Massacre raciste de Tulsa : cent ans après, l'Amérique au chevet de son histoire

En 1921, une foule blanche a massacré au moins 300 personnes à Tulsa, en Oklahoma. Aujourd'hui, la ville accepte enfin de se pencher sur ce drame.

Photographie De BETHANY MOLLENKOF
Publication 10 juin 2021, 10:03 CEST, Mise à jour 10 juin 2021, 12:11 CEST
Le pasteur Robert Turner prie devant le cimetière Oaklawn, à Tulsa, où une fosse commune a ...

Le pasteur Robert Turner prie devant le cimetière Oaklawn, à Tulsa, où une fosse commune a été récemment découverte. C’est le premier charnier témoignant du massacre perpétré à Greenwood, un quartier noir, par des émeutiers blancs en 1921.

Photographie de BETHANY MOLLENKOF

Le 1er juin 1921, une foule de Blancs a afflué vers Greenwood, le quartier entièrement noir de Tulsa (Oklahoma). Alors, Mary E. Jones Parrish a saisi la main de sa petite fille et s’est mise à courir pour sauver sa vie. Échappant aux tirs de mitrailleuse, la femme et l’enfant ont sprinté le long de Greenwood Avenue, une rue si prospère qu’on la surnommerait plus tard Black Wall Street («Wall Street noir»). Des avions lâchaient des bombes artisanales remplies de térébenthine. Des milliers de Noirs fuyaient tandis que les émeutiers avançaient – pillant, incendiant et abattant des Noirs de sang-froid. Mary Parrish ne voyait pas où se cacher. Rester dans son immeuble aurait été du «suicide», se disait-elle, «car il serait sûrement détruit, et la mort dans la rue était préférable, car nous nous attendions à être abattues à tout moment», écrit-elle dans son livre Events of the Tulsa Disaster. Publié en 1922, l’ouvrage comporte des récits rares de témoins de ce que l’on a appelé le « massacre racial de Tulsa».

Des Noirs se précipitaient au-dehors de bâtiments en feu, relate Mary Parrish, «certains tenaient des bébés dans leurs bras et tiraient par la main des enfants en pleurs et terrorisés ; d’autres étaient vieux et faibles, cependant tous s’enfuyaient pour se mettre en sécurité».

Mary Parrish a couru vers Standpipe Hill, le point le plus élevé de Greenwood. De là, elle a vu une foule de Tulsains noirs en train de fuir et de la fumée s’élevant au-dessus de ce qui avait été un quartier commercial animé. Quelqu’un l’a appelée depuis un camion. Mère et fille ont grimpé à bord pour s’échapper.

En deux jours, pas moins de 300 citoyens noirs ont été assassinés. Et Greenwood a été détruit. Cette attaque s’inscrit dans une vague de violence raciale perpétrée par des Blancs contre des communautés noires au début du XXe siècle.

Un Noir de 19 ans a été accusé d’agression. Une foule blanche s’est alors déchaînée contre le quartier de Greenwood, pillant, brûlant et tuant. Un inconnu a pris une photo de la scène du massacre et l’a légendée (« Chasser le Nègre de Tulsa »).

Photographie de SOCIÉTÉ ET MUSÉE D’HISTOIRE DE TULSA

Des historiens décrivent ce qui est arrivé à Greenwood comme «un massacre, un pogrom ou, pour recourir à un terme plus moderne, un nettoyage ethnique», observait en 2001 la Commission sur l’émeute raciale de Tulsa.

Celle-ci a mené la première enquête officielle sur ces faits, quatre-vingts ans après qu’ils ont eu lieu. Un délai qui reflète la façon dont les Blancs de Tulsa ont, pour l’essentiel, excusé et couvert le massacre pendant des générations.

La Commission ajoutait : « Pour d’autres, il s’agissait d’une guerre raciale, ni plus ni moins. Mais, quel que soit le terme choisi, une chose est sûre : lorsque tout a été terminé, le quartier afro-américain de Tulsa avait été changé en une suite de terrains vagues brûlés, de façades de magasins en ruine, d’églises incendiées, et d’arbres noircis et sans feuilles. »

Pas loin de 10 000 personnes se sont retrouvées sans abri, soit presque toute la population noire de Tulsa. Et certains des plus éminents citoyens de Greenwood, accusés à tort d’être à l’origine de l’émeute, ont quitté la ville.

