Sur la route de la soie, la préservation controversée du patrimoine de Samarcande

Préserver l'histoire ou risquer de l'effacer ? En Ouzbékistan, la restauration du patrimoine de Samarcande crée la controverse.

De Patrick Kenny
Publication 13 janv. 2022, 14:37 CET
Un jeune garçon passe devant la somptueuse mosquée Bibi-Khanym, construite au 14e siècle par l'illustre conquérant Tamerlan. ...

Un jeune garçon passe devant la somptueuse mosquée Bibi-Khanym, construite au 14e siècle par l'illustre conquérant Tamerlan. La mosquée, ainsi que divers autres édifices historiques de Samarcande, en Ouzbékistan, est l'objet d'une controverse dans laquelle universitaires, locaux et agences gouvernementales s'affrontent pour décider de la meilleure façon de conserver le patrimoine de la ville.

PHOTOGRAPHIE DE Bert de Ruiter, Alamy Stock Photo

À première vue, les coupoles turquoise et les murs étincelants de la mosquée Bibi-Khanym incarnent ce que recherche tout bon visiteur venu découvrir l'histoire de Samarcande : romantisme, splendeur, piété et mémorial à la richesse et à la gloire de cette ville jadis située sur la route de la soie en Ouzbékistan. Bâtie à l'aube du 15e siècle, la mosquée tire son nom de l'épouse de Timour, seigneur de guerre connu sous le nom de Tamerlan en Occident, conquérant d'une grande partie de l'Asie avant sa mort en 1405. Sous les coupoles de la mosquée, le portail arbore une calligraphie sophistiquée alors que les murs vertigineux de l'enceinte sont recouverts d'une mosaïque de carreaux azur et dorés. 

Cependant, les apparences sont parfois trompeuses. Quelques décennies en arrière, l'une des célèbres coupoles bleutées laissait apparaître une fissure, l'autre s'était totalement effondrée ; elles sont désormais reconstruites. Une partie de la calligraphie est un ajout de la fin du siècle dernier, alors que de nouvelles sections de la mosaïque utilisent des motifs modernes qui détonnent aux côtés de leurs ancêtres médiévaux. Même les murs ne sont plus ce qu'ils étaient : au fil des siècles, ils ont miraculeusement échappé aux conséquences de l'âge pour prendre de la hauteur.

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La place du marché de Samarcande en 1910. En arrière-plan, on aperçoit les ruines de la mosquée Bibi-Khanym, partiellement détruite lors d'un séisme en 1897.

PHOTOGRAPHIE DE Roger Viollet, Getty Images
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L'entrée de la mosquée Bibi-Khanym est décorée des traditionnels carreaux en céramique émaillée, pour la plupart des répliques produites dans le cadre des travaux de rénovation.

PHOTOGRAPHIE DE Mel Longhurst, VW Pics, Redux

Depuis des années, cette mosquée et d'autres édifices historiques de Samarcande font l'objet de vifs débats parmi les locaux, les touristes, les universitaires, le gouvernement et les agences internationales. Certains estiment les réparations nécessaires pour protéger ces sites et maintenir les revenus essentiels générés par le tourisme. D'autres s'opposent à ce qu'ils perçoivent comme des restaurations bâclées qui endommagent les structures initiales et entraînent la démolition de quartiers jugés indignes de conservation.

L'UNESCO a accordé le statut de Patrimoine mondial à diverses localités en Ouzbékistan, dont Samarcande, que l'organisation qualifie de « carrefour et lieu de synthèse des cultures du monde entier », ce qui ne l'a pas empêché de critiquer sans cesse les travaux de reconstruction.

La querelle se prolonge depuis plusieurs décennies, mais la situation pourrait bientôt changer. De récentes initiatives laissent poindre à l'horizon une approche plus collaborative, visant à préserver l'histoire de Samarcande de façon durable.

 

ENTRE FICTION ET RÉALITÉ

L'Ouzbékistan, et plus particulièrement la ville de Samarcande, abrite des merveilles de l'architecture islamique parmi les plus réputées au monde et a longtemps été source de fascination pour la culture occidentale. Sans même avoir visité la ville, le poète anglais Christopher Marlowe écrivait au sujet de Samarcande « dont les tourelles brillantes consterneront les cieux, » Edgar Allan Poe la qualifiait de « reine de la Terre » et James Elroy Flecker intitula son poème le plus célèbre The Golden Journey to Samarkand.

Afin d'immortaliser ce romantisme et cet enthousiasme, mais aussi pour créer une identité nationale, les gouvernements ouzbeks ont successivement érigé de nombreuses statues de Tamerlan, placardé la mention Route de la soie à travers le pays et mené d'importants travaux de réparation des édifices historiques, notamment à Samarcande. Ces efforts de restauration sont allés bien au-delà de la mosquée Bibi-Khanym.

Ainsi, l'entrée du Gour Emir où repose Tamerlan a été largement reconstruite et ornée d'une nouvelle inscription coranique. Dans le centre-ville, la place publique connue sous le nom de Registan est entourée de trois immenses écoles coraniques, ou médersas, toutes recarrelées en laissant place à des motifs kaléidoscopiques. Ailleurs dans le pays, d'autres villes ont fait l'objet de travaux similaires.

