Reportage : la charge des cavalières marocaines

La thourida, sport équestre plusieurs fois centenaire, a longtemps été réservée aux hommes. Mais aujourd'hui, des cavalières transmettent cette tradition à une nouvelle génération.

De Aida Alami
Publication 27 août 2026, 13:36 CEST
Une prestation de tbourida s'achève avec une salve de tirs simultanés. Ici, Noura Lebdaoui, deuxième en ...

Une prestation de tbourida s'achève avec une salve de tirs simultanés. Ici, Noura Lebdaoui, deuxième en partant de la gauche, retient sa monture après avoir tiré. Noura fait partie de l'une des rares troupes entièrement féminines du Maroc, bousculant les représentations d'une tradition longtemps considérée comme masculine.

PHOTOGRAPHIE DE Chantal Pinzi

Une prestation de tbourida s'achève avec une salve de tirs simultanés. Ici, Noura Lebdaoui, deuxième en partant de la gauche, retient sa monture après avoir tiré. Noura fait partie de l'une des rares troupes entièrement féminines du Maroc, bousculant les représentations d'une tradition longtemps considérée comme masculine.

PHOTOGRAPHIE DE Chantal Pinzi

Cet article a initialement paru dans le magazine National Geographic du mois d'août 2026. S'abonner au magazine

Lorsque Zahia Aboulait était petite, son plus grand bonheur était d'accompagner son père dans les festivals ruraux marocains, les moussems, pour le voir se produire avec sa troupe de tbourida. Cette tradition équestre plusieurs fois centenaire consiste à simuler une charge de cavalerie, la plus parfaite possible, sur une piste en terre. La chevauchée s'achève lorsque les cavaliers - agissant à l'unisson, leurs chevaux au galop - lèvent leurs fusils pour tirer ensemble une seule et même salve tonitruante. Ce rituel tire son nom du mot arabe désignant la « poudre à canon » ; s'il se pratique dans tout le Maghreb, c'est au Maroc qu'il est particulièrement chéri. Le père de Zahia Aboulait était agriculteur et pratiquait la tbourida en amateur au sein d'une troupe; Zahia, qui ne ratait presque aucun moussem, en aimait chaque instant: l'odeur des chevaux, le claquement des mousquets, les djellabas finement brodées des hommes.

À cette époque, les cavaliers de tbourida étaient presque exclusivement des hommes. Mais un jour de 1999, l’un des membres de la troupe de son père ne se présente pas, et Zahia, alors âgée de quatorze ans, demande à le remplacer. Elle monte à cheval depuis l'âge de six ans, observe et apprend la tbourida depuis presque aussi longtemps. Son père, qui encourage la passion de sa fille, ne s'oppose pas à la laisser monter. Il lui prête l'une de ses longues robes traditionnelles, la djellaba, qu'elle enfile par-dessus son jogging et ses baskets. Enhardie par ce premier succès, elle ose réclamer un fusil ; il lui en donne un et lui montre comment charger la poudre noire (sans balles). Ce que Zahia retient de cette journée, c'est la façon dont les spectateurs - qui n'ont sans doute jamais vu de cavalière - la mitraillent de photos.

Au cours des vingt-sept années qui suivent, les femmes conquièrent une place dans la tbourida. Aujourd'hui, Zahia est l'une des cavalières les plus connues du pays: elle dirige sa propre troupe entièrement féminine - elles sont une douzaine tout au plus sur environ un millier de troupes au Maroc - et fait partie d'un petit cercle d'« anciennes » qui ont contribué à changer les mentalités pour incarner cette tradition. Alors que les vidéos de tbourida déferlent sur les réseaux sociaux et exposent cette activité à de nouveaux publics à travers le monde, Zahia est passée du statut de pionnière à celui de mentor, formant la prochaine génération de jeunes femmes prêtes à perpétuer une pratique aux racines ancestrales.

Ghita Jhiate cabre son cheval, Zher, pendant son bain avant une prestation de tbourida. Ce sont ...

Ghita Jhiate cabre son cheval, Zher, pendant son bain avant une prestation de tbourida. Ce sont généralement des étalons qui sont utilisés dans ce sport. Depuis deux ans, Ghita et Zher font partie d'une troupе, ou sorba, dirigée par Zahia Aboulait, l'une des premières cavalières à avoir fondé une sorba entièrement féminine au milieu des années 2000.

PHOTOGRAPHIE DE Chantal Pinzi

Ghita Jhiate cabre son cheval, Zher, pendant son bain avant une prestation de tbourida. Ce sont généralement des étalons qui sont utilisés dans ce sport. Depuis deux ans, Ghita et Zher font partie d'une troupе, ou sorba, dirigée par Zahia Aboulait, l'une des premières cavalières à avoir fondé une sorba entièrement féminine au milieu des années 2000.

PHOTOGRAPHIE DE Chantal Pinzi

La tbourida est pratiquée au Maroc depuis au moins le XVI siècle; cet exercice militaire a évolué pour devenir un sport mêlant les traditions équestres des populations arabe et amazighe du pays. Reconnue par l'UNESCO comme élément essentiel du patrimoine culturel immatériel, elle est parfois appelée « fantasia », surnom exotique inventé par les Français au XIXe siècle, mais largement rejeté au Maroc. Cavaliers et chevaux arborent des tenues traditionnelles élaborées, et les participants portent de fins fusils - chargés par la bouche du canon - qui évoquent une époque révolue. Chaque prestation ne dure que quelques secondes, une cavalcade de sabots et une tension croissante convergent vers une unique salve. Lorsque la synchronisation entre chevaux, cavaliers et fusils est parfaite, la foule explose. Les troupes sont jugées sur leur précision, leur panache et leur maîtrise équestre.