«En plus des biens matériels, nous avons perdu des individus. Nous avons perdu des générations, et pas seulement une richesse générationnelle. Nous avons perdu des corps», souligne Regina Goodwin, élue à la Chambre des représentants de l’Oklahoma. Son grand-père et ses arrière-grands-parents ont survécu au carnage.

De nos jours, les générations descendant des familles noires de Tulsa du début du XXe siècle restent éparpillées. Le quartier des affaires de Greenwood s’est réduit à un pâté de bâtiments embourgeoisé où habitent surtout des Blancs. Mais la ville essaie enfin de reconnaître l’ignominie qu’elle a longtemps tenté d’oublier.

À l'époque du massacre, Greenwood était une communauté noire dynamique, dans un pays où la ségrégation raciale (ainsi que les opportunités économiques limitées qui s’offraient aux Afro-Américains) faisait partie du quotidien.

En 1905, le champ pétrolier de Glenn Pool avait été découvert non loin de Tulsa. La ville a alors connu un boom économique. Les gens affluaient dans la région pour y trouver du travail, et les Noirs quittaient des États comme le Mississippi, le Missouri et le Texas pour Greenwood.

En 1908, O. W. Gurley avait édifié l’un des premiers bâtiments de Greenwood, un immeuble de rapport situé – selon les termes du compte rendu de la Commission – sur un «chemin boueux», qui deviendrait Greenwood Avenue. Puis il «a acquis 30 ou 40 acres [12 à 16 ha] et en a fait des lots qu’il a vendus à des “Nègres uniquement”».

Les bâtiments en brique rouge de la grand-rue de Greenwood abritaient «deux cinémas, des épiceries, des confiseries, des restaurants et des salles de billard», détaille Scott Ellsworth dans Death in a Promised Land : The Tulsa Race Riot of 1921. Médecins, avocats, agents d’assurances, imprimeurs, banquiers et autres chefs d’entreprise noirs s’installaient à Greenwood.

Avant le massacre, la communauté noire de Tulsa comptait de nombreux entrepreneurs et membres de professions libérales. En 1920, des médecins, dentistes et pharmaciens prenant part à une convention médicale posaient devant le Williams Dreamland Theatre.

Photographie de SOCIÉTÉ HISTORIQUE DE L’OKLAHOMA/BIBLIOTHÈQUE DU CONGRÈS

En 1921, Greenwood, victime de ségrégation raciale par rapport à la Tulsa blanche, était un monde autonome. La ville noire possédait des écoles reconnues au niveau national, deux journaux, un hôpital appartenant à des Noirs et plus d’une douzaine d’églises. «Après des années de lutte et de sacrifice, les gens avaient commencé à considérer Tulsa comme la métropole noire du Sud-Ouest, écrit Mary Parrish. Puis la dévastation du désastre de Tulsa nous a démolis, réduisant en miettes nos idées et nos idéaux, de même que les simples preuves matérielles de notre civilisation.»

Le massacre s’est produit dans le prolongement du Red Summer («Été rouge») de 1919. Cette période de terreur vit des foules blanches tuer et lyncher des centaines de Noirs dans plus de vingt-cinq endroits aux États-Unis.

Des quartiers florissants comme Greenwood menaçaient la hiérarchie raciale qui avait dominé la vie des États-Unis pendant la plupart des cent quarante-cinq premières années de la nation, de même que les soldats noirs qui revenaient de la Première Guerre mondiale en réclamant les mêmes droits humains que ceux pour lesquels ils s’étaient battus à l’étranger. La réponse du Ku Klux Klan a été une vague de violence raciale. Les Noirs ont fui le Sud pour des villes de l’Ouest et du Nord, où une pensée raciste blanche militante avait aussi largement cours.

«Pendant ces années-là, j’ai remarqué une haine raciale croissante chez les Blancs les moins riches en raison de la prospérité et de l’indépendance des Noirs», a déclaré E. A. Loupe, un survivant de Tulsa, à Mary Parrish. Ces forces «se sont déchaînées au premier prétexte et ont ainsi déversé sur le bon citoyen toute la haine et la soif de vengeance qui couvaient depuis des années».

