Jeanne Baret, première femme à avoir fait le tour du monde
Embarquée déguisée en homme sur l'expédition Bougainville, la botaniste française collecta des milliers de spécimens végétaux qui rejoignirent l'herbier national.

Portrait de Jeanne Baret, botaniste et aventurière française.
Portrait de Jeanne Baret, botaniste et aventurière française.
Sur le port de Rochefort, en décembre 1766, un jeune homme se présenta devant le naturaliste Philibert Commerson et lui offrit ses services. Commerson devait embarquer sur L'Étoile, le navire de l'expédition Bougainville, et cherchait toujours un assistant, sa famille lui ayant proposé des candidats qu'il avait tous écartés. Il engagea l'inconnu sur-le-champ.
Ils se connaissaient depuis six ans. Le jeune homme s'appelait en réalité Jeanne Baret, née à La Comelle en Bourgogne le 27 juillet 1740. Fille de journaliers, elle était entrée vers 1760 au service du naturaliste comme gouvernante avant d'en devenir la compagne. La marine royale interdisait les femmes à son bord, et la scène du quai avait été répétée pour que personne n'ait à répondre de sa présence.
« Je crois que cela donne la mesure de la naïveté de Commerson et de Baret sur la vie en mer, qu'ils aient pensé pouvoir s'en tirer ainsi », relève Glynis Ridley, professeure à l'université de Louisville, qui lui a consacré une biographie. Elle attribue son départ à « la curiosité de voir tout ce que Commerson lui promettait du voyage, à ses sentiments pour lui, et aussi à une naïveté sur le fonctionnement de leur supercherie ».
Neuf ans plus tard, Jeanne Baret remit le pied sur le sol français. La botaniste était devenue la première femme à avoir fait le tour du globe.
LA FRANCE EN QUÊTE D'UN CONTINENT
« La France sortait exsangue de la perte de ses territoires nord-américains, dont le Québec, au profit de la Grande-Bretagne, à l'issue de la guerre de Sept Ans », rappelle Glynis Ridley. « Elle revendiquait encore des terres aux Caraïbes et des comptoirs en Inde, et voulait de nouvelles sources de nourriture, de bois et de textile pour se soutenir elle-même et soutenir son empire. »
Les Lumières croyaient qu'un continent restait à découvrir dans l'hémisphère sud, pour faire pendant aux terres connues du nord. Ils l'appelaient la Terra Australis Incognita. Espagnols, Portugais, Britanniques et Néerlandais avaient déjà envoyé des navires en faire le tour du monde pour tenter de la trouver. La France, elle, n'en avait encore financé aucun.
Dans un port comme Rochefort, précise-t-elle, « les plus anciens jardins botaniques étaient à l'origine liés à la marine, puisqu'il existait des planches de terre pour repiquer les spécimens des navires qui rentraient ». On y cherchait les espèces transplantables, qui nourriraient une colonie ou seraient rapportées par la Compagnie des Indes.
Nommé botaniste de l'expédition par brevet royal, Commerson reçut une somme pour recruter un assistant capable de repérer les plantes à potentiel commercial et de travailler en étroite proximité pendant trois ans. À l'embarquement, le capitaine de L'Étoile, François Chesnard de la Giraudais, lui céda sa cabine en raison du volume de son matériel, si bien que Jeanne Baret y disposa de latrines particulières et échappa aux commodités communes à bord.

Vue de la Nouvelle-Cythère découverte par M. de Bougainville. Artiste inconnu, peut-être Romainville ou Duclos-Guyot, Département des cartes et plans. Pf. 176 div.7 p. 1D.
Vue de la Nouvelle-Cythère découverte par M. de Bougainville. Artiste inconnu, peut-être Romainville ou Duclos-Guyot, Département des cartes et plans. Pf. 176 div.7 p. 1D.
