS (alors que ce dernier avait obtenu un visa en bonne et due forme). On lui a aussi reproché d’avoir planifié un faux projet d’assassinat sur la place rouge. Il restera en prison pendant deux ans.

 

Pourquoi Evgueni n’est-il pas inquiété ?

D’une part, le goulag ne concerne pas tout le monde, même si l’URSS a une tendance à s’acharner sur les membres d’une même famille. Il y avait aussi sa notoriété, mais ce n’est pas un argument infaillible. Il n’y a pas plus d’explication à la survie d’Evgueni qu’à l’arrestation de Vitali.

Caravane de l'expédition de 1936 remontant le glacier Inyltchek vers le camp de base.

PHOTOGRAPHIE DE Lorenz Saladin

Au bout de deux ans, Vitali sort de prison, toujours sans que l’on sache réellement pourquoi. Comment reprend-il l’alpinisme ensuite ?

On pense que sa sortie de prison est due au changement de commissaire du peuple aux Affaires intérieures – c’est une sorte de miracle. Il y a bien un procès, mais c’est pour la forme. C’est d’ailleurs surprenant, cette obsession qu’ont les Soviétiques à vouloir respecter les formes. Vitali va reprendre le flambeau de l’alpinisme, car Evgueni meurt des suites d’une fuite de gaz en 1948. L’occasion d’une « revanche », en quelque sorte, d’un frère sur l’autre. Vitali revient alors de très loin, avec ses années en plus, et ses vingt phalanges en moins. Mais il repart à l’assaut des montagnes. Il crée la section d'alpinisme du Spartak. Un club aujourd’hui connu grâce au football, mais à l’époque, il s’y pratiquait une multitude de sport. Avec ses compagnons de cordée, il réalise de très belles ascensions au Caucase. Puis, en 1956, il revient à la haute altitude. Il fait la première ascension d'un 7000 m, vierge, au sein de l'URSS : le pic de la Victoire (7434 m d’altitude), nommé ainsi après la victoire contre l’Allemagne. C’est la montagne mangeuse d’hommes des Soviétiques. On la surnomme « le congélateur » à cause des températures abominables qui y règnent. Treize hommes ont déjà péri dans les puissantes avalanches qui balaient sa paroi. L’ascension fut donc excessivement difficile. Cela consacre la légende de Vitali.

 

L’alpinisme est alors à un tournant.

Oui, il n'y a pas de bustes lors de l’ascension du pic de la Victoire. Staline est mort. L'idéologie se fait moins forte qu'auparavant. Et Vitali est au coeur de ce changement. C'est un patriarche, un survivant des pionniers de l'alpinisme en URSS, un ingénieur qui invente des techniques de grimpe. Il a une immense autorité morale. Et il a passé deux ans dans les geôles de Staline : ce n’est donc pas un militant forcené du régime. L’alpinisme se rapproche alors de la pratique occidentale : « gratuite », inutile, sportive. À la différence que ce sont des expéditions très lourdes et toujours avec un fort côté collectif.

Au centre, Vitali Abalakov. La photographie a sans doute été prise en 1936

PHOTOGRAPHIE DE Lorenz Saladin

Quel est l’héritage laissé par les Abalakov?

À son époque, Vitali a inventé un certain nombre d’objets marquant une génération. Tout le matériel soviétique ou presque se retrouve estampillé « Abalakov ». Ce nom qui était déjà une légende devient également une marque. Son produit phare est le sac à dos « Abalakov » qui scie les épaules de millions de randonneurs et de pêcheurs, à travers toutes les républiques. Un sac de grosse toile un peu rond que le peuple associe à ses souvenirs de balades. L’omniprésence du matériel « Abalakov » est telle qu’elle devient un sujet de plaisanteries au Caucase. Pour désigner le moindre objet, un parasol, une tente, un piton, que sais-je, les marcheurs et amateurs de varappe ajoutent immanquablement : « Abalakov ! » Il n’y a guère le choix, c’est un véritable monopole. Si Vitali avait vécu à l’Ouest, peut-être aurait-il fait fortune. Mais ses inventions n'ont pas franchi les frontières, et aujourd'hui, elles sont désuètes. La mémoire de deux frères s’est effacée. Seule persiste cette technique d'ancrage « Abalakov », inventée par Vitali. Celle qui m’a mis sur la piste de ces deux frères. Les alpinistes du monde entier l’utilisent encore aujourd'hui.

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