Herboristes : quand le savoir des plantes a quitté les boutiques pour les laboratoires

Le recours aux plantes médicinales en Occident fut longtemps détenu par les femmes, sous forme de transmission familiale puis grâce à un certificat, supprimé sous le régime de Vichy.

De Solveig Blakowski
Publication 15 sept. 2026, 14:28 CEST
Jusqu'au 19e siècle, les plantes formaient l'essentiel de ce que les médecins appelaient la matière médicale.

Jusqu'au 19e siècle, les plantes formaient l'essentiel de ce que les médecins appelaient la matière médicale.

PHOTOGRAPHIE DE Marilyn Barbone

Jusqu'au 19e siècle, les plantes formaient l'essentiel de ce que les médecins appelaient la matière médicale.

PHOTOGRAPHIE DE Marilyn Barbone

À Figeac, dans le Lot, Émilie Boulay est entourée d'une centaine de plantes sèches en vrac. Elle a passé seize ans derrière un comptoir de pharmacie avant de se former trois ans dans une école d'herboristerie près de Montpellier, puis d'ouvrir sa boutique en 2022. « La pharmacie d'aujourd'hui n'est plus celle que j'ai connue il y a vingt ans, la pression des laboratoires a tout déshumanisé. Il y avait une demande croissante de retour aux soins par les plantes. »

Le métier qu'elle exerce n'a plus d'existence légale. Le diplôme qui y donnait accès a été supprimé le 11 septembre 1941, et rien ne l'a remplacé. « Je ne suis pas autorisée à donner des conseils de santé, encore moins à poser un diagnostic. Certaines plantes sont interdites à la vente, seule une pharmacie peut vendre cette catégorie de plantes sous monopole. »

Avant cette date, la France a délivré ce certificat pendant cent trente-huit ans. À la fin, il était passé presque exclusivement par des femmes.

Jusqu'au 19e siècle, les plantes formaient l'essentiel de ce que les médecins appelaient la matière médicale. Une partie de ce savoir était enseignée dans les facultés, en latin. Un savoir populaire circulait parallèlement dans les maisons, les villages et les boutiques, par la transmission orale et l'usage. Cela était surtout vrai pour l'Europe occidentale et tout particulièrement en France.

Ailleurs, le savoir sur les plantes a suivi d'autres trajectoires. En Chine et en Inde, par exemple, il a été mis par écrit, compilé et enseigné dans des institutions très tôt, ce qui lui a donné une continuité que l'Occident n'a pas connue.

 

UN SAVOIR QUI A LAISSÉ PEU DE TRACES

Au 12e siècle, l'abbesse rhénane Hildegarde de Bingen composa la Physica, qui décrivait des centaines de plantes et leurs usages. À la même époque, à Salerne, une praticienne nommée Trotula fut associée à un traité de soins aux femmes. Son existence fut longtemps mise en doute, jusqu'à ce qu'un manuscrit permette de la rattacher à un texte précis. 

L'historienne américaine Monica Green, qui a édité le corpus salernitain, a consacré un article à la façon dont ces deux femmes sont devenues, des siècles plus tard, les emblèmes d'une médecine féminine authentique que l'on cherchait rétrospectivement. Ce qui les distingue des autres, c'est qu’elles ont laissé des traces écrites, et que leurs textes ont été recopiés. Les femmes qui soignaient sans écrire n'ont laissé, elles, très peu, si ce n’est aucune trace. 

À partir du 13e siècle, la création des facultés de médecine, fermées aux femmes, sépara une médecine autorisée du reste des pratiques. Le savoir se rassembla dans un même lieu, sous un même contrôle, et celles qui en étaient exclues continuaient d'exercer sans titre.

C'est cette seconde filière que l'on a longtemps associée aux femmes accusées de sorcellerie. L'ethnologue Ida Bost, qui a consacré sa thèse aux herboristes en France, ne retrouve pas ces figures dans ses dossiers. « Je n'ai pas vraiment vu se démarquer des herboristes qui ne soient pas des personnages de fiction, et qui aient été plus particulièrement qualifiées de sorcières ou de guérisseuses. L'accusation était plutôt diffuse et générale, que personnalisée et ouverte. »

Portrait de Trotula, en trois-quarts, de face, portant un voile et des manchons en fourrure ; ...