LE SAVOIR DES HERBIÈRES
Dans l'Europe moderne, les apothicaires achetaient leurs matières premières végétales à des femmes que l'on appelait herbières. « Ces femmes maintenaient vivante une tradition orale sur les usages médicinaux supposés des plantes, et les apothicaires n'auraient probablement pas su où les chercher sur le terrain », explique Glynis Ridley. Le botaniste britannique Joseph Banks, rappelle-t-elle, payait des herbières pour qu'elles lui enseignent ce qu'on leur avait transmis des propriétés curatives des plantes. Botanistes masculins et herbières occupaient des sphères séparées.
Commerson, lui, avait été destiné au droit par son père avant d'obtenir un compromis familial sur la médecine et de choisir Montpellier pour établir son jardin botanique. Devenu docteur en 1760, il épousa Antoinette Beau et s'installa à Toulon-sur-Arroux, à une vingtaine de kilomètres de La Comelle, où il fut connu en quelques mois pour sa propre tisane. « Rien dans son parcours ne laissait supposer qu'il avait cette compétence », relève Glynis Ridley. « Je me suis donc demandé si la connaissance des plantes n'était pas la clé de la relation entre Baret et Commerson. »
La seule représentation connue de Jeanne Baret la montre tenant une gerbe de plantes, selon la convention iconographique qui servait à figurer les botanistes, et Bougainville parlait du couple au pluriel dans son journal : « les botanistes ». Un carnet conservé au Muséum d'histoire naturelle, parmi les papiers de Commerson, est attribué à sa compagne. « Il est entièrement en français, alors que lui écrivait en latin. Il détaille des espèces indigènes françaises et contient une recette d'abortif, et beaucoup d'herbières exerçaient comme sages-femmes. En somme, je pense que Baret pouvait enseigner à Commerson toute la tradition orale des plantes médicinales qu'il ne pouvait pas apprendre en faculté de médecine. »
Le testament que le naturaliste rédigea avant le départ demandait qu'en cas de décès, Jeanne Baret dispose d'une année dans leur appartement commun pour trier et cataloguer ses spécimens en vue d'un don à la collection royale.
« BÊTE DE SOMME »
À bord, Jeanne Baret accomplissait les tâches d'un valet de chambre, et à terre elle portait l'équipement de collecte. Du passage du détroit de Magellan nous est parvenue la description la plus précise de son travail. Les navires franchirent le détroit au ralenti pour ne pas éventrer leurs coques sur les moraines glaciaires immergées, et le couple fut débarqué sur les rives pour relever la flore.
« C'est Jeanne Baret qui faisait toute l'escalade des pentes d'éboulis, en portant tout l'attirail de la botanique de terrain du 18e siècle », raconte l'historienne, qui énumère la besace, la presse portative et les boîtes destinées aux échantillons. « Et rappelez-vous qu'elle faisait cela la poitrine comprimée par des bandes de lin. » Les officiers de l'expédition l'appelaient la bête de somme de Commerson.
La règle voulait qu'un domestique ne partageât pas la cabine de son maître, et l'arrangement finit par se voir. Le chirurgien du bord, François Vivès, tint deux versions de son journal, et toutes deux racontent la même scène : un groupe d'hommes confronta Jeanne Baret le jour où elle dut quitter la cabine, et elle brandit un pistolet, qu'elle avait pris soin d'emporter. Vivès la nommait la « fausse suivante », titre d'une pièce de Marivaux de 1724 dans laquelle une femme se déguise en homme pour surveiller son amant.
Interrogée par le capitaine sur les raisons pour lesquelles on ne la voyait jamais aux latrines communes et qu'elle ne se rasait pas, Jeanne Baret répondit qu'elle était eunuque, et cela suffit à clore l'affaire.
Le 22 mars 1767, la cérémonie du passage de la ligne imposa à tous ceux qui n'avaient jamais franchi l'équateur d'être baptisés par le père Neptune. Sur L'Étoile, tous les baptisés furent déshabillés, à l'exception d'un seul, qui le traversa entièrement vêtu. « Je pense que l'équipage savait qu'elle était une femme », conclut Glynis Ridley. « Mais comme leurs officiers ne faisaient rien et laissaient la mascarade se poursuivre, ils ont suivi. »

Spécimen original de Bougainvillea provenant de la collection du Muséum d'Histoire naturelle de Paris.