 

UN DÉCHAÎNEMENT DE VIOLENCE

Le massacre de Tulsa a commencé comme bon nombre des déchaînements de violence de l’Été rouge : un Noir a été accusé d’avoir agressé une Blanche. Le 30 mai 1921, Dick Rowland, âgé de 19 ans, est entré dans l’ascenseur du Drexel Building, dans le centre de Tulsa. En passant du  rez-de-chaussée au deuxième étage, il a peut-être heurté l’opératrice de l’ascenseur, Sarah Page, âgée de 17 ans, ou lui a marché sur le pied. Sarah Page a crié, quelqu’un est venu voir ce qui s’était passé et Dick Rowland a pris la fuite.

La rumeur de l’incident s’est répandue dans la communauté blanche de Tulsa, «toujours plus exagérée à chaque fois qu’elle était répétée », selon la Société et musée d’histoire de Tulsa.

Des résidents noirs se sont battus pour empêcher les émeutiers blancs de traverser la voie ferrée séparant Greenwood du reste de Tulsa, mais ont été dépassés par le nombre. Beaucoup de Tulsains noirs ayant survécu aux violences ont été enfermés dans des camps d’internement.
 

Photographie de DÉPARTEMENT DES COLLECTIONS SPÉCIALES, BIBLIOTHÈQUE MCFARLIN, UNIVERSITÉ DE TULSA

Le lendemain, le Tulsa Tribune a titré : «Un Nègre arrêté pour avoir agressé une fille dans un ascenseur». Page a affirmé que Rowland «l’avait agressée, lui griffant les mains et le visage, et déchirant ses vêtements », selon le journal.

Dick Rowland était détenu au palais de justice du comté de Tulsa. Une foule de lyncheurs a bientôt cerné le tribunal, bloquant les rues et débordant dans les cours des maisons voisines. Un groupe de Noirs armés, dont nombre étaient des vétérans de la guerre, s’est précipité de Greenwood au palais de justice pour protéger Rowland. Le shérif a rejeté leur aide, mais a réussi à empêcher le lynchage de Dick Rowland (contre qui les charges ont par la suite été abandonnées). L’attention de la foule s’est déplacée. Un homme blanc a affronté un vétéran noir armé. Un coup de feu a été tiré. Et l’enfer s’est déchaîné.

Cette nuit-là, des centaines d’hommes blancs, dont beaucoup ont été recrutés comme adjoints au shérif par les autorités de la ville, ont marché sur Greenwood. Ils se sont montrés sans pitié.

Des Blancs ont fait irruption chez un couple de Noirs âgés. «Le vieil homme, qui avait 80 ans, était paralysé et assis dans un fauteuil, selon un récit publié dix jours plus tard dans un journal de Chicago. Ils lui ont dit de se lever et il leur a dit qu’il était infirme, mais qu’il se lèverait si quelqu’un le portait, et ils ont dit à sa femme de partir, mais elle ne voulait pas le quitter. Il lui a demandé de partir quand même. Alors qu’elle s’exécutait, un de ces foutus salopards a tiré sur le vieil homme, puis ils ont incendié la maison.»

George Monroe avait alors 5 ans. Il se rappelle s’être caché avec ses sœurs aînées et un frère sous le lit de leurs parents. «Quand nous avons vu [...] quatre hommes avec des torches dans les mains – des torches allumées –, quand ma mère les a vus arriver, elle a dit: “Mettez-vous sous le lit, mettez-vous sous le lit!” [...], a-t-il témoigné devant la Commission, huit décennies plus tard. J’étais le plus jeune, et ma sœur m’a attrapé et m’a tiré sous le lit.»

George Monroe a vu les hommes saccager la chambre et mettre le feu aux rideaux. «Alors que j’étais sous le lit, l’un des types qui passait devant m’a marché sur le doigt et, comme j’allais crier, ma sœur a mis sa main sur ma bouche pour qu’on ne m’entende pas.»

Les violences ont éclaté dans tout Greenwood. «J’étais en ville avec un ami quand ils ont tué ce bon vieillard de couleur qui était aveugle, a raconté un survivant du massacre devant la Commission. Il était amputé des deux jambes. Son corps était attaché par les hanches à une petite plateforme en bois avec des roues. Un bout de jambe était plus long que l’autre, et pendait légèrement au-dessus du bord de la plateforme, traînant dans la rue. Il se déplaçait en poussant avec ses mains protégées par des gants de base-ball. Il subvenait à ses besoins en vendant des crayons aux passants, ou en acceptant leurs dons pour ses chansons.» Les émeutiers lui ont attaché une corde au cou et l’ont traîné derrière une voiture dans les rues de Greenwood.

