L'apocalypse, version miniature

À travers des modèles miniatures, Lori Nix et Kathleen Gerbe imaginent à quoi ressemblerait notre planète, longtemps après notre disparition.

Monday, May 18, 2020,
De JEREMY BERLIN
Les artistes ont passé sept mois à construire cette réplique détaillée d'une rame de métro de ...

Les artistes ont passé sept mois à construire cette réplique détaillée d'une rame de métro de la ville de New York dont on aperçoit la skyline en arrière-plan. Envahie par les mauvaises herbes et décorée d'affiches pour le moins ironique, la rame est perdue au beau milieu d'un désert.

Photographie de LORI NIX ET KATHLEEN GERBER

La ville est en ruines. Les trains sont à l'arrêt sur les rails. Les écoles sont plongées dans le silence. Bibliothèques et laveries tombent en décrépitude.

C'est la fin du monde tel que nous le connaissons, mais Lori Nix est en pleine forme. À vrai dire, avec sa partenaire Kathleen Gerber, elles sont les heureuses architectes de cette apocalypse. C'est l'hiver à Brooklyn, le ciel est gris en dehors de l'appartement plein à craquer qui leur sert également d'atelier où les deux femmes travaillent à la construction d'un mini-diorama du désastre.

Leur objectif, comme nous l'explique Nix, est de créer et photographier des « récits ouverts — des modèles de métropoles post-humanité, après une catastrophe inconnue. » Pour « débloquer, capter et provoquer » l'imagination du spectateur, « nous voulons qu'ils contemplent le présent. Avons-nous toujours un avenir ? Pourrons-nous sauver l'humanité ? »

Nix et Gerber se partagent le travail. Pour cette image d'une classe d'anatomie, raconte Nix, « J'ai construit les étagères, les murs, le sol et les chaises. Kathleen a créé les modèles anatomiques. Elle se charge du plus difficile. »

Photographie de LORI NIX ET KATHLEEN GERBER

Ce restaurant chinois à emporter est aussi sale et désert qu'il le serait réellement dans un monde post-apocalyptique. La miniature a été construire en argile, papier, polystyrène et plantes séchées. « Lorsque nous montrons nos photos, témoigne Nix, les gens nous demandent "Est-ce que c'est vrai ?" S'ils pensent que ça l'est, alors nous avons réussi. Nous essayons de créer des scènes aussi vraies que possible. Il y a parfois un problème d'échelle ou de couleur, mais nous visons toujours le réalisme. »

Photographie de LORI NIX ET KATHLEEN GERBER

Nix trouve la plupart de ses idées pour ces scènes complexes lorsqu’elle prend le métro ou passe en revue ses photos de voyage. Parfois, l'inspiration vient de son passé. Sa jeunesse dans la Tornado Alley au milieu des années 1970 a été marquée par les événements météorologiques extrêmes et les films catastrophe, comme La Tour infernale, ou dystopiques, comme La Planète des singes.

Aujourd'hui, elle se considère « photographe de faux paysage. Plutôt que de sillonner la campagne à la recherche du paysage parfait, je le fabrique juste ici, sur mon bureau. »

C'est là qu'intervient Gerber. Son expérience dans la dorure, le soufflage du verre et les faux finis l'aident à construire et vieillir les décors, sans oublier leur atmosphère désolée.

« La sculpture, c'est elle, » déclare Nix. « Je suis l'architecte. Je donne les idées, la palette de couleur et l'angle de la photo. Elle s'occupe des détails et rend la scène vivante et rayonnante. »

Enfant à Norton, dans le Kansas, Nix était « toujours entourée par le danger et les catastrophes — mauvais temps, tempêtes, inondations, invasions d'insectes et, bien entendu, les tornades. » Sur ce cliché montrant ce qui pourrait être un salon de beauté ravagé par un ouragan, la main de Gerber entre dans le cadre et trahit l'échelle de ces minutieux dioramas.

Photographie de LORI NIX ET KATHLEEN GERBER

Leurs décors pour lilliputiens font entre 50 cm et 3 m de long. Pour les fabriquer, Nix et Gerber utilisent des matériaux ordinaires comme le papier, l'acrylique, le carton, l'argile, le polystyrène et le film plastique qu'elles manipulent grâce à de petits outils électriques. C'est un processus laborieux : chaque scène demande 7 à 15 mois de construction. Lorsque la fabrication est terminée, Nix photographie chaque décor avec un appareil photo grand format 8 x 10.

« Vous ne le voyez peut-être pas dans notre travail, indique Nix, mais nous sommes en fait de grandes optimistes. Et je pense que nos scènes — où la nature reprend ses droits — sont étrangement pleines d'espoir. » Gerber la rejoint sur ce point. « Nous essayons toujours de mélanger horreur et humour, » ajoute-t-elle. « Notre but est toujours d'impliquer le spectateur — et de l'inciter à la réflexion. »

Une laverie en ruines. Ce désastre aurait-il pu être causé par une catastrophe environnementale ? « Chaque génération a l'impression d'être sur la pente descendante, » déclare Nix. « Mais on commence vraiment à avoir l'impression que l'humanité ne pourra pas être sauvée. »

Photographie de LORI NIX ET KATHLEEN GERBER

Sans humains dans les parages, ce jardin botanique retrouve une certaine liberté. Cette scène a demandé plusieurs mois de travail, raconte Nix, mais elle ne durera pas longtemps. « Nous jetons la plupart de nos vieux décors, » indique-t-elle. « Notre appartement est trop petit pour les garder. Nous ne gardons que certaines parties — des petites pièces du décor — en souvenir de notre travail. » Sauf si « nous pensons pouvoir les réutiliser, » ajoute Gerber. « Nous avons une boîte remplie de canapés et de tables. »

Photographie de LORI NIX ET KATHLEEN GERBER

Les rayons de soleil inondent un casino abandonné à travers des fissures au plafond et dans les murs, laissant apparaître le désert à l'extérieur. Nix indique qu'elle et Gerber sont d'accord pour la plupart des aspects de leur travail, mais « nous avons tout de même quelques désaccords esthétiques. Elle veut un rendu mignon et joli. Je veux la mort et la destruction. » Pour régler le problème, plaisante-t-elle, « je dois la fatiguer. » Gerber sourit et ajoute, « au bout d'un moment, je cède. »

Photographie de LORI NIX ET KATHLEEN GERBER

La rouille a gagné depuis longtemps cette salle de contrôle abandonnée. D'après Nix, leurs œuvres offrent plusieurs niveaux de lecture. « Il y a plusieurs points d'entrée, indique-t-elle. Vous pouvez être fasciné par la miniature ou par l'idée. Il y en a pour tout le monde. » Gerber acquiesce : « Lorsque le spectateur se rend compte que ce ne sont que des maquettes, il se dit "Oh, ce sont que des faux." Cela crée un espace sûr où il peut réfléchir au message. »

Photographie de LORI NIX ET KATHLEEN GERBER

Nix et Gerber utilisent des échelles différentes pour chaque décor. Elles partent d'un objet, puis construisent la scène qui l'entoure. Pour cette bibliothèque où la mousse recouvre les murs et les bouleaux font de l'ombre aux livres, l'objet de départ était le globe miniature d'une maison de poupée.

Photographie de LORI NIX ET KATHLEEN GERBER

Cet article a initialement paru sur le site nationalgeographic.com en langue anglaise.

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