Ce que les archéologues du futur découvriront de notre époque

La Terre est couverte de technofossiles, c’est-à-dire d’artefacts humains, quels qu’ils soient, qui vont subsister pendant plusieurs siècles, voire davantage.

De Katy Kelleher
Publication 2 févr. 2026, 09:12 CET
Les technofossiles, c’est-à-dire potentiellement n’importe quel artefact humain, y compris les nouveaux matériaux, persisteront dans le ...

Les technofossiles, c’est-à-dire potentiellement n’importe quel artefact humain, y compris les nouveaux matériaux, persisteront dans le registre fossile pendant des siècles. Ici, un faux fossile montre les empreintes susceptibles d’être laissées par des câbles USB.

PHOTOGRAPHIE DE Sarah Gabbott

Pour moins de trois euros, on peut se procurer un lot de dix exemplaires du stylo le plus vendu dans le monde. Depuis son lancement dans les années 1950, près de 150 milliards de stylos Bic Cristal ont été fabriqués. Il s’agit d’un objet excessivement ordinaire que l’on retrouve dans la plupart des écoles et des bureaux du monde entier. Mais il recèle un tout petit secret. À l’intérieur de sa pointe se trouve une sphère parfaite d’un millimètre de diamètre faite de carbure de tungstène. Cette bille donne au stylo son nom et lui permet de tracer tout en glissant sur une feuille de papier.

Le carbure de tungstène n’existe pas à l’état naturel ; on l’a conçu pour qu’il soit presque aussi dur que les diamants et il est probablement tout aussi inaltérable. Hautement résistant à l’usure, à la chaleur, aux chocs et à la corrosion, le carbure de tungstène n’est pas uniquement présent à l’intérieur des stylos. On le retrouve également dans les bâtons de randonnée, dans les bottlenecks pour guitares, dans les obus perforants et dans les lests pour la pêche. Dans des millions d’années, des fragments de ces objets subsisteront, enfouis dans les profondeurs terrestres. Ils ne se dégraderont jamais, mais feront office de jalons géologiques trahissant une certaine présence humaine sur la planète.

Un stylo à bille est un technofossile, de même qu’un téléphone portable, son chargeur, des chaussures en cuir et des sachets de thé remplis de plastique. La paléontologue Sarah Gabbott explique qu’un technofossile est « toute chose fabriquée par l’humain, y compris tous les nouveaux matériaux que nous avons fabriqués ». Sarah Gabbott et le géologue Jan Zalasiewicz, qui sont collègues à l’Université de Leicester, examinent des technofossiles et leur impact sur la Terre dans leur dernier ouvrage qui s’intitule Discarded: How Technofossils Will Be Our Ultimate Legacy. Les technofossiles peuvent être aussi petits qu’une unique particule radioactive qui aurait été éloignée d’un site d’essais par le vent, et aussi grands qu’une ville toute entière s’affaissant dans la mer après plusieurs décennies de changement climatique. Ce qui définit les technofossiles, c’est leur dimension humaine. Ils sont propres à notre espèce et formidablement circonscrits à notre époque.

En cette ère sans précédent où foisonnent les objets produits par les humains, Sarah Gabbott et Jan Zalasiewicz posent une question provocatrice : où tout cela ira-t-il ? « Au cœur de ce livre se trouve une description du monde que nous sommes en train de fabriquer, de sa durée et du temps pendant lequel il restera dangereux », décrit Jan Zalasiewicz.

Discarded est à la fois une étude paléontologique et une façon de battre le rappel. Ces soixante-dix dernières années, l’humanité a fabriqué tant d’objets que notre production excède désormais la masse du vivant et, selon certains indicateurs, le surpasse en matière de diversité. Bien que certains objets soient voués à se dégrader – les vêtements en fibre naturelle ont par exemple une chance infime de subsister des millions d’années –, certaines des choses que nous achetons ne se désintégreront pas, mais intégreront en revanche le registre fossile futur.

Un faux fossile montrant les empreintes laissées par un gant en plastique et un masque.
Un faux fossile montrant les empreintes laissées par des articles de toilette, notamment un préservatif, un ...
Gauche: Supérieur:

Un faux fossile montrant les empreintes laissées par un gant en plastique et un masque.

Droite: Fond:

Un faux fossile montrant les empreintes laissées par des articles de toilette, notamment un préservatif, un tampon, des cotons-tiges et du maquillage.