A. C. Jackson, qui avait été surnommé « le chirurgien noir le plus compétent d’Amérique», a essayé de repousser la foule. Quand un groupe d’émeutiers blancs s’est rassemblé sur sa pelouse, il est sorti de sa maison, les mains en l’air, et leur a dit : «Me voici, les gars. Ne tirez pas.» Il a quand même été abattu et s’est vidé de son sang. Le Frissell Memorial Hospital, le seul hôpital accueillant des Noirs, avait été réduit en cendres.

Des hommes blancs en uniforme «ont transporté des bidons de combustible jusqu’à Little Africa [nom que les Blancs utilisaient pour désigner Greenwood] et, après avoir pillé les maisons, ils y ont mis le feu», écrit Walter White, un enquêteur de l’Association nationale pour la promotion des gens de couleur (NAACP), qui s’est rendu à Tulsa peu après le massacre. White était un Noir au teint clair. Cela lui permettait de passer pour un Blanc quand il interrogeait des témoins de lynchages et de meurtres à travers le pays. Et ce qu’il a appris à Tulsa lui a fait un choc : «Nombreuses sont les histoires d’horreur qui m’ont été racontées, non par des personnes de couleur, mais par des résidents blancs», écrit-il dans un rapport publié en 1921.

Tulsa a sans doute été la première ville des États-Unis bombardée par voie aérienne. Des blancs locaux ont décollé en étant armés de dispositifs incendiaires.

«Depuis la fenêtre de mon bureau, je pouvais voir des avions faire des cercles, écrit l’avocat B. C. Franklin dans un témoignage dactylographié. En bas d’East Archer [Street],  j’ai vu le vieil hôtel Mid-Way en feu, brûlant par le haut, puis un autre, et un autre, et un autre bâtiment ont commencé à brûler par le haut. “Quoi, une attaque par les airs aussi ?”, me suis-je dit.» Puis il a vu trois hommes courant sur Greenwood Avenue : «Les trois hommes (l’un d’eux portait une lourde malle à l’épaule) ont tous été tués en traversant la rue – tués juste sous mes yeux.»

Alors que la nuit tombait, des Noirs se sont réunis par petits groupes, priant pour que le pire soit passé. Pourtant, le pire restait à venir.

Cinq jours après l’incendie de son bureau, l’avocat B. C. Franklin, son associé et leur secrétaire travaillent sous une tente pour contrecarrer les tentatives visant à empêcher les propriétaires noirs de rebâtir.

Photographie de MUSÉE NATIONAL DE L’HISTOIRE ET DE LA CULTURE AFRO-AMÉRICAINES DE LA SMITHSONIAN INSTITUTION

« Le mardi soir, le 31 mai, c’était une émeute, a déclaré plus tard un témoin à Mary Parrish. Le mercredi matin, à l’aube, c’était une invasion. »

Jusqu’à 10 000 Blancs se sont rassemblés à la périphérie de Greenwood. Une mitrailleuse avait été montée au sommet d’un élévateur à grain. À exactement 5h08, ce matin-là, un sifflement strident a rompu le silence.

«Avec des cris sauvages et frénétiques, se rappellera plus tard un témoin, des hommes ont commencé à se précipiter de l’arrière du dépôt de fret couverts et, à coup sûr, de derrière les piles de tuyaux destinés aux puits de pétrole.»

Les émeutiers blancs ont mis le feu «maison après maison, rue après rue » tout au long de leur traversée de Greenwood. Ils ont incendié «une douzaine d’églises, 5 hôtels, 31 restaurants, 4 pharmacies, 8 cabinets médicaux, plus d’une vingtaine d’épiceries, ainsi que la bibliothèque publique réservée aux Noirs. Plus d’un millier de maisons ont été brûlées [...].» La foule a empêché les pompiers d’intervenir.

Ce jour-là, les Noirs ont perdu des millions de dollars. O. W. Gurley, l’un des fondateurs de la communauté, a perdu à lui seul 157 783 dollars, selon le rapport de la Commission. Sur la base d’un taux d’intérêt annuel de 6 %, ses biens se monteraient aujourd’hui à 53 500 000 dollars.

