Cette épave médiévale pourrait-elle réécrire l’histoire ancienne ?
Plus d'un millénaire après le naufrage d'un navire au large de l'actuelle Croatie, une équipe d'archéologues plongeurs a mis au jour une rarissime collection d'artefacts byzantins.

Pavle Dugonjić du département d'archéologie sous-marine au Croatian Conservation Institute prend des photos de l'ancien port de Polače afin de créer un modèle 3D du site qui permettra aux chercheurs d'étudier l'épave à distance.
Pavle Dugonjić du département d'archéologie sous-marine au Croatian Conservation Institute prend des photos de l'ancien port de Polače afin de créer un modèle 3D du site qui permettra aux chercheurs d'étudier l'épave à distance.
Cet article a initialement paru dans le magazine National Geographic de mars 2026. S'abonner au magazine.
Un grand chaudron médiéval en bronze gît sur le fond marin, parmi de vieilles membrures de navire en décomposition : c'est ce spectacle qui a d'abord intrigué Igor Miholjek.
Directeur du département d'archéologie sous-marine de l'Institut croate de conservation, l'organisme public chargé de protéger le patrimoine culturel national, Igor Miholjek dirige en 2014 une petite équipe qui explore plusieurs épaves récemment repérées. Il veut vérifier si des indices justifient des recherches approfondies concernant celle qui repose au large de Mljet, l'une des îles les plus méridionales de Croatie dans l'Adriatique.
La découverte de cette épave n'a rien d'extraordinaire en soi. Mljet se situe sur l'une des principales routes commerciales maritimes est-ouest de l'Antiquité, reliant les grands ports italiens, comme Ravenne et Venise, à Constantinople (aujourd'hui Istanbul) et l'Orient. Au fil des ans, les prospections archéologiques menées autour de cette île pittoresque, avec ses ruines romaines et l'antique port de Polače à sa pointe occidentale, ont révélé une vingtaine d'épaves anciennes. Leur datation s'échelonne de l'époque romaine, IIe siècle avant notre ère, à ceux d'un navire marchand vénitien du XVI siècle chargé de céramiques ottomanes rares. Mais même dans une zone jonchée d'épaves historiques, la présence d'un chaudron signale à Igor Miholjek que cette épave-là sort de l'ordinaire.
La présence du vieux chaudron, associée aux amphores - ces grandes jarres à deux anses utilisées depuis l'Antiquité pour transporter le vin et l'huile d'olive - dispersées autour de lui suggère que le navire disparu est byzantin. Une découverte extrêmement rare en mer Adriatique. En plusieurs décennies de carrière, Igor Miholjek et son équipe n'ont trouvé qu'une seule autre épave byzantine, également au large de Mljet. Mais elle datait du XIe siècle. Or, à en juger par la forme et le style des amphores aperçues au fond, celle découverte remonte probablement à la fin du VII siècle ou au début du VIII siècle. Une période fascinante que les historiens appеlaient autrefois l'âge sombre, lorsque l'Empire byzantin traversait une période difficile et que l'Adriatique, selon certains historiens, n'était qu'un arrière-pays appauvri, pratiquement dépourvu de trafic maritime.

Une boucle de ceinture en or ornée de rubis, d'émeraudes et de perles, présentée avant et après restauration, fait partie des nombreux artefacts remarquables mis au jour par les archéologues dans les eaux au large de l'île croate de Mljet.

