Comment représenter le temps qui passe en photographie

La série Day to Night (« Du jour à la nuit ») de Stephen Wilkes est une leçon pour tous les photographes.

Chaque image de la série Day to Night (« Du jour à la nuit ») réalisée par Stephen Wilkes est en fait une composition d’en moyenne 1 500 clichés capturés par déclenchement manuel de l’obturateur sur des périodes allant de 16 à 30 heures. Au cours de ce procédé, Wilkes doit maintenir la ligne d’horizon bien droit pour une question de continuité. Autrement dit, l’appareil photo doit rester parfaitement immobile.

Il passe alors plusieurs semaines en postproduction, rassemblant et superposant les meilleurs clichés pour former une image composite. Le temps se retrouve condensé en une seule image. Pour Wilkes, la volonté du projet est de montrer autre chose qu’une simple photographie, une expérience multidimensionnelle, une fenêtre, pour reprendre ses mots, ouverte sur un monde où l’étendue du temps, de la lumière et de la vie se déroule sur une seule image. Il nous offre une vision encore jamais vue : une vision que nos yeux ne pourront jamais capturer par eux-mêmes.

Sur le terrain, Wilkes commence par partir à la recherche d’un emplacement au-dessus d’un paysage urbain ou naturel. De là, il observe un récit qui se déroule : des êtres vivants qui interagissent avec leur environnement dans l’avancement de la lumière et du temps. Pour lui, c’est le « perchoir » par excellence, un point de vue d’où il peut s’adonner au plaisir d’observer sans être vu des acteurs de la scène en contrebas.

Son procédé est méticuleux et précis. « Je recherche un endroit particulier dans le cadre, » dit-il. « Puis je décide où commence le jour et où se termine la nuit. » Quel que soit l’angle (en diagonale, de haut en bas, d’avant vers l’arrière, ou l’inverse), il devient ce que Wilkes appelle le vecteur de temporalité. « Mes yeux parcourent la scène dans le sens du temps. En fonction de l’heure, je ne me concentre pas sur la même chose. »

Wilkes fixe son appareil photo sur cet angle, puis pose son regard sur la scène qui se déroule devant lui. Il n’active l’obturateur que lorsqu’il voit un moment qu’il veut capturer. « C’est un véritable casse-tête, » dit-il, « comme faire un sudoku après avoir pris de l’acide. »

Pendant tout le temps que dure la photographie, Wilkes ne dort pas. Il se contente de quelques séances de méditation au cours desquelles son assistant a l’ordre de crier s’il repère quelque chose d’intéressant. Il ne prend aucune pause, sauf si le soleil ou la lune sont dans la bonne position ou s’il considère que le fait de rater quelques clichés n’engendrerait aucun vide dans la transition de la luminosité au cours de la journée.

Il n’y a pas de seconde chance. Il est à la merci totale des éléments, surmontant les orages à l’intérieur d’une grue remplie d’appareils électroniques, et espérant que l’arrivée du mauvais temps de ne va pas gâcher un coucher de soleil à la fin d’une journée parfaite. « Je pars plein d’énergie positive, » dit-il. « Et je n’abandonne pas. Parce qu'on ne sais jamais. Parfois, les pires conditions météorologiques engendrent les résultats les plus spectaculaires. »

S’il arrive à surmonter ces tests extrêmes d’endurance mentale et physique, c’est parce qu’il se dit « collectionneur ». « Si vous êtes un collectionneur et qu’il manque une seule pièce à votre collection, vous vous donnerez tous les moyens pour la trouver. J’attends. Je fais tout mon possible. J’aime collectionner les moments de magie. C’est ma spécialité. »

Ce qui avait commencé il y a six ans comme un projet urbain, un « poème d’amour à New York » dans ses mots, est devenu un projet d’envergure mondiale, intégrant désormais des environnements naturels. Ci-dessous, Wilkes partage certaines histoires derrière les photographies publiées dans l’article vedette de l’édition de janvier 2016 de National Geographic, en l’honneur des parcs nationaux.

Wilkes et son assistant ont passé 30 heures perchés sur une plateforme à plus de 5 mètres de haut, derrière un rideau à l’effigie d’un crocodile pour se cacher des animaux. La famille d’éléphants est passée dans le cadre juste quand ils se sont remis au travail après une pause prise pour créer une sauvegarde des fichiers (chaque séance représente environ 20 GB de données). S’ils étaient passés rien que cinq minutes plus tôt, il les aurait ratés.
Photographie de Stephen Wilkes

PARC NATIONAL DE SERONERA, SERENGETI, TANZANIE

Pour l’image ci-dessus, Wilkes a arpenté pendant deux semaines le Serengeti à la recherche d’un emplacement et d’une autorisation de photographier le parc. Ce ne fut pas chose aisée, car l’accès au parc pendant la nuit est très réglementé à cause des braconniers. Il voulait au départ photographier pendant la plus haute période de migration, mais il est arrivé au cœur d’une sécheresse qui a duré cinq semaines, durant lesquelles les animaux n’ont pas suivi leur chemin habituel. Ce qui semblait être un échec annoncé s’est transformé en aubaine quand il a découvert un point d’eau qui attirait des éléphants, des zèbres, des gnous, des suricates et des hippopotames.