Pendant des siècles, explique Zakia Salime, sociologue à l'université Rutgers (États-Unis), la tbourida était considérée comme « une performance masculine », une démonstration de prouesses guerrières dont les femmes étaient traditionnellement exclues. Les premières troupes féminines, selon elle, ont commencé à se former au milieu des années 2000. Ce tournant représente ce qu'elle appelle «une révolution silencieuse», non le fruit de protestations ou de revendications. Il n'a pas non plus été provoqué par un changement de règles ou de politique particulier, précise Gwyneth Talley, anthropologue à l'université du Nebraska-Lincoln et Exploratrice National Geographic ayant étudié les troupes féminines de tbourida. L'émergence des cavalières a toutefois coïncidé, souligne Gwyneth Talley, avec la campagne menée par la première femme présidente (et membre de la famille royale) de la Fédération équestre nationale marocaine en faveur de la participation des femmes aux sports hippiques.

Zahia a continué de monter avec la troupe (ou sorba) de son père jusqu'à la vingtaine. Mais elle est encore adolescente lorsqu'elle fonde sa propre sorba, composée exclusivement de femmes (les troupes mixtes restent rares). Elles ne rencontrent que peu d'hostilité franche, ditelle; si quelques cavaliers se montrent parfois agressifs, beaucoup sont bienveillants et courtois, proposant de prêter des fusils ou de laisser sa sorba passer en premier.

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Les pionnières de la tbourida se retrouvent aujourd'hui à guider une nouvelle génération. Dans la capitale, Rabat, nombre des cavalières de la sorba de Bouchra Nabata n'étaient pas encore en âge de monter à cheval quand elle a fondé sa troupe en 2007. Parmi les membres actuelles (dans le sens des aiguilles d'une montre, en partant du bas à gauche): Doha Naji, Hiba Essallak, Marwa Essallak, Marwa Elmaite, Ikhlass Guemiri, Laila Nabata et Mahjouba Nabata (en orange).

PHOTOGRAPHIE DE Chantal Pinzi

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PHOTOGRAPHIE DE Chantal Pinzi

Zahia vit aujourd’hui à Casablanca, où elle travaille dans l'administration des affaires et élève trois enfants. L'été, elle parcourt le circuit des moussems à la tête d'un groupe de jeunes femmes qu'elle a elle-même sélectionnées et formées à la tbourida. En tant que cheffe de troupe, ou muqadema, ses responsabilités vont bien au-delà du fait de chevaucher en tête de ligne. Elle se charge de trouver des chevaux d'emprunt adaptés à chaque cavalière qui n'en possède pas. Elle gère la garde-robe et les finances du groupe.Elle dirige les séances d'entraînement et d'échauffement, veillant à ce que ses cavalières apprennent à manier chevaux et fusils en parfaite synchronie.

La tbourida, insiste Zahia, est avant tout une question de discipline - et la rigueur de sa sorba se reflète dans ses scores régulièrement élevés. « Nous avons une très bonne réputation, dit-elle. Nous devons la préserver. »

Pour Ghita Jhiate, vingt-six ans, qui chevauche aux côtés de Zahia depuis deux ans, la muqadema est bien plus qu'un simple modèle: elle est une légende. Ayant grandi à Marrakech, Ghita monte à cheval lorsqu'elle séjourne dans sa famille à la campagne, mais son père refuse de lui payer des cours quand elle est adolescente. Sa fascination pour la tbourida, qu'elle admirait lorsque sa famille se rendait aux moussems aux alentours de la ville, perdure pourtant. Et bien qu'elle ne l'ait jamais vue monter, elle connaît l'existence de Zahia Aboulait, première muqadema de la région. « Je me disais : "Je veux devenir Zahia” », se souvient-elle.

Chaymae Saad Eddine, cavalière de la sorba de Zahia Aboulait, ajuste ses rênes avant une prestation ...

Chaymae Saad Eddine, cavalière de la sorba de Zahia Aboulait, ajuste ses rênes avant une prestation lors d'un moussem dans la ville côtière de Sidi Rahal. Le harnachement des chevaux est souvent brodé à la main.

PHOTOGRAPHIE DE Chantal Pinzi

Chaymae Saad Eddine, cavalière de la sorba de Zahia Aboulait, ajuste ses rênes avant une prestation lors d'un moussem dans la ville côtière de Sidi Rahal. Le harnachement des chevaux est souvent brodé à la main.

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À la vingtaine, Ghita achète son propre moukahla, le fusil utilisé lors des thourida. Elle prend enfin des cours d'équitation, puis économise suffisamment pour acquérir son propre cheval, qu'elle met en pension aux portes de Marrakech. Elle le baptise Zher, ce qui signifie « chance ». Une connaissance en ligne lui communique le numéro de Zahia, mais Ghita n'ose pas l'appeler. Puis un jour, son téléphone vibre; en baissant les yeux, elle se fige - c'était la muqadema. Zahia a entendu parler d'elle par une cavalière qu'elles connaissent toutes les deux. La jeune femme accepterait-elle de rejoindre sa sorba pour l'un des festivals les plus importants et les plus prestigieux du Maroc ?

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