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Aux Amériques, le carnaval honore les ancêtres africains

Animaux mythiques et diables facétieux... Les costumes du carnaval honorent les racines africaines et indigènes des habitants et raillent au passage les anciens oppresseurs.

De Jacqueline Charles
Photographie De Charles Fréger
La fête du Corpus Christi, qui honore le corps et le sang de Jésus-Christ, est habituellement célébrée à la mi-juin dans la ville de Chepo (Panama). Aux Amériques, cette manifestation servait à convertir au christianisme les natifs et les descendants d’Africains par le biais du théâtre de rue. Ces adolescents portent des costumes comprenant un masque en papier mâché et des miroirs – des éléments culturels également présents en Afrique de l’Ouest.

Il y a quelques années, je me suis rendue dans le sud-est d’Haïti, à Jacmel, une ville portuaire où Kanaval – le « carnaval » en créole haïtien – est célébré une semaine avant l’officiel, à Port-au-Prince.

À la différence des fêtes centrées autour du mérengué – la musique accompagnant le carnaval dans cette île francophone –, Jacmel offre une expérience plus rustique : garçons enduits de suie, sonorités rara liées au vaudou, musiciens frappant sur des tambours ou soufflant dans des trompettes en métal recyclé et en bambou. Chaque rythme raconte sa propre histoire tout en invitant à la danse. 

J’étais fascinée par l’inventivité qui déferlait dans les rues étroites de la ville, par les représentations effroyablement belles du diable et d’énormes animaux mythiques, par le grotesque des masques en papier mâché. 

Dans certaines régions des Antilles, le carnaval est bien plus qu’une fête transformée en attraction touristique. C’est un espace artistique, une caisse de résonance publique, l’expression de l’identité et de l’émancipation des descendants d’Africains asservis. Au XVIIIe siècle, les maîtres français ou anglais leur ayant interdit de célébrer leurs dieux ou de participer aux bals masqués de mi-carême, les esclaves mêlèrent les traditions et le folklore africains aux rites coloniaux pour créer leurs propres festivités. 

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Aujourd’hui, les fêtes du Corpus Christi, de l’Épiphanie ou de la Toussaint prennent diverses formes dans la diaspora africaine et ont lieu à des périodes différentes de l’année, mais toutes ont des traits communs. Des personnages aux tenues extravagantes et colorées mêlent le christianisme au folklore et à la culture indigène dans un rituel de révolte spirituelle. Les participants, dissimulés derrière des masques ornementaux, racontent des histoires, libèrent leurs frustrations et, dans un pays comme Haïti, prônent le changement politique et social en utilisant l’apparat et la parodie. 

« Cette rébellion est une résistance culturelle », explique Henry Navarro Delgado, professeur associé à l’université Ryerson (Canada). Il a étudié le rôle joué par la mode lors du carnaval. Pour les participants, dit-il, « c’est l’occasion de se montrer tels qu’ils en ont vraiment envie ». 

Certains enduisent leur corps de peinture et de boue. D’autres revêtent les couleurs vives des divinités africaines : le rouge ardent et le noir d’Ogun, le dieu de la guerre et du fer ; ou le bleu et le doré d’Erzulie Dantor, la déesse de la jalousie et de la passion dans le vaudou haïtien. 

La figure centrale de nombreux carnavals est le facétieux diablo. En République dominicaine, le diable est un filou claudiquant, qui se pavane avec un fouet. Sur l’île de la Trinité, il prend parfois la forme d’un diable bleu, ridiculisé et battu par d’autres diables pour refléter la brutalité de l’esclavage. Au Panama, c’est souvent le maître armé d’un fouet, qui se bat avec les marrons (les esclaves en fuite) lors d’une danse traditionnelle congolaise. Dans un contexte catholique ou européen, le diable, bien entendu, est un horrible personnage. Mais, lors du carnaval, il est en général l’esprit impie nécessaire pour équilibrer le monde et bousculer les choses. 

Aucun carnaval digne de ce nom ne fait l’impasse sur les danses masquées, qui rejouent la relation entre esclaves et maîtres, et peuvent ridiculiser les oppresseurs. Nombre de ces danses nécessitent un entraînement, souligne Amy Groleau, conservatrice au Musée international d’art folklorique (Moifa), à Santa Fe, aux États-Unis. Elle constate la présence de thèmes communs parmi les différentes représentations de classes sociales, d’ethnies et même d’animaux. « Les personnages ont une dimension sacrée », affirme-t-elle. 

Qu’il s’agisse de figures animales en Colombie ou de la danse des Qhapaq Negro au Pérou (qui relate l’arrivée des esclaves noirs avec les conquistadors), le carnaval est bien plus qu’une bacchanale. C’est un symbole de l’histoire et de la culture qui nous unit en tant que Noirs, au-delà de la langue et de la géographie. 

 

Ce reportage a été publié dans le n°233 du magazine National Geographic, daté de février 2019.

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