Photographies de Sarah Gabbott

Nos habitations pourraient tenir plusieurs siècles ; des vestiges de nos tunnels de métro pourraient durer un millénaire. Les contenants alimentaires en plastique ne seront pas métabolisés en un sol sain par les bactéries ; nos piles chimiquement complexes de déchets électroniques continueront de circuler autour du globe, libérant du plomb et de l’arsenic ; et les poêles antiadhésives pourraient empoisonner des organismes vivants durant des millions d’années. Voilà ce qui subsistera de notre siècle de consommation de masse, enfoui dans le registre fossile, des millions d’années après la disparition de ceux qui auront acheté et produit tout cela.

« C’est une prise de conscience qui dégrise », note Jan Zalasiewicz.

 

LA CRÉATION LA PLUS DURABLE DE L’HUMANITÉ

À l’échelle des temps géologiques, le plastique est infiniment récent.

Depuis les années 1950, nous en avons produit plus de neuf milliards de tonnes et nous ignorons comment il se dégradera. Mais nous n’avançons pas complètement à l’aveugle. « Le plastique n’est qu’un matériau organique parmi d’autres, explique Sarah Gabbott. Sauf que c’est un matériau organique fabriqué par l’homme. » Formé à partir de vestiges de matière vivante (des organismes préhistoriques décomposés), le plastique est principalement constitué, comme toute vie sur Terre, de carbone.

Pour comprendre comment le plastique moderne est susceptible de se décomposer, Sarah Gabbott et Jan Zalasiewicz se sont intéressés à un cousin chimique ancien, le kérogène, une biomacromolécule complexe présente dans les roches sédimentaires, probablement engendrée par la compression de matériaux organiques. Il est pratiquement impossible de le distinguer de certains plastiques modernes. Certains types de kérogène auraient 50 millions d’années, ce qui suggère que son homologue d’origine humaine pourrait se maintenir au moins aussi longtemps dans les bonnes conditions, c’est-à-dire au fond des océans.

Le plancher océanique est jonché de plastiques sous la forme de sacs, de bouées et de bouteilles. Ils se sont pour la plupart décomposés et transformés en particules de microplastique. Ces particules proviennent d’une multitude de sources inattendues. Les flocons de peinture au latex représentent par exemple un peu plus de la moitié du microplastique présent dans les océans. Si une partie de ce plastique demeure à la surface, où il s’agrège pour former d’énormes îles-poubelles, la majorité filtre dans les profondeurs où il s’intègre à l’immense strate de plastique qui ceint notre planète.

Au fond de l’océan, le plastique se transforme en « plastiglomérat », un nouveau type de roche faite de plastique ayant fusionné avec de petites pierres et du sable ou comprimée en une couche sédimentaire sombre et opaque.

Tout le plastique ne se transforme pas avec le temps ; une partie peut subsister sous sa forme actuelle suffisamment longtemps pour que les paléontologues du futur le découvrent. Les conditions denses et relativement sèches de la plupart des décharges garantissent la non-dégradation des objets qu’elles contiennent. Pris en sandwich entre des couches de débris de construction, de bouteilles en verre écrasées, d’empilements de papiers traités et conçus pour durer et d’innombrables plastiques à usage unique, même les déchets alimentaires et les tontes de gazon pourrissent beaucoup plus lentement qu’ils ne le feraient autrement.

Dans les décharges du monde entier, nos vêtements jetés ont une chance d’être immortalisés dans le registre fossile. « Nous fabriquons cent milliards d’habits chaque année en ce moment, ce qui est ahurissant, révèle Jan Zalasiewicz. Environ 60 % sont en plastique et subsisteront. »

 

LA LONGÉVITÉ DU BÉTON

En plus d’avoir généré une couche de plastique, les humains sont à l’origine d’un autre phénomène géologique suffisamment important pour qu’il puisse encercler la Terre d’une coquille de deux millimètres d’épaisseur : le béton. Le mélange de ciment et de sable utilisé pour recouvrir nos trottoirs et construire nos parkings et nos habitations pourrait avoir une longévité comparable à celle du plastique.

