Vent, froid et aventure : un hiver au Pôle Sud

L'ingénieur polaire Sven Lidström a passé deux hivers en Antarctique, où se trouve le laboratoire le plus exposé au froid et au vent au monde.mercredi 28 février 2018

De Kat Long
Sven Lidström se prend en photo devant l'observatoire IceCube Neutrino.

Les vents dangereux, le froid glacial et l'obscurité continue pendant plusieurs mois font que les vols vers l'Antarctique sont extrêmement rares - et dangereux- à cette période de l'année. Mais s'accommoder du temps et de ses caprices est le lot de la petite équipe de scientifiques qui vivent près de la station d'Amundsen-Scott pendant l'hiver.

Sven Lidström, coordinateur des opérations de l'Institut Polaire Norvégien, a vécu plusieurs de ces hivers. Cet ingénieur a participé à la construction de l'Observatoire IceCube Neutrino en creusant des trous de 2.500 mètres dans la calotte glaciaire antarctique pour y abriter des capteurs optiques. Lidström a ensuite passé l'hiver 2012 à collecter des données révolutionnaires de l'espace. Il a pris part à plus de 20 expéditions en Antarctique (et autant en Arctique). Aujourd'hui, il ne consacre son temps de recherche qu'aux stations norvégiennes de Troll et Tor pendant l'été. « Les hivers sont très durs », reconnaît-il.

Lidström s'est confié à National Geographic. Il nous parle des spécificités, des risques médicaux et de l'esprit de camaraderie inhérents aux expéditions polaires.

 

Quels sont les défis majeurs pour les avions qui atterrissent ou décollent depuis l'Antarctique?

Pendant l'été, il y a des vols quotidiens vers la station McMurdo, du moins quand le temps le permet. Pendant l'hiver, il n'y a pas de vols. On nous a dit que c'était « impossible », et que notre seule option en cas de problème serait un largage de ravitaillement. En hiver, il est dangereux de survoler la zone : les températures extrêmes, l'obscurité et les conditions météorologiques rendent les vols difficiles voir impossibles. Le combustible utilisé, AN-8, se gélifie à -60°C. Tout dans et sur les avions devient extrêmement rigide et fragile à de telles températures.

 

Quel temps fait-il généralement dans cette zone polaire ? Quelles sont les températures les plus froides que vous ayez connues ?

La moyenne annuelle est de -50°C; les températures hivernales normales vont de -60°C à -70°C. Les températures les plus froides que nous ayons connues avoisinaient les -78 °C, à l'abri du vent. Si vous prenez en compte le refroidissement éolien, il faisait moins de -73°C !

 

Quelle était la fréquence des blizzards et des tempêtes de vent ?

Il y a presque toujours du vent, mais pas de grosses tempêtes ni de blizzards comme quand vous descendez sur la côte. Mais quand il fait mauvais, c'est parfois pendant plusieurs jours.

Sven Lidström au pôle Sud, devant la station Amundsen-Scott.

Y a-t-il de la lumière provenant de la Lune ou des étoiles pendant les mois d'hiver, ou est-ce complètement noir?

S'il fait beau, on voit la Lune, les étoiles et les aurores boréales, qui sont spectaculaires. Vous essayez travailler à l'extérieur que possible lorsque la Lune vous éclaire, car il n'y a pas de lumières extérieures à l'exception de quelques lumières rouges sur les bâtiments qui aident à la navigation. Nous marquons toutes les routes utilisées en hiver avec un drapeau tous les 10 mètres ou moins pour retrouver notre chemin [dans l'obscurité]. Parfois, vous ne pouvez pas voir les drapeaux mais vous les entendez, battus par le vent.

 

Est-ce que l'altitude (environ 2.800 mètres au-dessus du niveau de la mer) a un effet sur les conditions météorologiques au pôle Sud?

Vous n'avez pas les mêmes vents catabatiques qu'aux basses altitudes le long de la côte Antarctique. Le temps au pôle sud (et partout sur le plateau antarctique) est en fait meilleur que sur la côte - ou du moins moins venteux. Mais les températures y sont plus basses du fait même de l'altitude. Le plateau antarctique est l'endroit le plus froid de la planète. Et il fait vraiment froid en hiver!

 

Quels types de problèmes médicaux rencontriez-vous à la station et comment les situations d'urgence étaient-elles gérées ?

Le mal d'altitude, les engelures et les blessures liées au travail sont les plus courantes. En hiver, il peut également y avoir des problèmes physiologiques et des épisodes de dépression. Il y a eu plusieurs urgences médicales, et elles ont tous été très bien traitées. Le Programme Antarctique Américain a de bonnes procédures pour les gérer. Les différentes équipes d'urgence sont entraînée pour gérer plusieurs types de situations.

Cela dit, avant que l'hiver ne commence, vous êtes mis au courant de l'environnement extrême et de l'éloignement, et il est clairement dit à l’avance que vous ne devez pas attendre d’aide extérieure si quelque chose se produit. Procéder à une évacuation pendant l'hiver ne concerne que des cas grave, car cela met d'autres vies en danger. L'Antarctique est un continent très dur et les hivers sont extrêmes de toutes les manières possibles. 

 

Que faisiez-vous quand vous ne travailliez pas?

Vous travaillez beaucoup, mais nous avons fait de l’exercice (il y a un bon gymnase), regardé des films et lu. Il y a une bibliothèque, une salle de musique et un atelier de bricolage. Vous pouvez vous rester très occupé si vous le souhaitez.

 

Aviez-vous le sentiment d'être seul jusqu'à la fin de l'hiver?

On ne se sent pas seul. Vous avez là toute l'équipe d'hiver, que vous connaissez très bien. 

Le fait que le soleil ne se lève pas pendant six mois est difficile pour beaucoup. Vous vous sentez définitivement isolé du reste du monde. Un de mes collègues ne cessait de parler de Planet Antarctica, et à bien des égards, on a l'impression d'être sur une autre planète, pas sur la planète Terre.

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