La même boucle de ceinture après restauration.
Une boucle de ceinture en or ornée de rubis, d'émeraudes et de perles, présentée avant et après restauration, fait partie des nombreux artefacts remarquables mis au jour par les archéologues dans les eaux au large de l'île croate de Mljet.
La même boucle de ceinture après restauration.
Et pourtant, voilà qu'un navire de charge byzantin gît sur le fond marin, à quelque 40 mètres de profondeur. La perspective de fouiller cette relique immergée est < une occasion trop belle pour être manquée», confie Igor Miholjek, se remémorant son enthousiasme initial.
Dix ans de fouilles minutieuses ont depuis permis à l'archéologue et son équipe de découvrir ce qu'ils n'auraient jamais pu imaginer: un précieux ensemble d'artefacts qui éclaire d'un jour nouveau les voyages et le commerce en Adriatique à une époque peu documentée. Outre les objets usuels comme les ancres et les ustensiles de cuisine, l'équipe a mis au jour une collection de somptueux bijoux masculins: boucles d'or, pendentifs, extrémités de ceinture et une chevalière en or portant, selon eux, l'effigie de l'empereur Héraclius, qui régna sur Byzance de 610 à 641. Cette collection semble avoir appartenu à un passager fortuné et influent qui se trouvait à bord. Qui était-il? Où se rendait-il? Et dans quel but?
Leur enquête révèle peu à peu aux historiens un empire traversant une période tumultueuse.
« Quoi qu'il se soit passé ici, il ne s'agissait pas d'une simple expédition commerciale », affirme Igor Miholjek. Ceux qui la menaient n'ont jamais dépassé Mljet avant que le désastre ne les frappe, peut-être sous la forme d'un phénomène météorologique local connu sous le nom de bora. Vent catabatique qui se forme dans les montagnes bordant cette portion de côte, la bora peut frapper sans crier gare, dévalant les versants comme une avalanche d'air dense et glacé. En quelques minutes, elle est capable de transformer une mer calme en un chaos de vagues déferlantes et de rafales de force cyclonique. D'après la position de l'épave, Igor Miholjek pense que le capitaine tentait de rallier le port abrité de Polače lorsque son navire a été submergé.
Par une belle journée d'été du XXI siècle, difficile d'imaginer Mljet comme le théâtre de tant de tragédies et de naufrages. Avec ses eaux bleues et ses paysages préservés, elle est considérée comme l'une des plus belles îles du monde. Si le capricieux vent bora a lentement contribué à multiplier les épaves dans toute la région, ces vestiges sont restés intacts grâce à la présence du rideau de fer. Durant une grande partie du XX° siècle, Mljet était en grande partie réservée à l'usage militaire yougoslave. Les épaves ne pouvaient donc pas être pillées par des plongeurs de loisir, du moins pas par des civils. Après l'éclatement de la Yougoslavie au début des années 1990, Mljet est devenue une zone archéologique protégée. « C'est un paradis pour les archéologues sous-marins», affirme Igor Miholjek.

Dans l'épave, les archéologues ont découvert des pièces d'or datant du 7è siècle après J.-C. Bien qu'il ne reste que peu de vestiges du bateau lui-même, il devait sûrement ressembler à la mosaïque.

Dans l'épave, les archéologues ont découvert des pièces d'or datant du 7è siècle après J.-C. Bien qu'il ne reste que peu de vestiges du bateau lui-même, il devait sûrement ressembler à la mosaïque.
Dans l'épave, les archéologues ont découvert des pièces d'or datant du 7è siècle après J.-C. Bien qu'il ne reste que peu de vestiges du bateau lui-même, il devait sûrement ressembler à la mosaïque.
Dans l'épave, les archéologues ont découvert des pièces d'or datant du 7è siècle après J.-C. Bien qu'il ne reste que peu de vestiges du bateau lui-même, il devait sûrement ressembler à la mosaïque.
Fouiller l'épave byzantine n'est pourtant pas une mince affaire. Les vestiges du navire gisent dispersés sur un fond marin escarpé et rocheux, à une profondeur qui oblige les archéologues à se déplacer avec la plus grande prudence. Pour des raisons de sécurité, les plongeurs ne peuvent passer qu'un peu plus d'une demi-heure par jour sur le site. Qui plus est, faute de moyens financiers, l'équipe ne peut se permettre de visiter l'épave que durant quelques semaines chaque été. Autant dire que le processus déjà rigoureux de l'archéologie sous-marine - balayer méticuleusement la zone avec des détecteurs de métaux, extraire les objets du limon, les reporter sur une grille et élaborer un modèle 3D du site - prend ici encore plus de temps que d'ordinaire.
Igor Miholjek s'attendait sans doute d'abord à exhumer le quotidien d'un négociant côtier du haut Moyen Age transportant huile d'olive, vin et garum de port en port le long de la côte dalmate. Mais lors de leur troisième saison de plongée, le scénario est bouleversé. Lors d'une descente matinale près de l'une des zones les plus profondes du site, marquée par deux ancres posées au bord d'un tombant abrupt, l'archéologue Pavle Dugonjić remarque une forme étrange dans le sable. Balayant le limon de la main, il contemple l'objet, subjugué, à travers son masque. C'est une boucle d'or finement ciselée, magnifiquement ornée d'oiseaux picorant des raisins d'une corne d'abondance. « J’ai trouvé de nombreux beaux artefacts au cours de ma carrière, confie-t-il, mais jamais rien de tel. »
Après avoir noté la découverte sur son ardoise de plongée - un carnet de notes immergeable - et enregistré sa position, il la dégage délicatement du sable et regagne la surface à coups de palme pour la montrer à ses collègues stupéfaits. Au cours des six étés de plongée qui suivent, l'équipe arrache peu à peu d'autres secrets à l'épave. Elle a, à ce jour, livré quatre parures de ceinture complètes (boucles ornementales avec extrémités de courroie assorties), toutes en or, ainsi qu'une boucle d'or sertie de rubis, d'émeraudes et de perles, à nulle autre pareille, selon Igor Miholjek.
Une chevalière impériale en or et 14 solidi (grosses pièces d'or) frappés à Constantinople sont également répertoriés. Les épaves sont des capsules temporelles, des instantanés de la vie figée à un instant précis. Une montagne d'artefacts moins spectaculaires est également remontée: meules, vaisselle, matériel de pêche, et même des dés et des pièces de jeu. Autant d'éléments d'un puzzle qui, avec le temps et de longues recherches, permettront de reconstituer une histoire méconnue.

