Photographie

Cette jeune pilote afghane a fait le tour du monde en solitaire

Après avoir surmonté la guerre et la pauvreté, Shaesta Waiz espère que sa bataille personnelle pour conquérir les cieux sera une source d'inspiration pour d'autres femmes après elle.

De Rona Akbari

La capitaine Shaesta Waiz se joue des pronostics. Enfant, elle a fui la guerre lors du conflit qui opposait les Afghans aux Soviétiques. Elle est la première de sa famille à entrer à l'université, la première femme afghane à décrocher le diplôme de pilote civil et désormais la plus jeune femme de l'histoire à voler en solitaire aux quatre coins du monde à bord d'un avion monomoteur.

138 jours ont été nécessaires à la capitaine pour parcourir 22 pays à bord de son avion monomoteur 2001 Beechcraft Bonanza A36. Hier soir, mercredi 4 octobre, elle a touché le sol de Daytona Beach, en Floride, ville de ses premiers pas vers la réalisation de ses rêves d'aviation à l'université aéronautique Embry-Riddle, et ainsi signé la fin de sa circumnavigation.

Dans le cadre de son voyage, la pilote s'est rendue en Inde et à Singapour, où elle a passé plusieurs après-midis en compagnie de consœurs pilotes, aux côtés de la nouvelle génération d'aviateurs professionnels. Elle est allée en Australie, en Égypte et au Sri Lanka, où de jeunes femmes et hommes faisaient la queue, drapeaux en main, afin de pouvoir la rencontrer. La vitesse n'était pas ce qui l'intéressait. À chaque escale, elle s'est faite représentante des femmes évoluant dans le domaine des STIM (sciences, technologies, ingénierie et mathématiques) et de l'aviation.

En 2016, l'Australien Lachlan Smart, alors âgé de 18 ans, vole en solitaire à travers le monde, battant ainsi l'Américain Matt Guthmiller, qui avait 19 ans lors du même voyage en 2014.

 

PREMIERS PAS

Shaesta Waiz est née dans un camp de réfugiés au Pakistan, où sa famille s'était exilée après avoir fui la guerre en Afghanistan. Sa famille immigre aux États-Unis alors qu'elle n'est qu'un bébé. La jeune fille grandit alors dans un quartier défavorisé de Richmond, en Californie. Personne au sein de sa famille ou de sa communauté ne prend au sérieux son intérêt pour l'aviation.

Enfant, elle craignait que les avions ne tombent du ciel et l'écrasent. Cette envie de voler lui est venue plus tard, à 19 ans, lorsqu'elle embarque à bord d'un vol commercial entre la Californie et la Floride.

À mesure qu'elle gagne en confiance, elle s'inscrit pour suivre des cours d'aéronautique. Ce n'était pourtant pas gagné. « Beaucoup de personnes ont tenté de me décourager », se souvient-elle. « On ne me disait pas : "Ne baisse pas les bras, nous sommes derrière toi", mais plutôt : "Mais qu'est-ce que tu fais ? Est-ce que tu es vraiment sûre de toi ?" »

Le financement des frais de scolarité prohibitifs constitue le plus grand obstacle auquel se heurte Shaesta Waiz au cours de sa carrière, chaque année à l'université Embry-Riddle coûtant 25 000 $ (21 250 €). Alors qu'elle tente d'obtenir des bourses universitaires et recherche le soutien de donateurs pour l'aider à financer ses études, ses heures de formation au pilotage se retrouvent souvent reportées.

« Je n'avais tout simplement pas les moyens financiers. Tout le monde me voyait aller à Embry-Riddle et personne ne comprenait que je ne sois toujours pas pilote de ligne », explique-t-elle. « Je devais souvent dire aux gens de regarder autour de l'aéroport : les pilotes ont généralement des cheveux blancs. Il faut énormément de temps pour y parvenir. »

Elle n'avait pas non plus beaucoup de mentors auxquelles se référer. À l'heure actuelle, seuls 6 % des pilotes sont des femmes. Afin de rétablir l'équilibre, la capitaine a fondé un programme de mentorat dédié aux femmes ayant pour objectif d'augmenter les effectifs féminins. Le succès de cette initiative l'a amenée à lancer en 2014 Dreams Soar, une organisation à but non lucratif qui vise à donner aux femmes les moyens de poursuivre une carrière dans l'aéronautique et le domaine des STIM.

Lorsqu'on lui demande quelle est sa plus grande source d'inspiration, Shaesta Waiz cite la regrettée Jerrie Mock, première femme à avoir volé à travers le monde en solitaire, en 1964. « Shaesta, je te souhaite d'heureux atterrissages au sein d'aéroports lointains », lit-on sur un petit mot envoyé par Jerrie Mock avant sa mort, en 2014.

« Je n'ai jamais vraiment eu l'impression d'effectuer un vol en solitaire », déclare-t-elle lors d'un discours célébrant son retour définitif, en référence aux personnes qui l'ont soutenue au sol tout au long de son voyage.

 

LA PORTÉE

Qu'il s'agisse d'une foule au National Air and Space Museum de Washington ou d'un public composé de jeunes filles à Kaboul, l'ambition de la capitaine consiste à montrer aux jeunes filles que leurs objectifs sont à portée de main.

« Le 10 juillet 2017, j'ai embarqué à bord d'un avion en direction de mon pays, que j'ai fui il y a 29 ans », écrit-elle dans une newsletter résumant son voyage. « Mes sentiments étaient mitigés à l'idée de me rendre en Afghanistan. Le peuple afghan m'acceptera-t-il ? Les afghans me jugeront-ils pour être une femme pilote ? Vais-je réussir à créer un lien avec les femmes et les enfants, à les inciter à croire en leurs rêves ? »

Puis elle y a rencontré plusieurs jeunes Afghanes qui aspirent à devenir pilotes, elles aussi. « Elles m'ont accueillie vêtues de fausses combinaisons de vol et expliqué qu'elles avaient rejoint l'armée pour pouvoir voler. Cependant, ce type d'opportunités restent très rares et, en règle générale, elles sont exclusivement réservées aux hommes. »

 

VERS L'AVENIR

L'escale de la capitaine à Kaboul a été effectuée au cours d'une période de troubles perpétuels. Deux semaines avant son arrivée, l'ambassade allemande y a été bombardée dans une attaque terroriste meurtrière.

Lors de son séjour, elle a rencontré le président afghan Ashraf Ghani. Elle lui a fait part de son souhait de retourner en Afghanistan afin d'y fonder une école spécialisée dans le domaine des STIM et dédiée aux jeunes filles.

« Sur place, je me suis rendue compte que j'avais vraiment la possibilité d'avoir une influence positive sur ces jeunes filles », s'enthousiasme-t-elle. « Je souhaite contribuer à résoudre certains des défis auxquels sont confrontés les Afghans dans leur vie quotidienne. »