Une momie, l’Iliade et un mystérieux rituel funéraire

En Égypte, des archéologues ont mis au jour un fagot scellé contenant des vers du célèbre poème épique. Celui-ci avait été déposé sur une momie de l’époque romaine, ce qui suggère qu’il a pu servir de protection magique pour l’au-delà.

De Taylor Mitchell Brown
Publication 19 mai 2026, 18:08 CEST
Les papyrus ne manquaient pas dans l’ancienne cité égyptienne d’Oxyrhynque, mais les chercheurs ne savent pas ...

Les papyrus ne manquaient pas dans l’ancienne cité égyptienne d’Oxyrhynque, mais les chercheurs ne savent pas vraiment pourquoi le célèbre poème d’Homère, inscrit sur l’un d’eux, a été placé sur une momie de la Nécropole supérieure, montrée ici.

Les papyrus ne manquaient pas dans l’ancienne cité égyptienne d’Oxyrhynque, mais les chercheurs ne savent pas vraiment pourquoi le célèbre poème d’Homère, inscrit sur l’un d’eux, a été placé sur une momie de la Nécropole supérieure, montrée ici.

En 1798, le baron Vivant Denon, un artiste accompagnant Napoléon Bonaparte lors de sa campagne d’Égypte, esquissa une grande colonne balayée par le sable au milieu des vestiges d’une cité ancienne.

Par son dessin, il donna à son insu la première preuve moderne de l’existence du port d’Oxyrhynque, un important port antique égyptien. Des fouilles ultérieures allaient faire émerger des tombeaux, des momies, de curieuses langues dorées et la plus grande collection secrète de papyrus jamais découverte. Mais le mois dernier, le ministère égyptien du Tourisme et des Antiquités a annoncé que des chercheurs avaient découvert quelque chose d’autre à Oxyrhynque : un fagot de papyrus scellé placé sur une momie et contenant des fragments de L’Iliade d’Homère.

« Il s’agit sans aucun doute d'une découverte très intrigante », déclare Serena Perrone, philologue (spécialiste de l’étude du langage sous ses formes orales et écrites) de l’Université de Gênes qui n’a pas pris part aux présentes recherches. Selon elle, cette découverte « ouvre la possibilité d’un nouveau contexte pour l’utilisation de la poésie d’Homère dans l’Égypte gréco-romaine ».

La découverte a été réalisée l’an dernier par une équipe de recherche espagnole lors de fouilles dans une zone appelée Nécropole supérieure. Là, ses membres ont mis au jour vingt paquets de papyrus soigneusement scellés et déposés sur leurs solennels propriétaires momifiés. Des datations préliminaires suggèrent que ces paquets et leurs momies datent du premier ou du deuxième siècle de notre ère, soit bien après la conquête de l’Égypte par Rome en l’an 30 avant notre ère.

« On les a découverts dans des momies de la période romaine à Oxyrhynque, placés sur la dépouille et scellés », explique Ignasi Adiego, philologue de l’Université de Barcelone qui faisait partie de l’équipe de recherche, connue sous le nom de Mission archéologique d’Oxyrhynque. Selon lui, ils étaient fermés avec des sceaux d’embaumeurs en argile, dont beaucoup étaient ornés de hiéroglyphes.

« On réservait généralement les sceaux aux documents, comme les contrats, les testaments et les lettres, pour prévenir toute falsification, ajoute Serena Perrone. Il n’existe à ma connaissance aucun papyrus littéraire portant des sceaux. »

L’Iliade d’Homère n’était pas une nouveauté pour la ville d’Oxyrhynque, ni pour ses habitants. Plus de 800 fragments de texte y ont été découverts au cours des deux derniers siècles. Mais la découverte de fragments de L’Iliade dans un étrange fagot scellé dans le cadre d’un processus de momification est, elle, sans précédent.

« Cela soulève de nombreuses questions », relève Serena Perrone.

 

DES PAPYRUS À PROFUSION À OXYRHYNQUE

Oxyrhynque, dont le nom provient d’un poisson-éléphant du Nil honoré comme une divinité, se trouve à 190 kilomètres au sud du Caire, dans l’actuelle ville d’El-Bahnasa. Des preuves hiéroglyphiques suggèrent que la ville a une longue histoire remontant au règne nubien sur l’Égypte, entre 747 et 656 av. J.-C., et possiblement plus loin encore. La cité fleurit avec l’installation de colons grecs après la conquête de l’Égypte par Alexandre le Grand en 332 avant notre ère et devint rapidement une ville importante. Le site reliait la Méditerranée à des oasis situées à l’ouest et faisait office d’étape essentielle pour les marchands et les voyageurs.