L'équipe a utilisé des détecteurs de métaux sous-marins pour localiser les objets en métal précieux.

Notamment cette extremité de ceinture en or sur laquelle sont représentés deux oiseaux qui mangent des raisins.
L'équipe a utilisé des détecteurs de métaux sous-marins pour localiser les objets en métal précieux.
Notamment cette extremité de ceinture en or sur laquelle sont représentés deux oiseaux qui mangent des raisins.
Il reste peu de chose du navire lui-même: quelques vestiges gorgés d'eau de sa quille, de ses membrures et de son bordage. Mais cela a suffi à Igor Miholjek et à son équipe pour en déduire qu'il s'agissait d'un navire de charge de taille moyenne assez classique pour l'époque, mesurant environ 20 mètres de long et d'une capacité d'environ 60 tonnes. D'après les dates figurant sur les pièces, le type d'amphores et la facture des bijoux, les chercheurs ont précisé la datation de l'épave, la situant dans la première moitié du VIII siècle.
Sa position, à l'approche sud-est du port de Polače, indique qu'il naviguait probablement vers le nord, remontant l'Adriatique, lorsque le naufrage s'est produit. Igor Miholjek suppose que les bijoux et l'or appartenaient à un passager fortuné et influent, probablement parti de Constantinople et qui se dirigeait peut-être vers Ravenne, à quelque 450 kilomètres de là. Autre indice intrigant: le nombre d'amphores retrouvées avec l'épave - environ une centaine - ne représente qu'une fraction de ce que les archéologues s'attendraient normalement à trouver sur un navire de cette taille, ce qui suggère que l'expédition ne reposait pas sur du fret en vrac.

Une chevalière en or qui comporte ce qui semble être le portrait de l'Empereur Héraclius, qui régna sur l'Empire Byzantin de 610 à 641. Igor Miholjek pense que celui qui la portait devait être une personnalité politique de haut-rang.

Tout n'était pas étincelant à bord de l'épave. Les archéologues y ont également retrouvé des objets du quotidien, tels que ces pièces de jeux, qui brossent un tableau de la vie dans l'Empire byzantin aux 7è et 8è siècles.
Une chevalière en or qui comporte ce qui semble être le portrait de l'Empereur Héraclius, qui régna sur l'Empire Byzantin de 610 à 641. Igor Miholjek pense que celui qui la portait devait être une personnalité politique de haut-rang.
Tout n'était pas étincelant à bord de l'épave. Les archéologues y ont également retrouvé des objets du quotidien, tels que ces pièces de jeux, qui brossent un tableau de la vie dans l'Empire byzantin aux 7è et 8è siècles.

