Hystérie : la fabrication d'une maladie
Le mot vient du grec « hystera », utérus. Sous cette terminologie, on a interné, on a opéré et on a récusé des témoignages, sans qu'aucune preuve ne soit jamais établie.

Patiente atteinte d'hystérie nocturne, vêtue d'une camisole de force.
Patiente atteinte d'hystérie nocturne, vêtue d'une camisole de force.
Selon Muriel Salle, historienne à l'université Lyon 1, la médecine hippocratique attribuait les symptômes de l'hystérie à un utérus mobile, qui se déplaçait supposément dans le corps et provoquait étouffements, convulsions et angoisses. Le terme quitta le manuel diagnostique américain en 1980. Aucune lésion anatomique n'a jamais été trouvée pour confirmer ces hypothèses.
Ce terme est pourtant encore utilisé dans le langage courant, notamment pour disqualifier la parole d'une femme. La documentariste Pauline Chanu lui a consacré une enquête, Sortir de la maison hantée, et est intervenu au congrès de neurologie et de psychiatrie organisé par Béatrice Garcin, neurologue à l'hôpital Avicenne, durant lequel des patientes sont venues témoigner.
UNE MALADIE D'ARISTOCRATES
Sabine Arnaud, directrice de recherche au CNRS et autrice de L’Invention de l’hystérie au temps des Lumières, a travaillé sur la période 1670-1820. « Jusqu'à la Révolution française, l'hystérie n'était pas une maladie des femmes ; c'était une pathologie de l'aristocratie », affirme-t-elle.
En 1675, le premier médecin de Louis XIV consacra plusieurs pages du journal de santé du roi aux vapeurs du souverain. Ainsi, être vaporeux valait marque de délicatesse, chez les hommes comme chez les femmes de la bonne société.
« On parlait de vapeurs, de suffocations de matrice, de mal de mère, d'affections utérines », le vocabulaire resta flottant tout le siècle, comme l'explique l'historienne des sciences. Le substantif apparut en 1703 et resta rare. En 1818 encore, un dictionnaire médical proposa sa définition sur douze diagnostics donnés comme synonymes.
Les symptômes n'étaient pas mieux fixés, « ils formaient une constellation plus qu'une liste : pâleurs, étouffements, raideurs, vertiges, tremblements, convulsions, évanouissements, catalepsie, rires et pleurs sans mesure. Aucun d'entre eux seul ne suffisait à fixer le diagnostic. »
Faute de critères, les médecins comparaient l'affection à Protée, divinité marine capable de prendre toutes les formes. « En faisant de l'inconstance le trait définitoire de l'affection, la métaphore retournait la faiblesse logique en caractéristique », analyse Sabine Arnaud.
Les médecins qui publiaient sur le sujet visaient un public large, ils s'adressaient aux lettrés de leur temps, c'est-à-dire à d'éventuels patients. Le terme passa alors dans les romans, puis dans les pamphlets révolutionnaires. « Cette circulation n'était pas l'aval de la médecine : elle en était un des moteurs », souligne la chercheuse.
L'ASSIGNATION AUX FEMMES
Le diagnostic se resserra sur un seul sexe entre 1801 et 1818, sans qu'aucune découverte anatomique ne l'accompagne. Les médecins situaient le siège de la pathologie dans la « matrice » c'est-à-dire l'utérus, et l'un d'eux, Jean-Baptiste Louyer-Villermay, affirmait : « un homme ne peut pas être hystérique, il n'a pas d'utérus. » Sa définition de 1818 fixa alors la catégorie pour tout le siècle.
« Ce resserrement prend sens dans le contexte post-révolutionnaire, où la santé du corps de la nation devient une urgence : l'hystérie cristallise alors un discours médical sur les femmes et leurs responsabilités envers la nation, un corps sain pour mettre au monde des citoyens sains capables de la défendre », analyse Sabine Arnaud.
