L’envers du survivalisme

Un anthropologue a enquêté sur les adeptes du survivalisme. Il décrit une communauté gouvernée par la peur de l’autre et l’angoisse d’une future guerre civile.

De Marie-Amélie Carpio, National Geographic
Publication 19 janv. 2022, 11:47 CET
En France, 100 000 à 150 000 personnes feraient partie des survivalistes, selon d’incertaines estimations.

En France, 100 000 à 150 000 personnes feraient partie des survivalistes, selon d’incertaines estimations.

PHOTOGRAPHIE DE Kyle Glenn, Unsplash

C’est une communauté très discrète. En France, 100 000 à 150 000 personnes feraient partie des survivalistes, selon d’incertaines estimations. Moqués et caricaturés comme des illuminés travaillés par des angoisses de fin du monde, ses membres font profil bas, mais le marché du survivalisme prospère. Livres et stages de survie se multiplient, et le salon consacré chaque année au mouvement à Paris attire les foules. L’anthropologue Mathieu Burgalassi a fait un temps partie du club.

Après avoir été victime d’une agression très violente dans la rue, il s’inscrit à un cours d’auto-défense, qui s’avère fréquenté par des adeptes de la mouvance. L’étudiant précaire est attiré par leur discours de prévoyance face aux coups durs de la vie. Et fait rapidement son premier stage de survie. Stupeur et effarement. La séance vire à l’apprentissage de techniques d’assassinat.

« À partir de ce moment, mon intérêt personnel est devenu un intérêt de chercheur », résume-t-il. Il achève une thèse sur le sujet, fruit de quatre années d’enquête en France et aux États-Unis. Ses conclusions : quelle que soit la variété des profils, les survivalistes partagent tous la même hantise d’une inéluctable guerre civile, nourrie par les discours sur l’insécurité, et ils s’y préparent en épousant une culture de la violence.

Le chercheur raconte sa plongée glaçante dans ce milieu dans un livre, La peur et la haine, paru aux éditions Michel Lafon. 

L’anthropologue Mathieu Burgalassi raconte sa plongée dans le milieu du survivalisme dans un livre, La peur et la haine, paru aux éditions Michel Lafon.

PHOTOGRAPHIE DE Yves Bertheau

Vous décrivez la communauté des survivalistes comme une « auberge espagnole ». Quels profils y trouve-t-on ?

C’est une communauté qui n’en est pas une, tant elle est éclatée. Elle s’étend de gens plutôt dans l’écologie et la prévoyance, qui vont s’orienter vers la permaculture ou l’aménagement d’une maison autonome, à des adeptes des entraînements paramilitaires en forêt, avec treillis et mitraillettes. Leurs discours sont aussi très hétérogènes, avec l’anticipation d’une multitude de crises en apparence contradictoires : certains se préparant à un effondrement économique, d’autres à la fin du pétrole ou à une crise sanitaire... On trouve aussi une minorité d’adeptes des théories du complot.

 

Qu’est-ce qui les unit ?

Un jour, alors que j’interviewais un auteur survivaliste, je lui ai demandé quelle était la différence entre des survivalistes soucieux d’autonomie et des hippies ou une communauté écolo en Ardèche. Il m’a répondu « c’est simple, c’est le fusil », sans en dire plus. Sa phrase a fait sens plus tard au cours de mes recherches de terrain. On rencontre des gens qui ont intégré une façade très lisse et soudain, on découvre que la petite dame qui vous parlait courgettes et tricots a aussi des vitres pare-balles et un placard avec cinq fusils. Ce qui relie tous ces gens, c’est un même rapport à la violence : tous se préparent à une guerre civile. Pour eux, la crise n’est pas l’effondrement. Ils pensent qu’il y en aura une, peu importe laquelle, mais elle ne sera que l’étincelle qui mettra le feu aux poudres, provoquant l’effondrement de la société.