Photographier un récit animal plutôt qu’humain était une grande première pour Wilkes. Mais il en a tiré quelque chose d’incroyable. « Il y a un si beau message dans cette photo, » dit-il. « Les animaux étaient complètement assoiffés, et ils ont partagé. Je les ai observés pendant 26 heures au cours desquelles chacun a eu son tour pour aller boire ou se baigner dans cette ressource unique. Ils ne se sont jamais grognés dessus. Cela vous fait réaliser que les animaux ont tout compris. Il est temps que nous comprenions enfin que l’eau est une ressource à partager. »

TUNNEL VIEW, PARC NATIONAL DE YOSEMITE, ÉTATS-UNIS

Cette image a été inspirée par le tableau d’Albert Bierstadt intitulé « Yosemite Valley ». Wilkes a d’ailleurs emporté avec lui une reproduction de la peinture lorsqu’il cherchait son emplacement. Pour capturer cette vue, il a dû avoir recourt à l’installation la plus complexe de la série : il était attaché, avec deux assistants, sur le rebord d’un affleurement à un angle de 45 degrés sur une surface en contreplaqué mesurant environ 1,2 mètre de large sur 2,4 mètres de long. Un simple faux pas aurait suffi à envoyer l’appareil photo par-dessus bord. « C’est mon assistant qui a trouvé l’endroit, et on s’y est rendu à pied le jour de la préparation, » se souvient Wilkes. « Je lui ai dit : ‘Bon Dieu, Brian ! Tu ne m’avais pas prévenu que ça serait comme ça ! Je n’ai plus 14 ans, tu rigoles ? Vingt-six heures sur ce rebord ? Ça va pas la tête ?’ »

Mais lorsqu’il a commencé à photographier, Wilkes ne s’est plus intéressé qu’aux afflux et reflux de lumière et de visiteurs devant lui. « Une fois que j’ai cadré l’image, je ne sais plus rien faire d’autre que de me concentrer sur ça ; la volonté de réaliser l’image s’empare de moi, » dit-il. « Une fois que je suis piqué, la beauté à l’état brut de ce que je suis en train de faire dépasse tout le reste. Quelle que soit ma peur, une fois que je vois la scène au travers de l’objectif, tout change. Je me déconnecte totalement de la réalité physique qui m’entoure. »

TIDAL BASIN, WASHINGTON, ÉTATS-UNIS

Capturer les cerisiers en pleine floraison est très compliqué, surtout compte tenu de la météo très variable au printemps à Washington. « Vous pourriez passer cinq ans à vous dire ‘cette année, c’est la bonne’ sans ne jamais réussir à bien les capturer. Le simple fait de les avoir eus en pleine floraison, sans vague de froid, sans pluie, et sans vent au-dessus de 20 km/h était en soit un exploit. »

Wilkes et Kim Hubbard, éditrice photo, ont cherché ensemble le meilleur emplacement et sont tombés sur ce point de vue d’où on peut observer le Tidal Basin, les personnes qui se promènent dans le West Potomac Park, ainsi que plusieurs monuments. « En le regardant, j’ai dit ‘Si j’allais un tout petit peu plus haut, je pourrais avoir le lever du soleil sur le Jefferson Memorial et le coucher du soleil sur le Washington Monument,’ » se souvient-il. « Je savais que j’obtiendrais un excellent récit humain. »

Wilkes n’a pas reçu l’autorisation d’apporter son imposant chariot élévateur chargé sur un camion. À la place, il a utilisé une nacelle élévatrice moins stable et haute de 25 mètres qui lui a permis de capturer une large vue, mais aussi d’être secoué par les avions décollant et atterrissant à l’aéroport Reagan non loin de là. Ce fut un véritable défi de rester complètement immobile pour les clichés de nuit en exposition prolongée.

Au total, Wilkes a passé 16 heures à photographier, sans prendre de pause. En réponse à la question sur sa façon de résister aux besoins naturels, il a mentionné une collection de bouteilles rouges avant de résumer : « En gros, il ne faut ni trop boire, ni trop prendre de cafés. Je pense que je vais faire don de ma vessie à la science après ce projet. »

SOUTH RIM, GRAND CANYON, ÉTATS-UNIS

« Quand le soleil s’est levé, il y avait probablement les plus beaux nuages que j’aurais pu imaginer, » se souvient Wilkes à propos de cette image.

« C’était comme un ciel en kit. J’avais choisi la fin du mois de juillet spécialement pour cette image dans l’espoir de m’y rendre au début et au milieu de la saison des orages. Nous avons eu beaucoup de chance de capturer un éclair à la fin de la journée. »

« En fait, on peut voir les nuages de pluie se former. Ce récit, c’est-à-dire le fait de pouvoir capturer le changement des nuages et du ciel sur l’évolution de la journée, c’est quelque chose de très profond dans les parcs. La magie des parcs, c’est en partie le fait que peu importe où on se trouve, il y a toujours quelque chose d’incroyable qui peut arriver. »

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