Muriel Salle relie le phénomène au projet révolutionnaire lui-même. « Ce projet d’universalité exclut les femmes. L'historienne Joan W. Scott l'a montré, au moment même où s'abolissent les privilèges de sang, la différence des sexes devient la seule différence légitime. [...] Les femmes paient, en somme, de leur infériorisation naturalisée l'accès des hommes à l'égalité. »
« Dans leur immense majorité, [les patientes] étaient des femmes du peuple : des ouvrières, des domestiques, des blanchisseuses, des couturières, des filles de service, parfois des prostituées. Des femmes pauvres, souvent isolées, sans ressources ni famille pour les protéger », décrit l'historienne. « L'hôpital et l'asile du 19ᵉ ne recevaient pas les femmes de la bourgeoisie. Celles-là étaient soignées chez elles, on parlait d'attaques de "nerfs", de "vapeurs". La misère était en quelque sorte une condition d'entrée. »
« Ce qu’on lit sur les patientes, c’est presque toujours un discours sur elles, jamais un discours qui émanait d’elles. Elles étaient décrites, mesurées, classées, souvent réduites à un type : la fille-mère, l’alcoolique, la simulatrice, la déséquilibrée », explique Muriel Salle à travers les archives qu'elle a pu décortiquer. Dans les établissements privés, comme l'a établi Laure Murat, 80 % des femmes étaient placées par un père, un frère ou un mari, pour des motifs que les registres consignent de la sorte : inconduite, mauvaises fréquentations, refus de travail, agitation, grossesse hors mariage, ivresse. Les médecins qui posaient ces diagnostics étaient exclusivement des hommes, le concours de l'internat ne s'ouvrit aux candidates qu'en 1886.
À l'asile, la guérison passait par le travail, distribué selon le sexe : les champs et les ateliers pour les hommes, la cuisine, la lessive et la couture pour les femmes. « Guérir, pour une femme, c'était réapprendre son rôle de sexe », commente Muriel Salle, qui relève une ironie de l'histoire : « le ménage prescrit comme thérapie au 19ᵉ siècle est exactement ce que nous décrivons aujourd'hui comme pathogène sous le nom de charge mentale. » Elle en tire une conclusion : « à l'asile, la folie féminine n'est pas seulement soignée, elle est fabriquée. L'hystérie n'est pas une maladie que l'on découvre. C'est une catégorie qui fait tenir un ordre du genre. »

Jean-Martin Charcot, neurologue français, professeur de clinique des maladies nerveuses à la faculté de médecine de Paris et académicien, donnant un cours sur l'hystérie. Tableau peint en 1887 par André Brouillet
Jean-Martin Charcot, neurologue français, professeur de clinique des maladies nerveuses à la faculté de médecine de Paris et académicien, donnant un cours sur l'hystérie. Tableau peint en 1887 par André Brouillet
Le service de Jean-Martin Charcot, à la Salpêtrière, donna au diagnostic sa forme la plus connue. Les leçons du mardi se tenaient devant un public, les crises y étaient provoquées, et l'Iconographie photographique de la Salpêtrière découpa la crise en phases.
