"Le plus grand défi pour les femmes aujourd'hui, c'est de ne pas se taire"

Pénélope Bagieu, dessinatrice de bandes dessinées, est l'auteure des Culottées pour lesquelles elle a remporté le prestigieux prix Eisner. À travers de courtes biographies, Culottées retrace le parcours de femmes ayant bravé le sexisme et le patriarcat.jeudi 14 novembre 2019

De Corinne Soulay
Photographie De Eusebio

En Novembre 2019, le magazine National Geographic propose un numéro "Spécial Femmes, un siècle de combats".

 

Pénélope Bagieu, 37 ans, est dessinatrice de bandes dessinées, auteure notamment des Culottées, ouvrage en deux tomes comprenant des courtes biographies de femmes ayant bravé des interdits ou des normes sociales relevant du sexisme ou du patriarcat. En juillet 2019, elle a reçu le prix Eisner de la meilleure édition américaine d'une œuvre internationale – l’une des plus hautes distinctions mondiales de la bande dessinée.

Quel est le plus grand défi pour les femmes d’aujourd’hui ?

Celui de ne pas se taire. Bien qu’on vous rappelle, chaque jour un peu plus, que votre parole ne vaut pas autant que celle d’un homme, il ne faut pas avoir peur de prendre la parole, de nous énerver contre des choses qui nous semblent injustes. Et ce, dans tous les domaines.

Dès l’enfance, on nous incite à rester polies, calmes, à contrôler nos émotions, à ne pas trop nous laisser déborder par des choses qui nous énervent. En fait, ça ne marche pas du tout, on n’obtient rien comme ça.

C’est difficile de ne pas se taire, de ne pas se laisser décourager, de dire ce qu’on a à dire. Si j’ai envie de parler d’un sujet qui, moi, me paraît important, il faut garder en tête, malgré ce qu’on peut nous dire, que c’est important.

 

Quelle est votre plus grande force ?

J’ai l’impression – sans faire de mauvais jeu de mot avec mon prénom –  que je tisse quelque chose en sachant où je vais, même si ça ne paraît pas forcément très clair aux gens qui m’entourent quand c’est en train de se faire. Par exemple, dans le travail, si on me propose plusieurs options, je sais exactement ce que je veux. Quand il y a un choix à faire, je sais avec qui je veux travailler, j’ai un plan assez précis dans ma tête de ce que je veux. Mais au quotidien, tant que ce n’est pas fini, ça n’a pas vraiment de forme pour les autres. Ce qui change en vieillissant et en ayant une carrière qui se confirme, c’est qu’on doute moins de ça. Plus jeune, je me suis parfois laissée convaincre, et je n’aurais pas dû. J’avais moins d’aplomb. En ce qui concerne mon travail, maintenant j’ai moins de mal à dire : « Je sais ce que je veux faire, donc laissez-moi faire. »  

 

Quel est le plus grand changement nécessaire pour les femmes dans les dix prochaines années ?

Tellement de choses ! Tout, ce serait bien qu’on change tout, parce que, visiblement, ça ne marche pas. À l’échelle globale, il faudrait s'émanciper des modèles actuels qui montrent vraiment leurs limites. Je trouve que c’est bien de voir qu’il y a de plus en plus de choses qui s’organisent autrement, des multitudes de formations politiques différentes, avec des projets plus participatifs, des gens qui s’organisent dans des projets citoyens, qui lancent des initiatives plus locales, à plus petite échelle. Parce que je pense qu’on a fait le tour des solutions globales qui peuvent être apportées par les pouvoirs publics. Par exemple, la voie la plus claire et la plus forte en ce moment concernant le changement climatique est celle d’une ado de 16 ans. Et lorsqu’elle parle aux politiques, elle parle dans le vide. Cela montre qu’il va falloir faire autrement, que ce n’est pas des gens qu’on a élus que viendra le changement.

J’espère que dans les dix prochaines années, c’est ce qui va se développer. C’est une vraie douleur, un vrai deuil d’accepter que le système a atteint ses limites. Mais il y a aujourd’hui des enjeux qui nous dépassent, et on ne peut pas attendre d’être sauvé par des gens qu’on a élus. Sans faire peser pour autant la responsabilité sur chaque individu. Sur la question du changement climatique, par exemple, on voit bien que c’est un peu tard pour dire aux gens de penser à couper l’eau quand ils se brossent les dents. Le problème est plus général : les gens qui devraient prendre les vraies décisions ne les prennent pas, mais on peut compter sur des initiatives portées par des groupes de personnes, se dire qu’elles vont faire la différence, plus que d’attendre que des lois passent par magie. Cela vaut pour le changement climatique, mais aussi pour les autres problèmes de notre société, comme les injustices sociales.

