Les photographes noires se forgent une place dans l'Histoire

Longtemps exclues de l'histoire de la photographie, cette anthologie offre aux femmes photographes d'origine africaine un moyen de raconter leur histoire.

Publication 2 mars 2018, 18:30 CET
New Rochelle, New York, 1972
New Rochelle, New York, 1972
Photographie de Jeanne Moutoussamy Ashe, MFON

Lors de la récente présentation des portraits officiels de l'ancien président Barack Obama et de l'ancienne première dame Michelle Obama à la Smithsonian National Portrait Gallery, les conversations sur la corrélation entre l'art et les origines ethniques ont monopolisé le débat.

Les artistes Kehinde Wiley et Amy Sherald sont devenus les premiers peintres afro-américains à peindre le premier président afro-américain et la première dame des États-Unis.

« Je pense aussi à tous les jeunes - en particulier aux filles et aux femmes de couleur - qui, dans les années à venir, viendront ici, lèveront les yeux et verront une image de quelqu'un qui leur ressemble, accroché au mur de cette grande nation qu'est l'Amérique », a déclaré Michelle Obama lors de la cérémonie. « Je connais le genre d'impact que cela aura sur leurs vies, car j'ai été une de ces filles.»

Des discussions similaires sur la diversité et les représentations ethniques ont infiltré l'industrie de la photographie. Industrie qui a longtemps exclu les contributions des femmes photographes noires de son histoire.

Little Ethiopia, Falls Church, Virginie, 2016
Photographie de Hilina Abebe, MFON

En 1986, la photographe Jeanne Moutoussamy-Ashe a bousculé cette représentation avec la publication de Viewfinders : Black Women Photographers - une collection d'images et de biographies allant du milieu des années 1800 aux années 1980. Bien que singulier, l'ouvrage permet d'assurer que leurs travaux ne se perdent pas dans le temps.

Trente ans plus tard, inspirées par le travail de pionnières telles que le Dr Deborah Willis et Moutoussamy-Ashe, Laylah Amatullah Barrayn et Delphine Fawundu ont décidé d'initier un nouvel ouvrage historique pour mettre en lumière une nouvelle génération de photographes noires.

« Nous vivons un moment très fort de l'histoire et nous devons nous assurer que ces récits obtiennent le soutien qu'ils méritent», dit Barrayn.

MFON: Women Photographers of the African Diaspora fournit un premier support. La première édition de la revue bi-annuelle, qui regroupe 118 photographes toutes générations confondues, est dédiée à la création et à la représentation d'une voix collective des femmes photographes d'origine africaine.

Downtown West Palm Beach, Floride, 2015
Photographie de Johanne Rahaman, MFON

Quelle a été votre inspiration pour ce livre et comment s'est-elle concrétisée ?

Nous avons été inspirées par le travail engagé du Dr. Deborah Willis, qui a réuni les travaux des photographes noires du siècle dernier. Nous sommes de ferventes collectionneuses de livres de photographie et nous possédons tous les livres du Dr Willis, dont certains comportent nos propres œuvres.

En 2006, nous avons eu l'idée de créer une réponse artistique à Viewfinders: Black Women Photographers de Jeanne Moutoussamy-Ashe, publié en 1986. Nous avons créé un prototype de livre et nous avons essayé de le vendre. Il était difficile de décrocher un contrat d'édition, nous avons donc pris une pause et nous nous sommes concentrées sur notre propre travail, qui incluait de la recherche et de nombreux voyages en Afrique et en Europe. Durant ces voyages, nous cherchions à produire des histoires photographiques proposant une représentation artistique de la diaspora africaine.

Dix années se sont écoulées et nous avons énormément grandi en tant qu'artistes et photographes. L'expérience que nous avons gagné au cours de cette décennie nous a permis d'y voir bien plus clair à propos des femmes de cette diaspora et des oeuvres puissantes qu'elles créent.

En 2016, nous nous sommes retrouvées et avons décidé de revisiter le projet que nous avions interrompu 10 ans plus tôt. D'abord, nous avons établi une liste de toutes les femmes photographes d'origine africaine que nous connaissions, y compris celles que nous avions contactées en 2006.

Nous avons demandé des conseils, nous avons parcouru Internet, Facebook et Instagram. Nous avons eu beaucoup d'échanges, nous ne voulions oublier personne. Nous avons visé large. Tout en sélectionnant des artistes pour le livre, nous avons pensé en termes de qualité, aux femmes engagées dans leur métier, ainsi qu'à une diversité d'expériences, de lieux, de genres et de sujets. Nous avons commencé en janvier et terminé le livre en septembre 2017.

Humanae, 2012
Photographie de Angelica Dass, MFON

Le livre est dédié à Mmekutmfon "Mfon" Essien. Pourquoi elle ?

Laylah : Alors que j'écrivais pour l'obtention d'une subvention pour lancer ce projet, je ne trouvais pas de nom assez représentatif de la gravité de ce que nous cherchions à dénoncer à travers cette collection de photographies. Un jour, le nom de Mfon me vint à l'esprit et j'ai appelé Delphine pour lui dire que j'avais trouvé le nom parfait. Mfon Essien était une photographe émergente et centrale dans la communauté photo new-yorkaise. Elle était une photographe extrêmement talentueuse et une source d'inspiration pour beaucoup de ses contemporains. Malheureusement, elle est morte très jeune d'un cancer du sein.