« Ce qui faisait l'unité de cet outillage, c'est d'abord une conviction : que la vérité d'un être est inscrite dans son corps, et qu'il suffit de bien regarder pour la lire », explique Muriel Salle. « On voit les médecins traquer des "signes tangibles", des stigmates anatomiques réputés stables, objectifs, mesurables. Et l'instrument privilégié, c'est la photographie. On épingle un spécimen, et le sujet disparaît derrière son corps. »
On serre sur le ventre des patientes une ceinture vissée jusqu'à comprimer les ovaires, censée déclencher une crise ou l'interrompre. Le répertoire comprend aussi l'isolement, les douches froides, l'électrothérapie, et dans les cas extrêmes l'ablation des ovaires. « Beaucoup de ces gestes visent moins à soulager qu'à maîtriser », observe Muriel Salle. « Maîtriser un corps jugé débordant, le ramener à la norme. On la montre, on la photographie, on la fait "performer" sa crise. Elle n'est pas une personne dont on écoute la plainte. »
Un siècle plus tôt, les malades aisés écrivaient à leur médecin et racontaient eux-mêmes leur affection. « Dans les milieux aristocratiques ou lettrés, le diagnostic n'est pas tant une assignation que le début d'une relation suivie entre patient et médecin », précise Sabine Arnaud. « Dans les milieux plus populaires, nul prestige pour des troubles considérés avec méfiance, suspicion, effroi, ou ironie. »
« Dire d'une femme qu'elle est "hystérique", c'était souvent une manière savante de dire qu'on ne pouvait pas la croire », note Muriel Salle. « Cela se joue de la manière la plus aiguë dans les affaires de mœurs. Quand une femme, ou une enfant, portait plainte pour un viol ou une agression, c'est l'expert qu'on chargeait de lire sur le corps les "signes" de l'attentat. C'est l'histoire d'un instrument qui a servi, très concrètement, à ne pas entendre ce que des femmes avaient à dire, dans le cabinet médical comme au tribunal. »

Représentation de l'hystérie et de certains troubles apparentés. Dans les instituts, une attention particulière était portée à l'application de la cure de repos, du massage, de l'électrothérapie et de l'hypnose (gravure de 1897).
Représentation de l'hystérie et de certains troubles apparentés. Dans les instituts, une attention particulière était portée à l'application de la cure de repos, du massage, de l'électrothérapie et de l'hypnose (gravure de 1897).
CE QUE VOIENT LES NEUROLOGUES AUJOURD'HUI
La neurologue Béatrice Garcin retrouve dans les descriptions des patientes du 19ᵉ siècle des tableaux qu'elle observe en consultation.
« Les patientes photographiées à la Salpêtrière présentaient très vraisemblablement des troubles neurologiques fonctionnels. Lorsqu'on examine les descriptions cliniques de l'époque, notamment celles rapportées dans les leçons de Charcot, on retrouve de nombreuses similitudes avec les symptômes observés chez certains patients aujourd'hui », explique-t-elle. « Ces ressemblances concernent en particulier certains types de troubles de la marche, les anomalies sensitives, la présentation des crises, les postures dystoniques. »
Néanmoins, « il n'existe aucun lien entre l'utérus et les troubles neurologiques fonctionnels, et même si ces troubles sont plus fréquents chez les femmes, ils touchent également les hommes, qui représentent environ 25 à 30 % des patients », souligne la neurologue.
« De nombreux travaux montrent que les symptômes physiques rapportés par les femmes sont plus facilement attribués à des causes psychologiques que ceux rapportés par les hommes. En neurologie, je l'observe aussi souvent, avec régulièrement des patientes adressées pour trouble neurologique fonctionnel au vu du contexte : c'était des femmes, relativement jeunes, présentant des facteurs de stress, et non suite à un raisonnement diagnostique clinique. Dans ce cas, le diagnostic est d'ailleurs souvent infirmé. »
La neurologue énumère les raisons d'abandonner l'ancien terme. « Le mot "hystérie" entretient une confusion entre une maladie neurologique fonctionnelle et la personnalité histrionique. Enfin, dans le langage courant, ce terme est surtout utilisé pour discréditer la parole, en particulier celle des femmes. Pour toutes ces raisons, le terme, à la fois inexact, stigmatisant et porteur de nombreuses confusions, devrait être définitivement abandonné. »
Sabine Arnaud rappelle que la question du nom s'est déjà posée. Pour les médecins du début du 19ᵉ siècle, cela était censé attester l'origine de la maladie. « L'acte de dénomination tranche dans le volume du savoir et le réorganise : il oriente la perception, installe des compétences, fait exister certains patients et en oblitère d'autres. Il faudrait demander au nouveau nom ce que l'on demandait à l'ancien : qu'est-ce qu'il permet d'affirmer ? Quelles divisions du savoir met-il en place ? Que devient la parole de la personne diagnostiquée ? »