Du jour au lendemain, il n’y aura plus d’État, d’armée, de police, d’hôpitaux… et l’homme deviendra un loup pour l’homme. C’est ça, le pari des survivalistes. Ce ne sont pas des fanatiques de la violence, mais ils veulent pouvoir se protéger et défendre les leurs face à une guerre civile qui leur paraît inévitable. Tous, à un moment ou à un autre, ont fait une forme de préparation à la guerre, que ce soit dans des clubs de tir, des stages d’auto-défense ou de bushcraft (de la survie en pleine nature). La majorité d’entre eux possèdent aussi des armes à feu chez eux.

 

L’idée de guerre civile est-elle présente dès les origines du survivalisme ?

On la trouve déjà chez Kurt Saxon, le fondateur du mouvement, dans les années 1960. Pour lui, le danger n’allait pas venir d’une guerre atomique, mais des gens autour de nous si la société venait à s’effondrer à la suite d’une crise majeure. C’était un homme très raciste qui a développé l’idée d’une guerre civile raciale. Il rattachait la menace aux hommes noirs, aux migrants mexicains, aux étrangers en général, et aussi aux homosexuels. L’homme a adhéré à tous les groupuscules violents et dangereux de l’époque. Il a intégré le parti nazi américain et les Minute Men, un groupuscule terroriste qui prévoyait des attentats contre la gauche américaine avant d’être démantelé par le FBI.

Il racontait même que la seule raison pour laquelle il n’avait pas rejoint le Ku Klux Klan était son homophobie, qui l’empêchait de porter une robe. Il est aussi passé par la scientologie. Mais derrière son racisme et sa xénophobie, il a aussi profondément changé la manière dont on pensait la survie, ce qui lui a permis de créer un véritable mouvement. Il disait par exemple qu’il fallait accumuler des compétences et du savoir, être capable de faire un potager, du feu, avoir l’habitat le plus autonome possible. Cette vision a plutôt bien essaimé mais aucun des survivalistes qui lui ont succédé ne pouvait reconnaître la paternité de ces idées-là. Kurt Saxon s’est fait effacer du mouvement qu’il a créé, mais l’obsession de la guerre civile est restée.

Le chercheur Mathieu Burgalassi a enquêté sur les adeptes du survivalisme. Il décrit une communauté gouvernée par la peur de l’autre et l’angoisse d’une future guerre civile.

PHOTOGRAPHIE DE Joey Di Maggio

Pourquoi structure-t-elle toujours la vision des survivalistes actuels ?

Cette notion est intimement liée à une représentation raciste des questions sécuritaires. Tout le monde n’est pas également considéré comme une menace. Les survivalistes se représentent les personnes à affronter comme appartenant aux communautés désignées comme des groupes à risques dans les discours politiques sur l’insécurité. Ces derniers construisent une figure de l’ennemi. Pour les survivalistes français, il s’agit des immigrants et des musulmans parce que ce sont les groupes montrés du doigt par le Rassemblement National par exemple, mais aussi par des ministres de la majorité comme Gérald Darmanin.

Aux Etats-Unis, ce sont plutôt les Mexicains qui sont perçus comme une menace, car ils sont désignés comme tel depuis des années notamment dans les discours de Donald Trump et de l’alt-right. Les survivalistes français que j’ai interrogés sur les raisons de leur crainte d’une guerre civile me répondaient que la société était de plus en plus violente, qu’il y avait de plus en plus de meurtres et citaient systématiquement les politiciens et les grands médias sur la question de l’insécurité, évoquant « l’ensauvagement de la société », « les racailles ». Au départ, j’avais le préjugé que ces gens faisaient surtout partie de l’extrême droite mais ils sont représentatifs de l’hétérogénéité de la société française, ils appartiennent à tous les courants politiques, ce qui est logique, le discours sécuritaire étant porté par l’ensemble du spectre politique aujourd’hui.

 

Vous expliquez que cette peur de la violence génère une violence bien réelle, en particulier dans les stages qu’effectuent les survivalistes.

