"Mon conseil aux jeunes femmes : ne jamais baisser les yeux"

Être entendues, partout dans le monde.mercredi 20 novembre 2019

Édith Bouvier, 39 ans, est journaliste indépendante en presse écrite, radio et télé, auteure de livres et réalisatrice de documentaires. En 2012, elle avait été blessée lors d'un bombardement à Homs, en Syrie. Une histoire qu'elle raconte dans le livre Chambre avec vue sur la guerre (Flammarion). Six ans plus tard, elle publie Un parfum de Djihad (Plon), coécrit avec Céline Martelet, sur les femmes françaises ayant rejoint Daech. 

Quel est le plus grand défi pour les femmes d’aujourd’hui ?
Ce n’est pas le même pour les Françaises ou pour les Syriennes qui luttent tous les jours pour leurs libertés, pour les femmes du Darfour qui peinent à survivre ou celles qui se trouvent sous les bombes au Yémen. Évidemment, il faut lutter contre le féminicide en France, mais ce qui se passe dans ces pays me touche particulièrement. Le défi de ces femmes est de continuer à exister malgré tout, et à raconter ce qu’elles vivent. Il faut arriver aussi à lutter contre les clichés véhiculés par les ONG, qui continuent à proposer des ateliers de couture, de cuisine ou de fabrication de paniers à ces femmes, à les cantonner dans des tâches domestiques, alors même qu’elles pourraient être capables de faire autre chose. Elles peuvent agir différemment. Parmi elles, il y a par exemple des femmes médecins qui pourraient sauver des vies.

La voix de ces femmes mérite d’être entendue. Bien sûr, je rêve qu’un jour les femmes en France aient le même salaire que les hommes, mais le plafond de verre chez ces femmes-là est quand même bien plus épais que pour nous.     

 

Quelle est votre plus grande force ?
J’aime voir en chacun une part d’humanité, une histoire unique à raconter. Depuis le début de l’année 2019, je pars chaque mois une dizaine de jours en reportage, notamment en Syrie ou en Irak. Je ne suis jamais blasée, jamais fermée à la souffrance des gens que je rencontre. Le retour chez moi est souvent compliqué. Mais j’accepte d’être bousculée dans mes préjugés, dans ma vie, pour pouvoir raconter correctement la détresse des gens. Je me souviens, pendant la seconde guerre d’Irak, que les médias égrenaient chaque jour le nombre de morts, sans qu’on sache qui étaient ces gens. C’est pour ça que j’ai décidé d’aller à leur rencontre, pour dire : ce ne sont pas seulement des chiffres sur une liste, ces gens ont existé.

 

Quel est le plus grand changement nécessaire pour les femmes dans les dix prochaines années ?
Notre rapport à l’environnement. Il ne s’agit pas seulement de manger bio et de couper l’eau quand on prend sa douche. Il faut une véritable prise de conscience. Les conflits sur lesquels je travaille ont très souvent une base liée au réchauffement climatique. En Syrie, par exemple, selon certains chercheurs américains, il y a eu entre 2007 et 2010 un réchauffement important et des sécheresses historiques, qui ont eu des répercussions sur les récoltes. Le gouvernement de Bachar al-Asad n’a pas vu le vent tourner, il a continué à subventionner une agriculture trop gourmande en eau et a complètement délaissé ces paysans. Sans ressources, ceux-ci ont gagné massivement les villes, ce qui a augmenté le chômage, attisé les tensions. Ils n’avaient plus rien à perdre, d’où les violentes révoltes qui ont suivi. 

C’est terrifiant de voir que les rapports des COP20, 21, 22 ou que les cris d’alarme du GIEC ne sont pas suivis d’efforts. C’est désormais aux États de prendre leur responsabilité. Je me souviens par exemple qu’en 2007, l’ancien président équatorien Rafael Correa avait proposé à la communauté internationale de renoncer à l’exploitation des réserves pétrolières dans une zone du pays, contre dédommagement financier.

 

Quel est le plus grand obstacle que vous ayez surmonté ?
J’ai une terrible peur de l’enfermement. J’ai été obligée de la dépasser lorsque j’ai été blessée à la jambe en Syrie, après le bombardement du centre de presse. Lors d’une tentative de fuite avortée, nous avons dû emprunter un tunnel et rester 4 km tête baissée, sans voir le jour. C’est grâce aux Syriens et au photographe William Daniels que j’ai réussi à dépasser ma peur.

Un obstacle plus quotidien est ma timidité. Nous sommes très intrusifs dans notre métier, c’est toujours difficile d’entrer chez les gens, de leur demander de raconter encore et encore pour la énième fois la même histoire, collés à eux avec une caméra ou un appareil photo. Mais je surmonte cet obstacle en me disant que c’est comme ça que leur histoire peut exister. J’essaie toujours que mon intrusion ait le minimum de conséquences négatives sur les gens, leur quotidien.   

 

Quel a été le moment décisif dans votre parcours ?
Ma rencontre avec mon chirurgien, à l’hôpital militaire Percy, après ma blessure. Sur trois chirurgiens, deux voulaient m’amputer ; lui s’est battu pour que je garde ma jambe. Il était général, et pourtant, chaque matin, il venait me voir pour partager un morceau de chocolat. Il m’a aidée à revenir à la vie. J’ai appris qu’il faisait ça avec tous les blessés.

Sinon, chaque reportage est un moment décisif pour moi, un caillou semé dans mon cheminement professionnel. Ceux que j’ai faits sur les Printemps arabes, notamment, étaient très importants. C’était historique de voir tomber tous ces dirigeants.

 

Quel conseil pouvez-vous donner aux jeunes femmes ?
De ne jamais baisser les yeux. Il faut se battre pour l’égalité salariale, la reconnaissance dans notre métier. C’est grâce à cette attitude que nous serons reconnues en tant qu’individus et non en tant que petites choses qu’il faut protéger.

 

En novembre 2019, le magazine National Geographic propose un numéro "Spécial Femmes, un siècle de combats".

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