Delphine : Mmekutmfon Essien était une photographe visionnaire qui a reçu de nombreuses récompenses dans sa jeune carrière, notamment celle d'exposer à la Biennale sénégalaise ainsi qu'une mention d'honneur dans American Photo. Elle est décédée juste un jour avant que sa série «The Amazon’s New Clothes » ne soit montrée dans le cadre de l'exposition « Committed to the Image: Contemporary Black Photographers ».

Quand tu la rencontrais, tu ressentais sa magie. Elle était petite mais avait une très forte présence. Dans son travail, elle dépeint notre beauté collective, imparfaite et sacrée comme une source de force incontournable. Il s'agissait d'une ultime défiance des normes de beauté. Mfon se tenait droite dans ses bottes, tout en dignité et en grâce ; comme le font naturellement toutes nos talentueuses photographes dans MFON.
MFON est un moyen d'offrir une voix à nos images, à travers nos objectifs singuliers et uniques de femmes noires. Et cela reflète l'esprit du génie qu'était Mmekutmfon 'Mfon' Essien.

Mission internationale King of Kings, Johannesburg, Afrique du sud, 2016
Photographie de Miora Rajaonary, MFON

Vous avez parlé du regard occidental et de l'histoire de la photographie. Pourquoi pensez-vous qu'il est important que les gens racontent leurs propres histoires?

Malheureusement, le regard occidental est assez limité, oppressant voire même violent. Nous sommes tous des êtres humains qui expérimentons le monde sous des angles différents. Pour progresser de façon humaine, il est important pour nous de respecter la nécessité de représenter une multitude de voix ; en éliminant l'idée d'une hiérarchie alors que nous partageons des expériences humaines.

Photographie de Lola Akinmade Åkerström, MFON

Quels sont les obstacles institutionnels les plus importants qui se dressent face aux photographes noires?

L'obstacle institutionnel principal auquel sont confrontées les femmes photographes noires est la réticence des conservateurs à comprendre que la représentation du monde ne se limite pas à un seul point de vue.

Des ruptures sociales et politiques telles que le colonialisme et la traite négrière transatlantique ont créé des hiérarchies raciales, culturelles et sociales en faveur des valeurs occidentales et de la blancheur, même dans les pays où les Blancs sont minoritaires.

Cette histoire mondiale mène à des problèmes épouvantables comme l'évincement historique, le manque de représentation et l'idée de « l'autre ». Il est assez difficile d'être perçu comme « l'autre » ou de se voir reflété comme tel dans le regard des médias grand public. Cela se matérialise par des médias, des organisations, des musées et des espaces d'art qui présentent des sujets très divers - la photographie, le documentaire, les femmes, les américains, l'art - mais ignorent ou proposent une vision très limitée des femmes photographes noires.

South Side, Chicago, Illinois, 2015
Photographie de Tonika Johnson, MFON

Avez-vous une photo préférée?

Toutes les photos sélectionnées pour le livre sont nos préférées. J'aime le portrait de Manyatsa Monyamane qui célèbre le positivisme du corps parce que c'était le dernier que nous ayons mis dans le livre avant de l'envoyer à l'imprimeur. C'était le moment symbolique où ce livre était finalement arrivé à maturité.

Ce sont les 118 photographes de ce livre qui créent un tableau de séries photographiques étonnantes. Elles sont de toutes les générations. 

La plus jeune photographe est Fanta Diop, elle est certainement une étoile montante et nous sommes ravies de la voir tracer son chemin. Nous avons des photographes comme Tonika Johnson qui ont reçu plusieurs distinctions, comme être nommée l'une des personnalités de l'année du Chicago Magazine pour sa série en cours sur le South Side de Chicago; ainsi que Johanne Rahaman dont les travaux portent sur les nombreuses communautés de la diaspora dans le sud de la Floride.

Je suis vraiment heureuse d'avoir inclus Mouna Jemal Siala et Hélène Amouzou, respectivement tunisienne et togolaise, dont les photographies traitent de la crise des migrants à travers des autoportraits axés sur les expériences des femmes.

Kadeem en studio, New York, État de New York, 2014
Photographie de Bee Walker, MFON

Quand le prochain numéro sera-t-il publié?

La prochaine édition sortira à l'automne 2018. Son format sera légèrement différent avec moins de photographies et plus de détails pour compléter les œuvres. Une exposition aura lieu d'ici un mois pour présenter des extraits du livre et les histoires des photographes qui sont derrière ces œuvres. Nous lançons enfin notre première subvention et nous prévoyons une grande exposition en 2019, qui aura lieu parallèlement à un symposium.

James Baldwin., Chicago, Illinois, 1984
Photographie de Michelle Agins, MFON

Des initiatives ont vu le jour pour palier au manque de diversité dans l'industrie de la photo, comme les bases de données. D'après vous, quelles sont les façons les plus durables et évolutives d'atteindre cet objectif ?

Je pense que les conversations sur la diversité et l'inclusion sociale sont utiles. Tout comme les bases de données car cela répertorie des photographes dont beaucoup prétendent ignorer l'existence.

Je pense que les initiatives incitent les rédacteurs en chef et les autres décideurs à prendre leurs responsabilités, mais je crois surtout que la structure globale dans laquelle nous travaillons doit être renouvelée.

 

Que diriez-vous aux jeunes filles noires qui veulent devenir artistes?

Faites-le. Vous n'avez pas besoin de permission pour faire tomber les barrières.

American Stanza, New York, État de New York.
Photographie de Rachel Eliza Griffiths, MFON

Cette interview a été éditée pour des questions de longueur et de clarté.

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