Des fouilles réalisées à Oxyrhynque ont révélé de grandes quantités de papyrus, un matériau qui n’est pas tout à fait du papier, fabriqué à partir de la plante éponyme, Cyperus papyrus, qui pousse dans les marais. On en a découvert dans des piles de détritus, dans des tombeaux, et même fourrés à l’intérieur de momies comme matériau de remplissage utilisé dans le cadre du processus d’embaumement.

Le papyrus, découvert scellé et posé sur une momie, contient un passage du « Catalogue des vaisseaux » ...

Le papyrus, découvert scellé et posé sur une momie, contient un passage du « Catalogue des vaisseaux » de L’Iliade.

Le papyrus, découvert scellé et posé sur une momie, contient un passage du « Catalogue des vaisseaux » de L’Iliade.

« Des milliers et des milliers de papyrus et de fragments de livres » ont été mis au jour à travers la ville, explique Serena Perrone.

Les papyrus d’Oxyrhynque ont eu des usages divers et variés : conclure des contrats, prélever des impôts et consigner des œuvres comiques et tragiques, ainsi que des traités philosophiques. Quand les textes n’étaient plus utilisés ou qu’ils étaient endommagés, il arrivait souvent qu’on les recycle et qu’on les réemploie, souvent sous forme de cartonnage funéraire, une couche appliquée aux momies semblable à du papier mâché.

« Le démantèlement des cartonnages a fait émerger des fragments d’œuvres littéraires qui auraient autrement été en grande partie perdues », explique Serena Perrone. Ces œuvres incluent des comédies de la Grèce antique du dramaturge athénien Ménandre (343 – 290 av. J.-C.) et des poèmes homériques tels que L’Iliade et L’Odyssée, révèle-t-elle. « Oxyrhynque est un site exceptionnel pour l’immense quantité de papyrus qu’il a livrée. »

 

L’ILIADE SCELLÉE

En ouvrant soigneusement quelques-uns des fagots scellés et en scrutant leur contenu, Ignasi Adiego et les autres chercheurs ont identifié plusieurs morceaux de papyrus comportant des inscriptions en grec ancien.

« Le contenu se compose de fragments, dont certains sont extrêmement petits, décrit-il. Le texte est grandement incomplet et seules certaines bribes de mots ont pu être identifiées. »

Pour vérifier le texte, Ignasi Adiego a consulté un corpus de données historiques. Lui et ses collègues se sont bientôt rendu compte que la plupart des écrits étaient des formules funéraires ou magiques typiques, mais qu’un fagot abritait des vers de L’Iliade.

« Je suis parvenu à établir que le texte appartenait sans doute possible à L’Iliade d’Homère, raconte Ignasi Adiego. Et que tous les fragments exploitables pouvaient être situés dans une section très précise. »

Ignasi Adiego a rattaché le texte à un passage nommé « Le Catalogue des vaisseaux », qui énumère une multitude de composantes des forces navales ainsi que leurs commandants chargés d’envahir la cité proche-orientale de Troie. « Pour les lecteurs contemporains, cela peut sembler assez répétitif, car il consiste principalement en des noms, mais pour le public de la Grèce antique, il s’agissait d’un aspect hautement valorisé de la poésie épique, explique-t-il. Cela reliait le monde grec à une origine mythique partagée et à une identité commune. »

Si Ignasi Adiego et ses collègues sont encore en train d’essayer de comprendre cette découverte, ils soupçonnent le papyrus empaqueté de représenter un type de « pratique rituelle protectrice » jamais documentée auparavant qui devait apporter quelque chose aux morts.

Au départ, Serena Perrone pensait que le papyrus de L’Iliade n’était peut-être qu’un rebut utilisé pour rembourrer la momie. Mais « si le papyrus est plié, scellé et placé sur la momie, plutôt qu’à l’intérieur, aux côtés d’une série d’autres papyrus scellés, cela change considérablement les choses ! On n’est probablement pas en présence d’un rebut de papyrus utilisé comme pour du remplissage. » 

Elle reconnaît que l’usage rituel est une interprétation possible.

« Plusieurs sources littéraires mentionnent des incantations utilisant des vers homériques à des fins protectrices ou de guérison », explique-t-elle. Mais dans ces cas-là, les textes citaient des vers spécifiques, et non « de longs passages » comme l’extrait du « Catalogue des vaisseaux » retrouvé sur la momie d’Oxyrhynque.

« Les poèmes homériques, et L’Iliade encore plus que L’Odyssée, étaient les textes fondateurs de la culture grecque : utilisés dès les toutes premières étapes de l’apprentissage de la lecture et lus et étudiés de manière généralisée, explique Serena Perrone. Il semble qu’Oxyrhynque a quelque chose de plus à dire sur l’héritage littéraire de la Grèce antique. »

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Taylor Mitchell Brown est journaliste indépendant à San Diego. Il traite régulièrement d’archéologique, de paléontologie et du monde animal dans National Geographic.

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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