Le béton est « la roche élémentaire de la modernité », explique Jan Zalasiewicz, et à l’instar des minéraux naturels qui s’y apparentent, il est inerte. Même lorsqu’il se fissure, il ne modifie pas chimiquement son environnement. En matière de toxicité, le béton est, selon Jan Zalasiewicz, un « problème plus petit » que « les plastiques, les toxines et les choses radioactives ». Il fait observer par ailleurs qu’il faut une quantité considérable d’énergie pour fabriquer du béton. La plupart des risques environnementaux sont donc courus au moment de sa fabrication, et non de sa dégradation.

Contrairement au béton de l’Antiquité que l’on retrouve dans tout l’Empire romain et en Syrie, le béton moderne n’a pas une grande durée de vie, mais l’énorme quantité que nous avons utilisée garantit qu’il en restera au moins un peu. Des trottoirs aux gratte-ciel, le matériau principal des paysages urbains est le béton. Quelques décennies seulement après leur abandon, les immeubles commenceront à s’effondrer, mais même les gravillons devront bien aller quelque part. Certains circuleront le long des lits des rivières et gagneront lentement l’océan. D’autres se fixeront probablement et créeront une nouvelle couche d’agrégats denses et caractéristiques sur le plan géologique. Ils se maintiendront là, sous la forme de gigantesques piles de sable lourd et gris, pendant des millions d’années.

Toutes les villes ne connaîtront pas ce sort. Quelques-uns de nos centres culturels courent le risque de devenir de « futurs méga-fossiles », pour reprendre les mots de Jan Zalasiewicz. « Des endroits tels que la Nouvelle-Orléans et Amsterdam continueront à s’enfoncer, ajoute-t-il. Des villes qui se situent sur des deltas s’enfoncent déjà. Et comme il y a beaucoup de sédiments qui doivent se déposer, ils ont de bonnes chances de se fossiliser plutôt que de simplement se fragmenter. »

Un jour, dans un millénaire, la Nouvelle-Orléans n’existera peut-être plus que sous la forme d’un enchevêtrement de routes et d’immeubles enfouis profondément sous des couches de limon comprimé attendant d’être mises au jour par des archéologues.

 

L’HÉRITAGE DES DÉCHETS ÉLECTRONIQUES

L’explosion de la production de silicium pur pourrait représenter un défi pour les archéologues du futur. Bien que cet élément constitue 27 % de la croûte terrestre, il est excessivement rare de le trouver isolément. Il est généralement lié à de l’oxygène et forme ainsi des minéraux silicatés, comme le quartz, le feldspath ou le granite. Mais au milieu du 20e siècle, des métallurgistes ont découvert un moyen d’extraire le silicium d’un sable fait de quartz de haute qualité finement broyé et ont ainsi ouvert la voie à notre ère numérique.

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    Un faux fossile montrant les empreintes laissées par des plaquettes de comprimés.
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    Un faux fossile montrant les empreintes laissées par des canettes de soda et un couvercle de gobelet de café en plastique.

    Droite: Fond:

    Un faux fossile montrant les empreintes laissées par des plaquettes de comprimés.

    Photographies de Sarah Gabbott

    Les puces en silicium sont minuscules mais redoutables. Elles alimentent les smartphones, les ordinateurs portables, les centres de données, les voitures automatisées, les satellites et les vaisseaux spatiaux. Par rapport à d’autres matériaux d’origine humaine, leur empreinte sera minuscule. On ne mine que 30 000 tonnes de silice chaque année, soit bien moins que les 4,2 milliards de tonnes de béton produites. Mais les puces de silice sont répandues, réparties sur toute la surface du globe, utilisées par des milliards de personnes dans le monde. Recouvertes de métal et de plastiques, les plaquettes de silice ont une chance de se maintenir dans un futur distant.

    Même sans leurs cœurs de silice, les appareils informatiques seront reconnus comme des objets uniques par les paléontologues du futur. Ils feront partie de notre legs de déchets électroniques, une catégorie qui ne cesse de croître. En 2022, l’humanité a produit plus de 62 millions de tonnes de déchets électroniques, des objets chargés de matériaux tout à la fois précieux et toxiques, qu’il s’agisse de plomb, de cobalt ou d’or. Bien qu’une partie des déchets électroniques soit recyclable, 80 % d’entre eux environ finissent dans des décharges, où ils demeureront vraisemblablement des millénaires.