Portrait de Trotula, en trois-quarts, de face, portant un voile et des manchons en fourrure ; illustration tirée de l’ouvrage de Delacoux intitulé Biographie des sages-femmes célèbres, anciennes, modernes et contemporaines (Paris : Trinquart, 1833-1834). / Au XIIe siècle, l'abbesse rhénane Hildegarde de Bingen compose la Physica, qui décrit des centaines de plantes et leurs usages. À la même époque, à Salerne, une praticienne nommée Trotula est associée à un traité de soins aux femmes. 

PHOTOGRAPHIE DE Imprimé par Auguste Foucaud

Portrait de Trotula, en trois-quarts, de face, portant un voile et des manchons en fourrure ; illustration tirée de l’ouvrage de Delacoux intitulé Biographie des sages-femmes célèbres, anciennes, modernes et contemporaines (Paris : Trinquart, 1833-1834). / Au XIIe siècle, l'abbesse rhénane Hildegarde de Bingen compose la Physica, qui décrit des centaines de plantes et leurs usages. À la même époque, à Salerne, une praticienne nommée Trotula est associée à un traité de soins aux femmes. 

PHOTOGRAPHIE DE Imprimé par Auguste Foucaud

L'ambivalence existe pourtant, car « en tant que métier appartenant au domaine de la santé, les herboristes avaient une forme de pouvoir de vie et de mort sur leurs clients », explique l'ethnologue. « Le manque d'encadrement législatif autour de leurs droits, devoirs et connaissances leur a également apporté une forme de liberté dans la définition de leur métier et la pratique de leur art. » Dans les chansons et les fables du 19e siècle, l'herboriste était tour à tour faiseur de miracle et empoisonneur, guérisseur et avorteur.

Ce savoir a laissé peu d’empreintes. « Pas nécessairement habiles avec l'écriture, exerçant dans un cadre législatif incertain, ayant un statut social qui n'était pas le plus valorisé de la société de l'époque, ils n'étaient pas nécessairement très démonstratifs », note Ida Bost. 

 

LE CERTIFICAT DE 1803

La loi du 21 germinal an XI, promulguée le 11 avril 1803, rassembla en un texte ce qui était dispersé. Elle créa le monopole pharmaceutique, réserva la préparation des médicaments aux pharmaciens diplômés, et institua en même temps un certificat d'herboriste. La pharmacopée officielle, liste des produits autorisés, parut en France en 1818. L'État désignait ainsi ce qui était un médicament, qui pouvait le préparer et où l'on pouvait acquérir ce savoir.

Le certificat pouvait être obtenu à partir de vingt et un ans, sans diplôme ni formation préalable, devant un jury composé pour l'essentiel de pharmaciens. L'examen était oral, ce qui l'ouvrait aussi aux candidats qui écrivaient mal.

Ida Bost a effeuillé les dossiers des candidats parisiens pour sa thèse, soutenue en 2016 à Nanterre. « Après 1803, le certificat a attiré une population relativement modeste : près de la moitié des candidats à l'École de Pharmacie de Paris étaient des fils et des filles d'artisans, de petits commerçants et d'ouvriers spécialisés. Au début du siècle, les signatures laissées sur les registres montrent que nombre d'entre eux étaient malhabiles à écrire leur nom. » La moyenne d'âge était d'environ trente ans, et beaucoup exerçaient déjà un autre métier. La part des femmes crut à partir des années 1870 jusqu'à devenir largement majoritaire. En 1935, elles représentaient 87,6 % des 245 candidats.

« Le métier d'herboriste était compatible avec les représentations de l'époque autour des activités socialement convenables pour une femme », explique Ida Bost. « Il appartenait à l'univers du soin, ne nécessitait pas de diplôme spécifique autre que le certificat d'herboriste, et était compatible avec la garde des enfants, puisque la boutique était également le lieu de vie. L'herboriste apparaît ainsi comme le pendant féminin du pharmacien, où la hiérarchie de genre double la hiérarchie entre le "diplôme" et le "certificat". » Certaines passent l'examen pour reprendre le commerce d'un époux pharmacien mort ou absent.

