Les expéditions polaires appartiennent-elles au passé ?

La disparition de la mer de glace en Arctique rend les déplacements polaires pratiquement impossibles, affirme l’aventurier Eric Larsen.mercredi 28 février 2018

photographie de ERIC LARSEN

Imaginez faire la chose la plus difficile que vous ayez jamais faite pendant 50 jours d'affilée. Voilà à quoi ressemble une expédition au pôle Nord. Et c'est encore plus difficile d'y aller maintenant qu'il y a six ans - d’après Eric Larsen, qui a en fait trois fois le tour. Il pourrait être la dernière personne à terminer ce périple, qu'il raconte dans son nouveau livre, On Thin Ice: An Epic Final Quest Into the Melting Arctic.

L'Arctique se réchauffe, rendant les déplacements polaires presque impossibles. En 2014, Larsen et son compagnon de route, Ryan Waters, ont skié, marché et nagé à 888 kilomètres de Cape Discovery sur l'île canadienne d'Ellesmere, jusqu'au pôle Nord, emportant avec eux tout leur matériel sur des traîneaux. La glace fine et caoutchouteuse pliait sous leurs skis, parfois même se brisait, les précipitant dans une eau très froide. 

Le livre, que Larsen a co-écrit avec Hudson Lindenberger, captive dès la première page, quand les deux hommes se retrouvent face à un ours polaire. Larsen espère attirer l'attention du grand public sur les effets du changement climatique, qui se déroule plus rapidement dans l'Arctique que partout ailleurs.

« Ce qu'il se passe en Arctique fait écho à ce qui arrive à notre planète, » écrit-il. « La différence de la qualité de la glace par rapport à ma dernière expédition ici [en 2010] était choquante. »

L'océan Arctique est un puzzle de glace imbriqué qui se dilate et se contracte au fil des saisons. Le pôle Nord n'est pas une terre ; c'est simplement un point géographique qui est souvent gelé.

Cette année, l'étendue de la banquise a atteint de creux records. En mars 2016, la glace a culminé à 14,5 millions de kilomètres carrés, l'étendue maximale la plus basse jamais enregistrée (bien en deçà de la moyenne des mesures prises entre 1981 et 2010). Depuis le début de la collecte de données par satellite en 1978, les 10 plus bas niveaux ont été enregistrés depuis 2005. Les mois d'octobre et novembre 2016 ont battu des records pour cette période de l'année.

« Nous allons continuer à perdre de la glace », explique Mark Serreze, directeur du Centre National de Données sur la Neige et la Glace (NSIDC) à Boulder, au Colorado, et spécialiste des questions climatiques arctiques liées à la glace. 

Ce qui affecte les expéditions, ce n'est pas seulement la réduction de l'étendue de la glace mais la qualité de celle-ci. La glace pluriannuelle est épaisse et solide. Les crêtes de pression géantes sont entrecoupées de grands plateaux qui sont plus faciles à traverser. La nouvelle glace est mince et imprévisible. Il se déplace constamment avec les courants et le vent, provoquant des canaux ouverts, appelés chenaux, et de la glace rugueuse fastidieuse.

Une animation publiée par la NASA montre comment la glace de l'Arctique diminue, avec la glace la plus jeune et la plus mince prenant la place de la glace épaisse pluriannuelle. Serreze dit que cela signifie que la couverture de glace devient plus mobile et dynamique - un cauchemar pour les expéditions polaires.

Lorsque Larsen et Waters étaient à seulement 10 mètres du pôle Nord, la glace sous leurs pieds s'éloignait du pôle plus rapidement qu'ils pouvaient marcher. Alors ils ont couru. Le 6 mai 2014, ils ont atteint le pôle Nord, devenant les 46e et 47e personnes à compléter un tel voyage en solitaire. Et ils pourraient être les derniers.

« Les chances sont très minces si on tient compte de l'évolution de la glace et du fait que la logistique est beaucoup plus difficile qu'avant », explique Larsen.

 

ET LA GLACE CONTINUE DE FONDRE

À mesure que la mer de glace fond, sa surface réfléchissante est remplacée par l'eau sombre de l'océan, qui attire davantage de rayonnements solaires. Cela génère de la chaleur, ce qui fait fondre encore plus de glace. Simultanément, les océans du monde se réchauffent, ce qui provoque également d'importants épisodes de fonte. L'Arctique est donc plus sensible aux changements climatiques que n'importe quel autre endroit du monde.

« La perte de la couverture de glace en Arctique contribue à la tendance du réchauffement grâce à ces effets de rétroaction, » explique Serreze. 

L'hiver dernier, les températures dans l'Arctique étaient de -15 à -12 degrés Celsius au-dessus de la moyenne. Un Arctique plus chauf est un indicateur précoce du changement climatique mondial, que le corps scientifique attribue en grande partie aux activités humaines.

« La seule chose qui explique la hausse des températures dans l'océan, dans tout l'Arctique, dans tout l'hémisphère Nord, c'est l'augmentation des émissions de gaz à effet de serre, la plupart d'entre eux étant produits par l'Homme. Il n'y a pas d'autre moyen de contourner le problème », explique Ted Scambos, chercheur principal à la NSIDC.

Une étude de Dirk Notz et Julienne Stroeve, publiée dans le magazine Science, souligne que la perte de glace arctique est directement liée à l'augmentation des niveaux de dioxyde de carbone dans l'atmosphère.

La hausse des températures, les inondations et les sécheresses plus fréquentes et les phénomènes météorologiques extrêmes sont quelques unes des conséquences possibles de la perte de l'effet tempérant de l'Arctique sur les températures mondiales. L'effet domino potentiel induit l'élévation du niveau de la mer, la mort des coraux, la modification de l'habitat faunique et des schémas de migration, et la modification des saisons de croissance agricole.

Pour Larsen et Copeland, les expéditions sont devenues une plate-forme pour sensibiliser le monde à l'évolution du climat arctique et mondial. Comme le dit Larsen dans son livre, « L'océan Arctique ne nourrit pas l'optimisme ». Il faisait référence aux voyages polaires, mais on pourrait en dire autant du réchauffement climatique.

Will Larsen entrera-t-il dans les livres d'histoire comme la dernière personne à avoir traversé le pôle Nord ?

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