Racisme systémique : le poids des stéréotypes

Les stéréotypes racistes peuvent changer les comportements des personnes visées, anxieuses qu'une de leurs actions confirment ces préjugés.

Publication 20 janv. 2021 à 16:54 CET
Les stéréotypes racistes peuvent changer les comportements des personnes visées, anxieuses qu'une de leurs actions confirment ...

Les stéréotypes racistes peuvent changer les comportements des personnes visées, anxieuses qu'une de leurs actions confirment ces préjugés.

Photographie de Markus Spiske / Unsplash

À seulement dix-neuf ans, Kelly porte déjà en elle un certain nombre de complexes et d'angoisses. Pas uniquement parce qu'elle sort de l'adolescence. La jeune femme subit des moqueries et insultes racistes depuis son entrée au lycée. Un jour, un père souffle à son fils : « mets ton masque, ça va sentir mauvais » en la fixant. Un événement loin d'être isolé.

Au sein des murs de son internat, ce cliché raciste circule plus vite que le variant anglais du coronavirus. «J'y entends tout le temps que les Noirs ont une mauvaise odeur » soupire-t-elle. Kelly vit dans la peur de confirmer cette image digne de l'époque coloniale et multiplie les stratagèmes pour éviter d'apporter de l'eau au moulin de ses détracteurs. « Avant chaque sortie, je prends une douche, qu'importe l'heure, et je mets une double dose de parfum. Même si mes amies m'assurent que je sentais bon avant d’effectuer tout ce rituel. »

Kelly n'est pas la seule à se contorsionner pour ne pas confirmer des préjugés. De nombreux stéréotypes pèsent sur les personnes racisées.

 

Racky Ka, docteure en psychologie sociale.

Photographie de Racky Ka

Racky Ka, docteure en psychologie sociale, autrice d'une thèse sur le sujet, en a identifié une quinzaine en France concernant les Noirs. Parmi eux, « Les Noirs sont des étrangers », « ont une forte odeur » « parlent fort », « vivent en banlieue » ou encore « sont moins intelligents ». « Ce sont des croyances sociétales que tout le monde connaît sans forcément y adhérer. Les personnes noires savent que les autres les considèrent d'abord par leur couleur de peau car ils ne les connaissent pas personnellement. Ainsi, elles anticipent.  Elles mettent plus de parfum, parlent doucement ou encore font bien attention à ne pas arriver en retard».

Un poids psychologique que supportent également les personnes définies comme asiatiques ou arabes, elles aussi renvoyées à un certain nombre de clichés. Ainsi, les personnes définies comme arabes sont stéréotypées « agitées », « agressives » ou « insolentes », selon une étude qui date de 2001. « Il y a probablement eu une évolution de ces clichés» précise Michaël Dambrun, l'un des auteurs de l'enquête. Difficile d'en savoir plus : il n'y a pas de données récentes sur le sujet. « En France, les recherches sur la menace du stéréotype chez les minorités ethniques sont encore rares » indique Racky Ka. Mais pour Sarah, étudiante en commerce, ces préjugés continuent encore de peser lourd. « On tente de ne jamais se faire remarquer. On essaye de minimiser notre existence. Si une personne blanche revendique des choses, on dit qu'elle a du caractère. Si c'est nous, c'est tout de suite l'Arabe, la sauvage qui crie. C'est très frustrant d'avoir à se museler parce que l'on a peur de virer dans les clichés racistes que l'on a intériorisés. Cela met beaucoup de pression au quotidien» témoigne la jeune femme. En changeant de milieu social, elle a pris conscience de toutes ces injonctions.  «Quand j'étais au collège en ZEP dans les quartiers nord de Marseille, j'étais entourée de gens de ma communauté. Je ne voulais pas être comme eux. Je me disais que je valais mieux que cela. J'avais développé une haine de moi-même». Puis elle intègre un lycée réputé de la région, côtoyant des gens de toutes les origines. « J'ai compris ce que je rejetais : l'image stéréotypée que mes camarades avaient des Arabes. Cette haine de moi-même était en fait du racisme intériorisé. Alors même que j'ai une personnalité propre! ».

Pour beaucoup d'autres, la pression d'être un bon « représentant » existe. Joël en a fait l'expérience lors de ses classes préparatoires au Maroc. « Pour mes camarades de classe, les Noirs étaient des gens moins intelligents qui avaient besoin d'aide. J'étais décidé à travailler plus pour prouver que les personnes noires ne sont pas idiotes. Quand mes collègues ont vu que je m'en sortais bien – ils me demandaient souvent mes notes - le stéréotype a évolué pour devenir « les Noirs travaillent beaucoup ». J'avais donc toujours une forme de pression liée à ma couleur de peau » relate celui qui est aujourd'hui étudiant ingénieur en France.

De nombreux stéréotypes pèsent sur les personnes racisées.