 

LE JOUR D'APRÈS

Le lendemain, l’odeur de la mort régnait sur la ville. Pour rétablir l’ordre, le gouverneur de l’État a fait appel à des unités de la Garde nationale venues de l’extérieur, car les unités locales s’étaient jointes à la foule des émeutiers. Au lieu de protéger les habitants de Greenwood, celles-ci les avaient enfermés dans des camps d’internement, au Palais des Congrès, au stade de base-ball et sur les champs de foire de la ville.

Les Tulsains noirs étaient placés sous surveillance armée, «ne pouvant pas partir sans la permission des employeurs blancs, selon un rapport de Human Rights Watch de 2020 sur le massacre. Lorsqu’ils partaient, ils devaient porter des étiquettes d’identification vertes.»

Pendant ce temps, la foule pillait leurs maisons – volant fourrures, pianos, meubles, vêtements, gramophones – et se débarrassait des corps. Les survivants ont raconté avoir vu des cadavres de Noirs jetés dans des charniers, entassés sur des camions ou jetés dans la rivière Arkansas.

«J’ai vu deux camions pleins de corps, a relaté un survivant devant la Commission. C’étaient des Noirs, avec les jambes et les bras qui dépassaient des lattes du plancher du camion. Tout en haut, il y avait un petit garçon d’à peu près mon âge. On aurait dit qu’il était mort de peur.» Aucun Blanc n’a jamais été arrêté pour avoir participé au massacre.

Les journaux de tous les États-Unis ont évoqué le drame. À Oklahoma City, l’hebdomadaire TheBlack Dispatch dressait un parallèle avec les dégâts de la Première Guerre mondiale. Puis un silence collectif a recouvert le carnage. Les promoteurs craignaient d’entacher la réputation de la ville ; les habitants noirs avaient peur de tourmenter leurs enfants avec ces horreurs.

Photographie de SOCIÉTÉ HISTORIQUE DE L’OKLAHOMA

Le silence qui a enveloppé ces événements allait hanter Tulsa pendant quatre-vingts ans. Les survivants noirs revenus pour reconstruire se taisaient. Les édiles de la ville, considérant le saccage comme un poids, faisaient comme si de rien n’était. Aux archives de l’université de Tulsa, les articles de presse qui l’évoquaient ont été découpés au rasoir. L’article du Tulsa Tribune affirmant que Dick Rowland avait agressé Sarah Page a été arraché, ainsi que l’éditorial intitulé «On lynche du Nègre ce soir».

« Les âmes demeurent, et nous les honorons, mais ce sont des générations qui auraient pu naître, et nous en sommes privés, se désole Regina Goodwin, élue à la Chambre des représentants de l’Oklahoma. Ces gens ont été tués, assassinés, brûlés et abattus ; c’étaient des êtres humains. Nous avons perdu des papas, des mamans et des bébés. Ils ont été assassinés, et c’était un incendie criminel, et nul n’a jamais été mis en accusation. Personne n’a jamais été condamné et personne n’a jamais été tenu pour responsable. Mais nous n’oublierons pas. »

 

UN LONG TRAVAIL DE MÉMOIRE

Soixante-seize ans après les faits, en 1997, l’Oklahoma a ouvert une enquête. Don Ross, un élu à la Chambre des représentants de l’État dont le grand-père avait survécu aux violences, a rédigé un projet de loi qui a permis de créer la Commission sur l’émeute raciale de Tulsa.

Don Ross entendait ainsi répondre à un journaliste local ayant qualifié l’attentat à la bombe de 1995 contre un bâtiment fédéral d’Oklahoma City, qui avait tué 168 personnes, de pire trouble civil depuis la guerre de Sécession.

