L'incroyable migration de la sterne arctique dévoilée par des GPS

Chaque année, le plus grand voyageur du royaume animal effectue un aller-retour de 70 000 km, poursuivant sans relâche aux quatre coins du globe la lumière du jour.

Sterne Arctique - Sterna paradisaea.
Sterne Arctique - Sterna paradisaea.
photographie de Pixabay/CC0 Public Domain/JON57

Je viens de prendre un vol reliant Londres à la Caroline du Nord, soit une distance de 6 200 km. Face au périple de la sterne arctique, ce voyage fait en réalité bien pâle figure, digne d'une simple balade au parc. Chaque année, le plus grand voyageur du royaume animal effectue un aller-retour de 70 000 km, poursuivant sans relâche aux quatre coins du globe la lumière du jour. La sterne arctique passe l'été sous le soleil de l'Arctique, avant de mettre le cap vers les cieux tout aussi lumineux de l'Antarctique en hiver. Au cours de ses 30 ans de vie, cet aéronaute parcourt plus de 2,4 millions de kilomètres, l'équivalent de trois voyages aller-retour sur la Lune.

Bien que le vol olympique de la sterne arctique soit assez connu, évaluer la distance d'un tel périple n'est pas chose aisée. Ne jetons pas l'opprobre sur les scientifiques : leurs estimations ne reposaient jusqu'ici que sur des observations en mer et sur la capture à différents endroits d'oiseaux bagués. Rares sont ceux qui auraient deviné à quel point les chiffres avancés dans les manuels étaient erronés. Selon ces derniers, la sterne parcourrait 40 000 km par an. Une insulte pour l'oiseau, qui vole près du double de cette distance.

Grâce à la pose de minuscules traceurs, son véritable itinéraire vient tout juste d'être découvert. Des dispositifs semblables avaient d'ores et déjà révélé les trajectoires de vol d'oiseaux marins plus grands, notamment d'albatros, de pétrels et de puffins. Mais ces gadgets étaient trop imposants pour pouvoir être attachés à des oiseaux plus petits ; poser un dispositif de 400 g sur un oiseau qui en pèse 100 ne donnera pas un aperçu fidèle de ses capacités de vol.

Carsten Egevang, de l'université d'Aarhus au Danemark, a changé la donne avec le développement de minuscules dispositifs de géolocalisation de moins d'un gramme. Ces capteurs peuvent suivre les mouvements des oiseaux migrateurs en enregistrant la quantité de lumière reçue à différentes étapes du voyage. Ils ont d'ores et déjà été inaugurés avec le suivi de toute la migration des oiseaux chanteurs. Le chercheur les a posés sur les pattes de 50 sternes et est parvenu à en récupérer onze lors du retour des oiseaux la saison suivante.

La migration vers le sud constitue la portion la plus difficile du voyage. Au terme de la saison des amours, les sternes s'envolent depuis le Groenland et l'Islande et volent en direction du sud-ouest, vers une escale inconnue jusqu'alors. Cette étape se fait au cœur de l'Atlantique Nord, où les eaux du nord riches en nourriture se joignent aux remous méridionaux plus chauds mais moins féconds. Les sternes y restent en moyenne trois à quatre semaines entre août et septembre, où elles reprennent des forces avant de prendre la direction du sud-est, vers l'Afrique.

Elles suivent toutes le même itinéraire jusqu'aux îles du Cap-Vert, au large de la corne d'Afrique de l'Ouest, où elles se scindent en deux groupes. Une troupe poursuit son périple sur la côte africaine, tandis qu'une autre traverse l'Atlantique et suit la courbe du Brésil. À près de 40 degrés au sud, les deux groupes passent d'un vol en direction du sud à des mouvements d'est en ouest plus désordonnés, certains oiseaux allant même jusqu'à l'océan Indien.

En novembre, elles arrivent toutes à destination. Il leur aura fallu en moyenne 93 jours, voire 69 jours pour les plus rapides d'entre elles. Après l'effort, le réconfort : la lumière du soleil continue commence à rayonner sur la côte Antarctique, leur permettant de picorer 24h/24 les riches mers locales à la recherche de krill et d'autres aliments. Elles y restent plusieurs mois avant de reprendre la direction du Nord à la mi-avril.

Ce trajet est cette fois plus direct. Les batteries rechargées par le krill et les vents jouant en leur faveur, les sternes parcourent chaque jour 500 km et il ne leur faut pas plus de 40 jours en moyenne pour arriver à la maison. Plutôt que de survoler les côtes, elles empruntent des trajectoires directes au-dessus des eaux profondes. Elles tracent une forme de S dans l'atmosphère, se dirigent vers le sud-ouest de l'Afrique, traversent l'Atlantique et reviennent au même point de transit de l'Atlantique Nord que lors de leur périple vers le sud. Elles finissent par arriver dans l'Arctique au mois de mai, éreintées et prêtes à se reproduire.

Si la sterne arctique est certainement le plus accompli des migrateurs à plumes, elle est loin d'être la seule. Nombreux sont les oiseaux qui nichent dans l'Extrême-Arctique afin de migrer plus au sud en hiver. Or, la migration n'a rien d'une promenade dominicale ; il s'agit d'un super-marathon qui draine toute énergie et confronte les oiseaux à des conditions météorologiques extrêmes. Beaucoup d'entre eux meurent en chemin et même les survivants doivent surmonter le climat extrême de l'Arctique et être suffisamment résistants pour s'y reproduire.

Pourquoi s'infliger de tels périples ? Les avantages d'une destination plus au nord doivent être considérables pour compenser un tel investissement. Selon des études antérieures, il y aurait deux raisons à cela : les parasites se font plus rares à des latitudes plus élevées et les journées plus longues offrent aux oiseaux plus de temps pour attraper la nourriture dont ils ont besoin. Toutefois, les oiseaux pourraient toujours bénéficier de ces avantages s'ils s'arrêtaient plus au sud, dans les régions subarctiques, réduisant leur voyage de manière drastique et leur permettant de se reproduire sous des climats plus cléments.

Laura McKinnon, de l'université du Québec, a désormais une troisième explication à ce dernier élan vers le nord : cette trajectoire est plus sûre. La chercheuse a analysé l'influence des prédateurs dans une étude continentale. Pour ce faire, elle a disposé plus de 1 500 nids artificiels sur des sites de nidification à travers le Canada, des latitudes subarctiques à 53 degrés à l'Extrême-Arctique situé à 83 degrés.

Étudier la prédation est une tâche revêche. Chez les oiseaux, les parents pourraient lutter contre des mâchoires affamées au moyen de méthodes de défense vigoureuses, du camouflage ou en choisissant le moment opportun pour se reproduire. Alors que ces variables faussaient habituellement les expériences de ce type, les tests artificiels de Laura McKinnon les ont évincées pour ne se concentrer que sur la localisation.

Elle a alors découvert que la reproduction à un degré de latitude plus élevé réduisait les risques d'être mangé. Dans son expérience, 29 degrés séparaient les sites de nidification les plus au nord de ceux les plus au sud, soit un risque plus faible de 65 % de finir entre les griffes de prédateurs. S'il s'agit d'un avantage non négligeable par rapport aux autres oiseaux, compense-t-il véritablement l'énergie dépensée par la migration ?

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