 

Quel est le plus grand obstacle que vous ayez surmonté ?

Ce n’est pas à proprement parler un obstacle, mais le point commun des femmes qui évoluent dans un univers professionnel masculin – ce qui est de moins en moins vrai avec la bande dessiné, mais quand même toujours le cas –, c’est qu’elles sont obligées de travailler deux fois plus et d’être deux fois plus irréprochables parce qu’on ne leur pardonne rien. Il ne faut pas se laisser intimider, douter, se dire qu’on va être moins prise au sérieux, moins écoutée parce qu’on est une femme. Il faut se dire que son avis compte, qu’il n’y a pas de raison que ce qu’on dit soit moins intéressant.  

La réponse à cet obstacle, c’est de se fédérer et de parler avec des femmes qui font le même métier, qui rencontrent des situations similaires dans leur travail. On se rend compte qu’on n’est pas seule. Je fais partie du Collectif des créatrices de bande dessinée contre le sexisme. Dès qu’on a commencé à échanger sur ces problématiques qu’on rencontrait toutes, tout d’un coup, ça nous a donné une force incroyable. Ça nous a aussi servi à riposter collectivement au niveau des institutions et à obtenir gain de cause.

Le Collectif s’est créé en 2015, pour dénoncer une énième expo consacrée à la « BD de filles ». On a décidé de se mettre à plusieurs pour dire que c’était n’importe quoi. C’était un peu avant la grosse polémique qui a secoué le Festival international de la bande dessinée d’Angoulême, en 2016, quand, à l’annonce des nominés pour le Grand Prix, il n’y avait aucune femme. Avec le Collectif, nous avons alors pointé l’absence de parité dans les jurys. Et ça a été entendu. À partir du moment où il y a des femmes qui choisissent des livres, il y a des femmes qui gagnent.

 

Quel a été le moment décisif dans votre parcours ?

Je n’en ai pas vraiment eu. Ce n’est pas comme dans les films ! Moi, je dessine depuis que j’ai 3 ans donc c’est une continuité. Mais ce qui a jalonné ma vie depuis mes études d’art, c’est que, régulièrement, des gens m’ont dit que ce que je faisais n’était vraiment pas bien et qu’il valait mieux que j’arrête. C’est arrivé plusieurs fois. En vieillissant, ça fait de moins en moins mal. La première fois, c’était mon jury de fin d’étude, à l’École des arts décoratifs. J’avais mis beaucoup de moi dans ce que j’avais présenté. Ce que j’ai ressenti, c’est que ce n’était pas mon boulot qu’on rejetait, c’était moi.

J’ai mis du temps à me relever. Et puis, de manière très pragmatique, je me suis dit : peut-être que c’est vrai, peut-être que je suis nulle, mais j’adore tellement ce que je fais, le temps passe tellement vite quand je travaille que, même si ce n’est pas bien, je vais le faire quand même. Rien ne m’apporte plus de joie que de raconter des histoires et de les dessiner. Chaque fois que la situation s’est reproduite, par la suite, je me suis redit ça. Peut-être que ce que je fais n’est pas bien, mais, ce qui est cool, c’est qu’il y a suffisamment de gens qui trouvent ça bien pour que j’arrive à en vivre.

 

Quel conseil pouvez-vous donner aux jeunes femmes ?

Entourez-vous d’autres femmes ! Quand il s’agit de créer une communauté de travail, de s’entourer de gens à qui on peut montrer des projets, qui peuvent nous encourager… C’est essentiel de s’entourer de femmes ! J’adore partager sur Twitter des travaux de femmes. Plus on en voit, plus ça devient normal d’en voir. Le terme de sororité est peut-être un peu galvaudé, mais c’est important qu’on s’encourage les unes les autres. Le risque, c’est d’éprouver le syndrome de la Schtroumpfette : être la seule fille du village. On a été éduquées à être les unes contre les autres, à vouloir garder cette place privilégiée d’être la seule fille. En fait, c’est toxique. Dans un collectif d’artistes où on est la seule femme, on est souvent réduite à cette caractéristique. Si on est plus nombreuses, on propose d’autres histoires, d’autres types de personnages. Il faut tendre la main pour faire entrer d’autres femmes et profiter des encouragements des autres, se dire que quand l’une arrive à faire quelque chose, on a toutes un peu gagné. Je suis optimiste pour les filles des nouvelles générations. Contrairement à nous, elles semblent déjà avoir intégré tout ça, elles sont très positives. Et les garçons semblent aussi plus conscients de ces problématiques.

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