« Mon père a répliqué au journaliste : “Non, le pire s’est produit à une heure du capitole de l’État, à Greenwood”, m’a confié J. Kavin Ross, le fils de Don Ross. Tout est parti de là. » Journaliste à Tulsa, J. Kavin Ross a collaboré avec la Commission. Il a interviewé et filmé plus de soixante-quinze survivants. Il était éprouvant, souligne-t-il, d’«entendre leurs souvenirs, racontés du point de vue d’un enfant. Pour beaucoup, ils avaient 5 ans, 9 ans ou 10 ans à l’époque des faits, et certains étaient des adolescents. Tout cela était demeuré enfoui dans leur psychisme pendant tout ce temps. Ils disaient : “Je me souviens d’autre chose. Revenez donc pour m’interroger.” »

J. Kavin Ross, un journaliste, a longtemps exhorté la ville à rechercher des fosses communes. L’arrière-grand-père de Ross a perdu un bar à musique lors des émeutes, et c’est son père qui a soumis la loi ayant mené à la première enquête officielle de l’Oklahoma sur le massacre.

Photographie de SOCIÉTÉ HISTORIQUE DE L’OKLAHOMA

L’historien Scott Ellsworth vient de publier un livre retraçant la couverture médiatique et l’enquête sur le massacre. En 1998, il a dirigé une équipe qui a identifié trois lieux susceptibles de receler des fosses communes : Newblock Park (qui, en 1921, était une décharge), le cimetière Booker T. Washington et le cimetière Oaklawn.

À Newblock Park, un géoradar avait détecté des anomalies dans le sol. Mais une enquête plus approfondie n’a rien donné. C’est le témoignage de Clyde Eddy, un Tulsain blanc, qui a permis d’élargir les recherches à Oaklawn.

«Avec l’un de mes cousins, nous sommes passés près du vieux cimetière Oaklawn, a-t-il témoigné en 1999 devant la Commission. Nous avons vu un groupe d’hommes qui travaillaient là, ils creusaient une fosse, et nous avons vu un tas de caisses en bois qui traînaient autour. Nous sommes allés jeter un coup d’œil. Nous nous sommes approchés de la première caisse, et il y avait les corps de trois Noirs. Dans la caisse suivante, beaucoup plus grande, il y avait au moins quatre corps.»

Une équipe a examiné le site évoqué par Clyde Eddy avec un géoradar, par induction électromagnétique et avec un magnétomètre. Elle a détecté une anomalie présentant «toutes les caractéristiques d’une fosse creusée ou d’une tranchée, avec des parois verticales, avec un objet non défini en son centre approximatif».

Cependant, en 1921, cette section du cimetière était réservée aux inhumations de Blancs. La Commission a décidé de ne pas y autoriser de recherche physique. Quant à Susan Savage, à l’époque maire de Tulsa, elle a clos l’enquête avant que les scientifiques ne puissent creuser, déclarant qu’elle ne voulait pas que les sépultures voisines soient dérangées. Apparemment, c’en était fini de la recherche de charniers.

Mais, en 2018, j’ai publié en première page du Washington Post un article remettant en question la fin de l’enquête. Je m’étais rendue à Tulsa pour voir mon père. J’avais remarqué que Greenwood – lieu considéré par les descendants des survivants comme le sol sacré du massacre – était en voie de gentrification. Quelques jours après la publication de l’article, le maire de la ville, G. T. Bynum, a annoncé qu’il allait rouvrir l’enquête et rechercher des fosses communes. «S’il y a des charniers à Tulsa, nous devons les trouver, m’a affirmé Bynum. Si vous êtes assassiné à Tulsa, nous avons l’obligation morale de faire tout ce que nous pouvons pour découvrir ce qui s’est passé et rendre la justice. C’est pourquoi nous traitons cette affaire comme une enquête pour homicide envers les Tulsains qui, selon nous, ont été assassinés en 1921.»

G. T. Bynum, un élu Républicain blanc, a reconnu que la ville avait couvert le massacre pendant près d’un siècle. En tant que maire, il a promis de respecter la vérité : «Il est plus important pour moi d’être du bon côté de l’histoire.»

Bynum est confronté à des pressions de toutes parts. Dont celles de Blancs qui estiment qu’il ne devrait pas remuer le passé. En parallèle, les habitants noirs qui descendent de survivants du massacre continuent d’exiger une recherche poussée des charniers, ainsi que des dommages et intérêts pour les richesses détruites.

En 2019, la ville a formé un comité réunissant des descendants, des chercheurs et des militants communautaires. À leur demande, un groupe d’experts comprenant des archéologues, des historiens et des anthropologues judiciaires a utilisé un géoradar pour rechercher des preuves d’anomalies sur les sites inspectés en 1999.