Photographie de RyanJLane / iStock by Getty Images

Parfois, cette pression devient si intense que les concernés en viennent finalement à confirmer le cliché négatif. Aux États-Unis, en 1995, deux chercheurs partent du constat que le stéréotype des « personnes noires peu intelligentes » est très présent dans la société américaine. Ils décident de  faire passer un test. Quand le questionnaire s'intitule « test d'intelligence », les Noirs réussissent moins bien que les Blancs. Quand le même questionnaire s'annonce comme un « test de raisonnement », les Noirs réussissent aussi bien que les Blancs. Conclusion de l'étude : les stéréotypes créent un tel niveau d'anxiété qu'ils modifient l'état émotionnel, la performance, et contribuent à s'auto-alimenter. C'est « la menace du stéréotype », selon les termes des chercheurs. La situation est assez similaire en France : Racky Ka a mené l'enquête lors de sa thèse en 2013. « On retrouve bien ce cliché de l'incompétence intellectuelle, même si c'est à un niveau un peu moindre qu'aux États-Unis. On constate également que les personnes noires, dans leur manière d'interagir et d'organiser leur vie, font face à cet effet de menace du stéréotype au quotidien » affirme la docteure, aujourd'hui psychologue. La présence de l'autre n'est pas forcément nécessaire pour que les clichés racistes changent la manière de faire. Toutefois, « le contexte joue énormément », rappelle Racky Ka. « Si je suis la seule Noire de la salle, j'aurai plus de risques de subir la menace des stéréotypes. Certains patients me disent même regarder sur Linkedin pour voir s'il y a d'autres Noirs dans l'entreprise avant de postuler par peur d'être confrontés à ces clichés ».

Les stéréotypes n'existent pas seulement dans la psyché humaine : ils sont encore énoncés à voix haute. À travers des insultes ou des menaces, mais aussi des remarques ou des questions. Ils sont parfois même véhiculés par des « compliments » qui finissent toujours par renvoyer à des préjugés. Un jour, Yacine, qui est né et a grandi à Marseille, aide une dame âgée à porter ses courses. Il est gratifié d'un « merci, toi, tu es bien intégré ! ». « Cela peut paraître anodin, mais j'étais enfant à l'époque et je m'en souviens encore. Ça m'a marqué » relève l'ingénieur de 36 ans.  « On me dit parfois que je suis belle pour une Noire en pensant me faire plaisir» soupire Delphine, étudiante infirmière. «Ce que je préfère c'est quand on me dit, 'tu t'exprimes bien, on ne dirait pas du tout que tu es une Arabe'» ironise Sarah.  «Ce n'est tout simplement pas un compliment quand la phrase commence par « pour une Arabe » ou « pour une Noire » ! Cela signifie que l'on est censés correspondre à un stéréotype négatif » souligne-t-elle.

Pourtant, difficile de rappeler à ses interlocuteurs qu'une remarque est blessante. C'est se confronter à une situation désagréable et devoir prendre en charge une forme d'éducation au racisme. «C'est une double peine pour les personnes racisées. Dans le milieu professionnel, cette charge d'éducation doit peser sur les entreprises, pas sur les victimes» rappelle Racky Ka. Mais dans le monde du travail, dénoncer un propos raciste peut avoir de lourdes conséquences. « Une de mes patientes a été victime de harcèlement discriminatoire dans une grande institution française. Quelqu'un de sa hiérarchie lui faisait des "blagues" racistes à répétition de type: « moi j'aime pas les Noirs, mais toi je te parle quand même un peu ». Elle a essayé de faire intervenir les directeurs mais cela n'a pas fonctionné. Elle a été traitée comme une coupable et cela l’a menée à s’isoler de l’équipe. Aujourd'hui elle est suivie par un psychiatre, multiplie les arrêts maladie et prend des antidépresseurs. Pourtant elle a encore la force d'aller au procès » relate Racky Ka. Une exception. Sur les 1,1 millions de personnes qui disent avoir été victimes d'au moins une atteinte à caractère raciste, antisémite ou xénophobe en 2019, seules 6603 affaires ont été transmises à la justice, selon une enquête de l'Insee et de l'Ined.  En cause : la peur de l'accueil par les forces de l'ordre lors du dépôt de plainte, le taux élevé d'abandon des poursuites, et la difficulté d'apporter la preuve de l'acte raciste.

Aboubacar, agent de sécurité dans un centre commercial, a ainsi renoncé à porter plainte après des insultes racistes particulièrement virulentes dans le cadre de son travail. « Je sais très bien que cela n’aboutira à rien » souffle-t-il, ses yeux fatigués derrière ses lunettes carrées. « Cela demande énormément d'énergie sans garantie d'un résultat » ajoute la docteure en psychologie sociale. « On peut tomber sur des policiers racistes qui ne voient pas où est le problème. Même dans le cadre d'un conflit au travail, avoir une conversation avec son manager peut s'avérer très compliqué. Si votre hiérarchie n'est pas sensibilisée à la question, c'est mal parti. La grande majorité des gens subit donc sans rien dire» poursuit-elle. Pour enrayer le problème, la chercheuse propose de briser le tabou du racisme et de la couleur de peau, d'une part.  « En France, on en parle mal, on ne va jamais au fond des choses » explique-t-elle. Et d'assurer des formations ainsi que de la sensibilisation. « C'est une question de volonté politique. On le fait très bien pour le harcèlement sexuel et les agissements sexistes. Pour le racisme, nous en sommes seulement aux prémices ».

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