Ces femmes vendaient des plantes, mais aussi de l'eau, du savon, du fil à coudre, de produits d'épicerie, parfois du matériel d'optique. « L'herboriste est là où le médecin n'est pas », résume l'ethnologue, qui a reconstitué les parcours de soin à partir de monographies médicales et de la littérature populaire. « Soit le client n'avait pas les moyens de consulter un médecin, soit le médecin n'avait pas réussi à apporter une réponse à son problème de santé. »

La concurrence avec les pharmaciens s'accentua dans la seconde moitié du siècle, à mesure que les offices des deux professions se multipliaient sur les mêmes trottoirs. Dès 1879, l'Association générale des pharmaciens de France demanda la suppression du certificat d'herboriste. « Ce contexte les invitait à mettre en question la qualité et l'efficacité du savoir herboristique, que nombre d'entre eux dépeignent comme dangereux », explique Ida Bost, qui relève en parallèle des circulations discrètes entre les deux mondes, notamment les filles et femmes de pharmaciens devenues herboristes.

Le certificat fut supprimé en 1941. Celles et ceux qui en étaient déjà titulaires gardèrent le droit d'exercer, mais personne ne put leur succéder, et leur fonds de commerce était invendable. « Nombre d'herboristes quittèrent la profession », résume l'ethnologue.

Marie-Antoinette Mulot, née en 1919, avait obtenu le sien à la faculté de pharmacie de Montpellier l'année même de sa suppression. Elle a tenu une herboristerie au Raincy, en région parisienne, puis à Saint-Gilles, dans le Gard, jusqu'à sa mort en 1999. Son livre, Secrets d'une herboriste, réédité une vingtaine de fois, décrit plusieurs centaines de plantes et leurs usages. Elle y écrit que le gouvernement de Vichy a « assassiné la profession ».

D'autres, comme Michelle Wiatr-Benoit, Suzanne Robert ou Paulette Duhamel, ont publié des manuels dans les années 1960 et 1970, quand renaissait l'intérêt pour les plantes médicinales.

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DE LA TISANE À LA MOLÉCULE

Pendant que l'État encadrait la vente des plantes entières, les laboratoires en extrayaient les molécules. En 1804, l'apprenti apothicaire allemand Friedrich Sertürner isola de l'opium une substance qu'il baptisa morphium, rebaptisée « morphine » par Gay-Lussac. En 1820, les pharmaciens français Joseph Pelletier et Joseph Caventou isolèrent la quinine de l'écorce de quinquina, employée au Pérou contre les fièvres depuis le 16e siècle. Tandis qu'une tisane varie selon la récolte, le séchage et la durée d'infusion, la molécule pesée, elle, ne varie pas.

En 1775, le médecin anglais William Withering fut consulté à propos d'une recette qu'une vieille femme du Shropshire préparait contre l'hydropisie, un œdème massif qu'on rattacha plus tard à une défaillance du cœur. C'est une tisane d'une vingtaine d'herbes de haie et de jardin, un secret de famille dont personne, dans le voisinage, ne connaissait la composition. 

William Withering passa dix ans à faire varier la partie de la plante employée et la saison de récolte, jusqu'à identifier celle qui agissait : la digitale pourpre, Digitalis purpurea. Son ouvrage de 1785, An Account of the Foxglove, rassemble ses observations sur plus de cent cinquante patients, fixe des règles de dosage et décrit les signes d'intoxication. La digitaline restera dans la pharmacopée jusqu'au 20e siècle.

De la femme du Shropshire, il ne mentionna ni le nom, ni les détails de leur rencontre. En 1928, le laboratoire américain Parke-Davis, qui commercialisait des produits à base de digitaline, lui inventa une identité pour sa publicité. Mother Hutton, herboriste à qui le médecin aurait acheté son secret contre des pièces d'or, apparut sur un tableau commandé au peintre William Meade Prince. Le personnage ne figure dans aucune source du 18e siècle.

La connaissance des plantes, loin d'avoir disparu, s’en est vue transformée. À Figeac, Émilie Boulay explique ce que les herboristes reprochent à cette évolution. « La pharmacie en a extrait les principes actifs, réduisant le vivant à une simple molécule. La plante, c'est un ensemble de dizaines de molécules, certaines contrant la toxicité des autres, d'autres au contraire agissant en synergie. » Ses clients viennent, dit-elle, dans un contexte de désert médical, « là où la chimie n'a pas entièrement tenu ses promesses ».

En ce qui concerne le retour des femmes dans le métier, l'herboriste avance une explication proche de celle que les archives donnent pour le 19e siècle : « il faut être une femme pour exercer un métier qui rémunère aussi peu. »

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