Sous la houlette du Service archéologique de l’Oklahoma, le groupe a fouillé le cimetière Oaklawn et Newblock Park, tandis que la ville a négocié l’accès à un troisième site, le jardin privé Rolling Oaks Memorial Gardens, anciennement cimetière Booker T. Washington.

Le 16 décembre 2019, les scientifiques ont annoncé avoir trouvé des anomalies dans le sous-sol à Oaklawn et dans une zone de Tulsa appelée les Canes (devenue aujourd’hui un campement de sans-abri, près de l’endroit où l’autoroute I-244 franchit la rivière Arkansas).

Le cimetière Oaklawn est le plus ancien cimetière public de Tulsa. Il se trouve à quelques rues de Greenwood. À l’entrée, un plan indique encore la ligne de démarcation entre les deux sections : «Blancs» et « Personnes de couleur ». En juillet 2020, les scientifiques ont creusé dans la section «Personnes de couleur», dans un carré délimité par des myrtes roses. Huit jours sont passés sans qu’ils trouvent de charnier. La ville a décidé d’étendre le périmètre de recherche.

Une nouvelle fouille a commencé trois mois plus tard, le 19 octobre 2020, dans une zone où les autorités soupçonnaient que dix-huit personnes noires avaient été enterrées en 1921.

Au bout de deux jours, des scientifiques ont localisé les vestiges d’une tranchée, au pied d’un arbre, non loin des sépultures de Reuben Everett et d’Eddie Lockard – les seules tombes de ce cimetière comportant les noms de victimes identifiées du massacre. La fosse contenait à tout le moins onze cercueils.

«Cela constitue un charnier », a déclaré Kary Stackelbeck, archéologue de l’État, lors d’une conférence de presse à Tulsa. Des recherches supplémentaires étaient nécessaires, a-t-elle ajouté, afin de déterminer si les corps étaient ceux de victimes du massacre.

Des signes de traumatisme, de blessures par balle ou de brûlures pourraient permettre d’établir le lien entre les ossements et le massacre, estime Phoebe Stubblefield, l’anthropologue judiciaire qui examinera les restes. Mais, dit-elle, la ville devra d’abord obtenir l’autorisation d’un juge avant de pouvoir exhumer les restes.

L’hôpital de campagne de la Croix-Rouge de Tulsa, rempli de blessés. « Les registres font état de 763 blessés, note l’organisme, mais cela n’inclut pas ceux retrouvés ensuite sur presque toutes les routes menant hors de Tulsa. »

Photographie de BIBLIOTHÈQUE DU CONGRÈS

Bynum est confronté à des pressions de toutes parts. Dont celles de Blancs qui estiment qu’il ne devrait pas remuer le passé. En parallèle, les habitants noirs qui descendent de survivants du massacre continuent d’exiger une recherche poussée des charniers, ainsi que des dommages et intérêts pour les richesses détruites.

En 2019, la ville a formé un comité réunissant des descendants, des chercheurs et des militants communautaires. À leur demande, un groupe d’experts comprenant des archéologues, des historiens et des anthropologues judiciaires a utilisé un géoradar pour rechercher des preuves d’anomalies sur les sites inspectés en 1999.

Sous la houlette du Service archéologique de l’Oklahoma, le groupe a fouillé le cimetière Oaklawn et Newblock Park, tandis que la ville a négocié l’accès à un troisième site, le jardin privé Rolling Oaks Memorial Gardens, anciennement cimetière Booker T. Washington.

Le 16 décembre 2019, les scientifiques ont annoncé avoir trouvé des anomalies dans le sous-sol à Oaklawn et dans une zone de Tulsa appelée les Canes (devenue aujourd’hui un campement de sans-abri, près de l’endroit où l’autoroute I-244 franchit la rivière Arkansas).

 

AU CIMETIÈRE

Le cimetière Oaklawn est le plus ancien cimetière public de Tulsa. Il se trouve à quelques rues de Greenwood. À l’entrée, un plan indique encore la ligne de démarcation entre les deux sections : «Blancs» et «Personnes de couleur». En juillet 2020, les scientifiques ont creusé dans la section «Personnes de couleur», dans un carré délimité par des myrtes roses. Huit jours sont passés sans qu’ils trouvent de charnier. La ville a décidé d’étendre le périmètre de recherche.

