Photographie

Passées aux rayons X, ces graines deviennent de véritables œuvres d'art

Dans son projet Archiving Eden, la photographe Dornith Doherty explore la beauté et la nécessité des réserves botaniques du monde entier. Mercredi, 27 mars

De Catherine Zuckerman

Pas plus épaisses qu'un grain de sable, les graines d'orchidées sont à première vue d'une extrême fragilité. Pourtant, dans les bonnes conditions, cette petite graine (l'une des plus petites parmi les plantes à fleurs) peut survivre à l'état sauvage pendant des années pour enfin germer et donner naissance à l'une des fleurs les plus séduisantes du monde botanique.

La photographe Dornith Doherty a passé dix ans à photographier des milliers de variétés de graines qu'elle a rassemblées dans un projet baptisé Archiving Eden (Archiver l'Eden). Les orchidées, nous confie-t-elle, y occupent une place toute particulière.

« Elles sont délicates et vulnérables, mais elles ont tout de même cette force de vie, » explique-t-elle. « Je les trouve magiques. »

C'est un article sur la Réserve mondiale de semences du Svalbard en Norvège qui a piqué sa curiosité et l'a poussée à entamer les recherches pour son projet. L'article soulignait l'importance de la mise en réserve de graines dans l'éventualité où le changement climatique, la famine, un conflit politique ou tout autre événement endommagerait les réserves en nourriture. La photographe qui s'intéresse depuis longtemps à la relation entre les humains et la nature ou la gestion des terres a été prise de curiosité pour les réserves de semences.

Elle raconte, « pour moi, cette idée était vraiment attrayante, le fait que quelqu'un ait décidé de construire une arche de Noé au pôle Nord, cette fois pour protéger la vie des plantes sur Terre et, dans le même temps, l'Homme lui-même. »

Née à Houston au Texas, où elle a passé la majeure partie de sa vie, Doherty est aujourd'hui professeure à l'université de North Texas où elle enseigne la photographie. Sur son temps libre et par ses propres moyens, elle s'est attaquée à la création d'une série de photographies sur les réserves de semences, sans se limiter à celle du Svalbard. Elle a peu à peu reçu des invitations à photographier les collections de graines soigneusement gardées dans des chambres fortes aux États-Unis, en Angleterre et après deux ans d'attente, au Svalbard. S'ensuivirent des voyages en Russie, en Australie, au Brésil et aux Pays-Bas.

Les réserves de semences ont plusieurs objectifs. Elles entreposent un nombre incalculable de graines provenant du monde entier afin de garantir la sécurité alimentaire, de préserver la diversité du monde végétal et d'empêcher la disparition de certaines espèces. Au sein de la Réserve mondiale de semences du Svalbard, dont les infrastructures peuvent contenir jusqu'à 2,5 milliards de graines, les échantillons sont conservés à la température glaciale de - 17 °C, dans un étui en aluminium spécialement conçu, lui-même placé dans les boîtes qui garnissent les étagères du coffre fort.

« La température basse et le faible taux d'humidité permettent de ralentir l'activité métabolique des graines, elles peuvent ainsi restées viables pendant des décennies, des siècles, voire même des millénaires, » peut-on lire sur le site Web de la réserve norvégienne. Et puisque la chambre forte du Svalbard s'enfonce profondément dans la montagne, « le pergélisol garantit la viabilité permanente des semences si l'électricité venait à être coupée. »

Pour immortaliser ses clichés, Doherty utilise des dispositifs à rayons X. Dans chaque réserve elle était amenée à travailler avec des scientifiques qui mettaient à sa disposition des spécimens réservés à la recherche et non au stockage. La procédure est la suivante : elle place les graines dans une boîte de Petri qu'elle installe ensuite dans l'appareil à rayons X, celui-ci enregistre une image numérique en noir et blanc que Doherty sauvegarde sur un disque dur qu'elle rapporte dans son studio au Texas. Une fois toutes les photos recueillies commence le long travail de retouche sur Photoshop au cours duquel elle ajoute couleurs, collages ou animations aux images en noir et blanc.

Doherty ne choisit pas ses couleurs au hasard, elles ont une signification toute particulière. Certaines de ses animations passent du vert au marron, ce qui représente le processus de dessiccation, dit-elle. D'autres passent du vert au bleu afin d'illustrer l'étape de congélation.

Elle poursuit : « Pour moi, une partie de ce travail est de chercher à placer le vivant dans un état d'animation suspendue. Comme une référence à l'impossibilité d'arrêter le temps. »

Le travail de Doherty n'est pas achevé. À mesure que les prévisions vis-à-vis du changement climatique évoluent, elle espère que cette série permettra d'engager la discussion sur les actions à entreprendre : « En règle générale, les reportages sont si pessimistes et tellement décourageants qu'il est, je pense, primordial d'allumer cette lueur d'espoir dans la sombre époque que nous traversons actuellement. »

Elle se souvient d'une anecdote qu'elle avait entendue lors de sa visite de la Millennium Seed Bank en Angleterre. Une personne avait un jour découvert un mystérieux sac de semences dans son grenier, probablement l'œuvre centenaire d'un ancêtre marin selon Doherty, et l'avait apporté à la réserve qui, après analyse des graines, avait décidé de les semer pour finalement réaliser que la plante germée était considérée comme une espèce disparue.

« Ainsi, presque accidentellement, ce capitaine providentiel avait rassemblé dans un sac des semences qui auront survécu pendant des années. Ce genre d'histoires me donne de l'espoir. » conclut-elle.

 

Dornith Doherty est Professeure de recherche émérite à l'université de North Texas, elle a rejoint le corps enseignant de cette faculté en 1996. Titulaire de nombreuses bourses et couronnée par plusieurs récompenses, elle reçoit en 2012 la bourse de la fondation Guggenheim. Son travail a fait l'objet de plusieurs expositions, notamment à l'Académie nationale des sciences de Washington où vous pourrez admirer sa collection jusqu'au 15 juillet 2019.

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.