    En réfléchissant à la façon dont nos déchets électroniques pourraient être interprétés dans plusieurs millénaires, Sarah Gabbott et Jan Zalasiewicz ont identifié un appareil qui apparaîtra de manière répétée dans le registre fossile : le clavier. Ils ont imaginé nos successeurs lointains mettre au jour des centaines d’objets de même forme, à la texture régulière, sur lesquels on avait gravé ou imprimé des symboles. Si ces paléontologues fonctionnent de la même manière que nous, ils commenceront par chercher à déceler des répétitions dans leurs fossiles et tenteront de remonter au moment où une sous-espèce d’objets s’est différenciée de son prédécesseur.

    « Si vous découvriez des smartphones de manière isolée, il serait quasiment impossible de dire de quoi il s’agit, indique Sarah Gabbott. Mais si vous découvrez d’abord une machine à écrire, vous y verrez les touches et les symboles. Même chose pour un ordinateur portable mais avec un grand écran faisant la moitié de la taille de l’appareil. » De là, il ne serait pas impossible de déduire qu’un smartphone représente une évolution technologique supplémentaire, un affinement de l’idée.

    « Bien sûr, l’interprétation de tout cela dépendrait du fait que [nos descendants aient] ou non développé leurs propres technologies », ajoute Jan Zalasiewicz.

     

    L’ÉTERNITÉ DES POLLUANTS ÉTERNELS

    Tous nos technofossiles ne seront pas aussi lisibles. Certaines de nos innovations les plus dangereuses sont indétectables à l’œil nu. Il existe plus de 350 000 produits chimiques enregistrés pour un usage industriel, dont beaucoup se déposent actuellement dans les sols ou circulent dans les nappes phréatiques. Certains sont hautement toxiques. Les pesticides se lient facilement aux minuscules particules sédimentaires, qui se retrouvent ensuite dans l’atmosphère. Les précipitations ramènent ces produits chimiques à terre, où ils polluent des étendues d’eau en apparence cristallines. Partout dans le monde, les fonds des lacs sont désormais souillés par des couches de tels technofossiles. Si les couches du sol sont perturbées, elles peuvent de nouveau libérer leur contenu dans l’eau et réintégrer la chaîne alimentaire. D’ici un million d’années, ces polluants éternels pourraient refaire surface pour empoisonner de futures créatures.

    Les substances perfluoroalkylées et polyfluoroalkylées (PFAS) sont tout autant un problème imminent qu’un problème futur, car ces composés chimiques fabriqués par les humains sont hautement stables et ne se dégradent qu’à très hautes températures. Le téflon, un composé dont on recouvre généralement les poêles antiadhésives, est peut-être le plus célèbre des PFAS. Ce matériau est si résilient d’un point de vue chimique qu’il survivra probablement à son support de métal et qu’il existera de manière indéfinie sous la forme d’une fine couche de film arrondie et flexible. Il ne pourrira pas, ni ne se dégradera, bien qu’il puisse libérer des fragments de lui-même au sein de son environnement, et ce presque sans limite.

    « Je pensais que ces polluants éternels iraient dans le sol durant quelques siècles ou quelques millénaires et qu’ils se décomposeraient, raconte Jan Zalasiewicz. Ce n’est clairement pas ce qui se passe. » Bien plutôt, ils s’accumulent dans les sols, dans l’eau et dans nos tissus adipeux.

    « Ça dégrise franchement, vous savez, confie-t-il. C’est préoccupant. »

    La persistance de ces choses est indéniable. Elle était voulue. À l’origine, nous avons créé ces objets pour qu’ils durent de sorte à ne pas avoir à les remplacer. Nous avons rendu nos affaires solides pour pouvoir les conserver. C’est peut-être la thèse centrale de Discarded : le jetable est un mythe. Chaque objet qui quitte nos vies embarque pour un périple. Ces choses ne disparaissent pas simplement. Elles ont déjà laissé une marque indélébile sur la planète, mais ce qui se passe ensuite n’est pas gravé dans le marbre.

    « Je repense aux bouteilles de lait de mon enfance », confie Jan Zalasiewicz. Il se souvient de la façon dont on collectait, chaque semaine, les bouteilles vides sur le pas de sa porte pour les réutiliser. On ne les jetait pas ; tant qu’elles étaient intactes, elles avaient une utilité. « Nous avons perdu ce monde-là », dit-il. Nos habitudes de consommation ne sont ni anciennes, ni immuables. Ce qui a changé une fois pourrait tout à fait changer de nouveau.

    Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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