Une nouvelle fouille a commencé trois mois plus tard, le 19 octobre 2020, dans une zone où les autorités soupçonnaient que dix-huit personnes noires avaient été enterrées en 1921.

Au bout de deux jours, des scientifiques ont localisé les vestiges d’une tranchée, au pied d’un arbre, non loin des sépultures de Reuben Everett et d’Eddie Lockard – les seules tombes de ce cimetière comportant les noms de victimes identifiées du massacre. La fosse contenait à tout le moins onze cercueils.

«Cela constitue un charnier », a déclaré Kary Stackelbeck, archéologue de l’État, lors d’une conférence de presse à Tulsa. Des recherches supplémentaires étaient nécessaires, a-t-elle ajouté, afin de déterminer si les corps étaient ceux de victimes du massacre.

Des signes de traumatisme, de blessures par balle ou de brûlures pourraient permettre d’établir le lien entre les ossements et le massacre, estime Phoebe Stubblefield, l’anthropologue judiciaire qui examinera les restes. Mais, dit-elle, la ville devra d’abord obtenir l’autorisation d’un juge avant de pouvoir exhumer les restes.

Phoebe Stubblefield, une anthropologue judiciaire dont la grand-tante a perdu sa maison dans l’émeute, va aider à identifier les restes retrouvés dans les charniers.

Photographie de BETHANY MOLLENKOF

Le site funéraire pourrait contenir bien plus de cercueils, empilés les uns sur les autres. «Il se peut que plus de trente personnes soient enterrées dans ce charnier », soupçonne Kary Stackelbeck. Des marches ont été taillées dans le sol dur, précise-t-elle, «sans doute pour entrer et sortir du puits de la fosse». Il est peu probable que les fossoyeurs se soient donné autant de mal pour n’enterrer que quelques cadavres.

Le Révérend Robert Turner est le pasteur de l’église épiscopale méthodiste africaine de Vernon, l’une des dernières structures du Greenwood noir. Chaque mercredi, il se rend à l’hôtel de ville pour protester contre le massacre et exiger des réparations.

«Des Noirs ont été assassinés dans cette ville, fulmine-t-il, tués par la terreur raciale de masse. Des vies innocentes ont été prises. Des bébés ont été brûlés. Des femmes brûlées. Des mères brûlées. Des grands-mères brûlées. Des grands-pères brûlés. Des maris brûlés. Des maisons brûlées. Des écoles brûlées. Des hôpitaux brûlés. Notre sanctuaire a brûlé. Le sang de ceux qui ont été tués à Tulsa continue de couler.»

Mais, quand il a appris la découverte du charnier, il s’est agenouillé tranquillement devant la clôture en fer forgé du cimetière et a prié. Kristi Williams s’est aussi rendue au cimetière. En 2019, à l’emplacement où le charnier a été découvert, elle et d’autres militants noirs avaient organisé un «die-in» (une cérémonie d’hommage aux morts) pour attirer l’attention sur la recherche des victimes du massacre.

Brandi Ishem, élève de terminale, pose devant une peinture murale célébrant le Black Wall Street (le « Wall Street noir »), comme a été surnommé Greenwood. Cette œuvre de 2018 orne un mur de soutien de l’Interstate 244, qui coupe désormais le quartier en deux. Elle se veut un rappel que tout est possible et est devenue un endroit populaire pour réaliser des portraits d’étudiants.

Photographie de BETHANY MOLLENKOF

Kristi Williams et une douzaine d’autres personnes s’étaient allongées sur l’herbe, près des deux pierres tombales marquées du nom des victimes identifiées des émeutes. Soudain, deux des manifestants ont bondi sur leurs pieds.

«Ils avaient senti que quelque chose les attirait vers le sol, m’a confié Williams. Nous avons pensé qu’ils étaient stupides. Mais, quand nous avons appris qu’ils avaient trouvé un charnier, pour moi, la boucle était bouclée. Nos ancêtres avaient appelé, et c’est là qu’ils étaient.»

À la limite du cimetière, Kristi Williams a effectué une libation d’eau et a prié : «Ancêtres, merci de nous avoir appelés. Je prie pour que nous vous mettions tous en contact avec vos familles et que vous nous guidiez dans ce processus de justice. Je suis vraiment désolée de ce qui vous est arrivé.»

 

Article publié dans le numéro 261 du magazine National Geographic. S'abonner au magazine

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