Aux yeux de certains, ces restaurations ont évité à l'Ouzbékistan de voir disparaître à jamais son patrimoine historique. Les monuments concernés ont été endommagés par des séismes et pillés pour leurs matériaux de construction ; sans ces réparations, ils se seraient probablement effondrés complètement. Le résultat n'est pas pour déplaire aux touristes qui s'émerveillent devant la taille et la beauté des portails ornés de céramique, des coupoles iridescentes et des cours au pavement intact.

Au fil du temps, de grands chantiers de rénovation ont été lancés dans différentes villes ouzbeks, notamment Bukhara, autre jalon célèbre de la route de la soie situé à l'ouest de Samarcande.

PHOTOGRAPHIE DE Markus Kirchgessner, Laif, Redux

Et les touristes étrangers ne sont pas les seuls à être impressionnés. D'après Odil Jahangirov, propriétaire d'un hôtel à Samarcande, même les visiteurs en provenance de la capitale ouzbek, Tashkent, sont fréquemment bluffés par les restaurations. « Ils sont plutôt citadins, ce n'est pas tous les jours qu'ils voient des édifices historiques. Ils veulent ressentir le charme de l'ancien : pour eux, Samarcande est un peu exotique » explique Jahangirov.

D'autres sont nettement moins enchantés en traversant la salle de prière restaurée de la médersa Tilla-Qari (Couverte d'or, ndlr) ou en observant les mosaïques élaborées de l'antique, quoique lourdement rénovée, nécropole de Samarcande. Pour eux, ces mosaïques, ces médersas ou ces mausolées restaurés sont devenus aseptisés, factices, comme les attractions d'un parc à thème plutôt que des sites historiques.

Dans un article de référence sur les difficultés inhérentes à l'étude de l'architecture islamique, Robert Hillenbrand, éminent spécialiste de l'art islamique, cible la restauration de la mosquée Bibi-Khanym et condamne ce qu'il perçoit comme une tentative erronée et mal exécutée de remplacer ou de réparer certaines sections du bâtiment.

Malgré l'inquiétude de certains touristes quant à la façon dont les travaux sont menés, visiblement pour leur bien, la population locale reste la plus affectée par la situation. Alors que les monuments les plus célèbres d'Ouzbékistan ont pu subir les conséquences des efforts excessifs de conservation, Ona Vileikis, chercheur à l'University College de Londres et spécialiste de la conservation du patrimoine, attire notre attention sur le manque d'intérêt au niveau gouvernemental et international dont souffrent les communautés voisines de ces monuments.

« Les monuments de Samarcande ont été déconnectés de leur tissu urbain, » déclare-t-elle. « L'architecture locale, vernaculaire est en grande partie ignorée. » Des murs ont ainsi été construits en divisant les différents quartiers de la ville et en séparant artificiellement les zones propices au tourisme de celles jugées sans intérêt.

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Située aux portes du désert du Kyzylkoum, Samarcande a prospéré aux 14e et 15e siècles sous le règne de Tamerlan (statue ci-dessus) et ses successeurs.

PHOTOGRAPHIE DE Hemis, Alamy Stock Photo
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La mosquée Bibi-Khanym est l'une des plus grandes mosquées d'Asie Centrale. Un grand nombre d'esclaves et 95 éléphants en provenance d'Inde ont contribué à sa construction.

PHOTOGRAPHIE DE Michel Setboun, Corbis/Getty Images

Parmi ces dernières figuraient notamment les vieux marchés ou les quartiers résidentiels historiques, rasés au fil des années pour laisser place à de nouvelles routes et des appartements flambants neufs. De nombreuses villes ont connu un sort similaire en Ouzbékistan, entraînant ici et là des manifestations contre les démolitions et l'absence revendiquée de compensation.

Depuis l'inscription de Samarcande à la liste du patrimoine mondial, l'UNESCO n'a eu de cesse de mettre en garde contre les travaux de restauration qui nuisent à l'authenticité des sites historiques, de protester contre la construction de nouveaux bâtiments et l'absence de cadre réglementaire adéquat, et d'exprimer son inquiétude face au renouvellement urbain.

 

NOUVELLES INITIATIVES

La situation pourrait bientôt évoluer. Jahangirov note une prise de conscience de la part du gouvernement qui se montre plus soigneux dans ses efforts de restauration. Comme nous l'explique Vileikis, la conservation attire un nombre croissant de locaux, notamment une nouvelle génération d'ingénieurs et architectes de talent. Plusieurs rencontres ont été organisées entre l'UNESCO et le gouvernement ouzbek au cours de l'année 2021 et une nouvelle initiative a vu le jour en septembre. Elle marque le début d'une étroite collaboration dans la protection et la conservation des monuments de l'Ouzbékistan, et ce, de façon à impliquer les communautés locales et leurs experts.

Même s'il est peu probable que cette initiative vienne clore les débats, les différents acteurs semblent s'entendre sur certains points. Ils souhaitent une restauration à la fois fidèle à l'histoire et adaptée aux besoins des locaux et des touristes ; une protection des matériaux d'origine, plutôt qu'un remplacement ; et la conservation de l'histoire et de la culture ouzbek au-delà du récit dicté par la route de la soie.

Patrick Kenny est un auteur passionné par la Chine, l'Asie Centrale et le Moyen-Orient. Retrouvez-le sur Instagram et Twitter.

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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