Ce que j’ai vu est inimaginable. Lors de mon premier stage de survie en France, on m’a appris à égorger des gens, à fracturer une gorge avec un bâton, à étrangler avec des lacets. Dans un autre stage, deux participants ont été obligés de se battre à mains nues jusqu’au sang. J’ai aussi vu des personnes non formées aux principes de sécurité de base du tir utiliser des armes à feu. Les stages de survie se sont multipliés sans aucun cadre juridique. On y fait tout et n’importe quoi. Les instructeurs n’ont aucune formation, mais comme ils ont un énorme ascendant sur les élèves, ils peuvent aller toujours plus loin dans la violence.

Au cours d’un stage aux États-Unis, je me suis retrouvé à subir un « module d’interrogatoire » basé sur des entraînements SERE (Survival, Evasion, Resistance, Escape), aujourd’hui interdits dans l’armée car ils ont été reconnus comme de la torture. On nous l’a fait endurer sans aucune euphémisation de la violence : nous étions menottés avec un sac sur la tête. On nous a balancé de l’eau froide dessus alors qu’il faisait 0°C, avant de nous donner des coups de taser et de nous étouffer en tirant sur le sac et en y versant de l’eau. Le tissu mouillé sur les voies respiratoires crée une sensation immédiate de noyade. J’en ai perdu connaissance.

 

Comment réagissent les participants à ces excès ?

Sur le moment ils souffrent mais après coup ils justifient la violence et se disent généralement contents de ces stages car ils sont profondément travaillés par l’idée qu’ils vont être confrontés à la guerre demain et donc qu’ils doivent subir une préparation difficile et brutale. Or s’ils sont prêts à subir cette violence, ils sont prêts à la faire subir de manière proportionnelle. C’est ce qu’on appelle le processus de brutalisation. On prend des citoyens ordinaires et, en les travaillant par la peur, on finit par en faire des gens entraînés à tuer. Mais qui protège ensuite les autres de ces personnes ? La question se pose déjà.

En 2018, des membres d’un groupuscule d’extrême droite, AFO (Action des forces opérationnelles) ont été arrêtés alors qu’ils préparaient des attentats contre des musulmans. Ils ont dit qu’ils n’étaient pas des terroristes mais des survivalistes. Fin 2020, Frédéric Limol, un survivaliste du Puy de Dôme a quant à lui tué 3 gendarmes intervenus chez lui après un appel de sa compagne aux forces de l’ordre pour violences conjugales. Il était surarmé, il avait piégé sa voiture et sa maison. Il a fini par se suicider.

 

Une proposition de loi destinée à encadrer les stages de survie a été déposée en juin 2021, en partie motivée par la mort d’un jeune homme de 25 ans, décédé après avoir ingéré une plante toxique au cours de l’un d’eux en 2020. Que pensez-vous de cette initiative ?

D’abord, il faut noter que le stage auquel ce jeune homme participait n’était pas particulièrement violent. Il s’agissait d’apprendre à faire des abris et à reconnaître quelques plantes sauvages. Cela démontre qu’il n’y a pas de stage de survie anodin, tous sont fondamentalement dangereux car ils sont encadrés par des gens qui ne peuvent pas prouver leurs compétences. Il y a donc une nécessité d’encadrement et ce projet de loi montre qu’il y a une prise en compte politique du problème. Mais pour moi il n’est qu’un pansement sur une fracture ouverte. Si on veut faire quelque chose, il faut agir sur l’imaginaire de la guerre civile.

Ça signifie s’en tenir aux connaissances objectives sur l’insécurité, celles qui disent qu’on ne vit pas dans une société plus dangereuse aujourd’hui qu’avant et arrêter de jouer avec la peur des gens. Il existe une responsabilité politique très nette en la matière, qui touche tous les partis de la droite à la gauche et qui doit être endiguée. Il serait temps de comprendre que les discours anxiogènes sur l’insécurité fabriquent et alimentent des peurs racistes qui poussent certains individus dans la violence. 

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