Spécimen original de Bougainvillea provenant de la collection du Muséum d'Histoire naturelle de Paris.
SON NOM EFFACÉ
En décembre 1768, l'expédition repartit de l'île de France, aujourd'hui l'île Maurice, colonie esclavagiste et principale base française de l'océan Indien. Commerson, Baret et l'astronome Véron y restèrent à terre, officiellement pour aller herboriser à Madagascar, en réalité parce que le naturaliste n'avait rapporté aucune plante d'utilité commerciale évidente et que Véron avait échoué à établir une méthode fiable de calcul de la longitude en mer.
Le couple logea d'abord chez l'intendant de l'île, qui venait de fonder le jardin de Pamplemousses et y acclimatait des muscadiers et des girofliers pour briser le monopole néerlandais sur les épices. Ils habitèrent différentes îles avant la mort de Commerson, en 1773.
« Parce que Baret n'était pas l'épouse de Commerson, elle n'avait aucun statut aux yeux de la loi », souligne Glynis Ridley. « Quand elle est revenue à la maison qu'ils avaient occupée à Port-Louis, elle a découvert que la collection de spécimens que le couple avait rassemblée avait été saisie, en vue d'être renvoyée en France. Baret n'avait rien d'autre que les vêtements qu'elle portait. »
Un document mauricien de décembre 1773 la condamnait à une amende pour vente d'alcool le jour du sabbat, ce qui atteste qu'elle travaillait alors dans une taverne. C'est peut-être là qu'elle rencontra Jean Dubernat, ancien forgeron et soldat qui rentrait en métropole au terme de son service, et qu'elle épousa à Port-Louis en 1774. Elle avait alors refait fortune, au point de posséder des biens et, note Danielle Clode, des esclaves. Début 1775, elle débarqua en France, neuf ans après en être partie.
Les spécimens rassemblés par le couple, plus de six mille selon l'article qui décrivit en 2012 la première espèce portant son nom, furent versés à ce qui constitue aujourd'hui l'herbier national, dont Glynis Ridley a parcouru les rayonnages. « Le système de classement, visible au bout de chaque rangée de l'immense système de compactus, se fait par noms de botanistes. Et tous les noms sont masculins. Je suis certaine que la contribution de Baret n'est pas la seule contribution féminine à avoir été effacée de cette manière. »
En 1785, dix ans après son retour, l'État lui accorda une pension. Le brevet rappelait qu'elle fit le tour du globe par le moyen d'un déguisement, qu'elle s'attacha au service du sieur de Commerson, qu'elle partagea avec courage les travaux et les dangers de ce savant, et qualifiait sa conduite d'exemplaire. La somme, deux cents livres par an à prendre sur la caisse des invalides de la marine, était celle qu'on accordait aux hommes pour leur contribution à la science, ce dont l'historienne conclut qu'il s'agissait du premier cas connu d'une femme pensionnée par un État pour un travail scientifique. Jeanne Baret mourut à Saint-Aulaye, en Dordogne, le 5 août 1807, à soixante-sept ans.
Commerson avait projeté de lui dédier un genre malgache, Baretia, dans le manuscrit 887 de ses archives au Muséum, où il la qualifie de vaillante jeune femme et la remercie pour tant de plantes jamais récoltées auparavant. Il mourut sans publier cette dédicace, et les espèces concernées furent rattachées au genre Turraea, déjà nommé quand ses spécimens parvinrent à Paris. Il fallut attendre 2012 pour qu'une liane des forêts de montagne d'Équateur et du Pérou, aux feuilles de formes très variables, reçoive le nom de Solanum baretiae.
Plus de soixante-dix espèces portent le nom de Commerson.
