Condamnés à mort mais innocents : d'une erreur judiciaire aux couloirs de la mort

Depuis 1973, plus de 8 700 personnes ont été condamnées à mort aux États-Unis. Plus de 1 500 ont été exécutées. 182 des condamnés étaient innocents.

De Phillip Morris, National Geographic
Photographie De Martin Schoeller
Publication 16 mars 2021 à 14:00 CET
En haut, de gauche à droite : Sabrina Smith, Albert Burrell, Shujaa Graham, Joaquín José Martínez.

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En haut, de gauche à droite : Sabrina Smith, Albert Burrell, Shujaa Graham, Joaquín José Martínez.

En bas, de gauche à droite : Kirk Bloodsworth, Perry Cobb, Damon Thibodeaux, Kwame Ajamu

Photographie de MARTIN SCHOELLER

Kwame Ajamu, 63 ans, habite à deux pas de chez moi, en banlieue de Cleveland (Ohio). En 1975, cet homme a été condamné à mort pour le meurtre de Harold Franks, un vendeur, dans l’est de la ville. Ajamu avait 17 ans quand il a été reconnu coupable.

À l'époque, Kwame Ajamu s’appelait Ronnie Bridgeman. Sa condamnation s’appuyait surtout sur le témoignage d’un garçon de 13 ans, qui avait dit avoir vu Bridgeman et un autre jeune homme attaquer violemment le vendeur au coin d’une rue. Aucune preuve – médico-légale ou matérielle – ne liait Bridgeman au meurtre. Il n’avait aucun antécédent judiciaire. Un autre témoin a déclaré que Bridgeman ne se trouvait pas à ce coin de rue quand Harold Franks avait été tué. Pourtant, quelques mois après son arrestation, le lycéen était condamné à mort.

Trente-neuf ans plus tard, il sera révélé publiquement que le garçon qui avait témoigné contre Bridgeman avait aussitôt voulu se rétracter. Plus tard, devant un tribunal, ce témoin a assuré que les policiers de la brigade criminelle de Cleveland l’avaient menacé d’arrêter ses parents et de les inculquer pour faux témoignage s’il revenait sur sa déposition. Ajamu a bénéficié d’une libération conditionnelle en 2003, après vingt-sept ans en prison. Et il a dû encore attendre près de douze ans que l’État de l’Ohio l’innocente du meurtre, quand le faux témoignage du garçon et les pratiques répréhensibles de la police ont été révélés, lors d’une nouvelle audience liée à l’affaire.

J’ai interviewé Ajamu et d’autres condamnés à mort, qui tous avaient été reconnus coupables de crimes qu’ils n’avaient pas commis. Ce que ces ex-condamnés à mort traversent au quotidien est tout aussi terrifiant et décourageant que de se trouver dans le couloir de la mort en se sachant innocent. Le stress post-traumatique subi par une personne injustement condamnée et en attente d’exécution par le gouvernement ne disparaît pas lorsque l’État libère le détenu, lui présente ses excuses, voire lui accorde une indemnisation financière – ce qui est rare.

Peu de pays exécutent plus d’êtres humains que les États-Unis. De plus, des facteurs liés à la victime ou à l’accusé (origine ethnique, faibles revenus, impuissance face à des policiers ou à des procureurs trop zélés...) peuvent exposer ce dernier à un risque accru de condamnation injustifiée susceptible de mener à l’exécution.

L’origine ethnique est un facteur particulièrement déterminant. En avril 2020, les Noirs représentaient plus de 41 % des détenus dans le couloir de la mort, alors qu’ils ne constituent que 13,4 % de la population des États-Unis.

Tous les anciens condamnés à mort que j’ai rencontrés sont membres de l’association à but non lucratif Witness to Innocence (WTI). Basée  à Philadelphie depuis 2005, elle est dirigée par des condamnés à mort innocentés. Son principal objectif : obtenir l’abolition de la peine capitale aux États-Unis, en faisant changer l’opinion publique sur la moralité de cette sentence.

La campagne menée par WTI ces quinze dernières années auprès du Congrès des États-Unis, des législatures des États, des conseillers et des universitaires a largement contribué à l’abolition de la peine capitale dans plusieurs États. Celle-ci demeure légale dans vingt-huit États, ainsi qu’au niveau fédéral et dans l’armée.

En 2020, dix-sept personnes ont été exécutées aux États-Unis, dont dix par le gouvernement fédéral. C’était la première fois que les autorités fédérales exécutaient plus de prisonniers que l’ensemble des États.

« J ’ai été enlevé par l’État de l’Ohio quand j’avais 17 ans. » Ainsi Kwame Ajamu entame-t-il notre première conversation, dans mon jardin. « Je n’étais qu’un enfant quand j’ai été envoyé en prison pour être tué, me confie celui qui est devenu président du conseil d’administration de WTI. Je ne comprenais pas ce qui m’arrivait ni comment cela pouvait arriver. »

Le jour où Ajamu est arrivé à la Southern Ohio Correctional Facility, une prison de haute sécurité, en rase campagne, on l’a escorté jusqu’à un bloc cellulaire rempli d’hommes condamnés. Au bout du couloir de la mort se trouvait la pièce abritant la chaise électrique de l’État. Avant de l’enfermer dans sa cellule, les gardiens ont tenu à faire passer Kwame Ajamu devant cette pièce.

Kwame Ajamu : comté de Cuyahoga, Ohio. Vingt-sept ans en détention, dont deux dans le couloir de la mort ; innocenté en 2014. Kwame Ajamu, 63 ans, est né Ronnie Bridgeman – il a changé de nom en prison. En 1975, il a été reconnu coupable du meurtre d’un vendeur de Cleveland, sur la foi du seul témoignage d’un garçon de 13 ans. Bridgeman était lui-même adolescent quand il a été condamné à mort. Sa peine a été commuée en réclusion à perpétuité en 1978. Il a bénéficié d’une libération conditionnelle en 2003, mais vivait encore avec la disgrâce de sa condamnation. Puis, en 2014, le témoin a déclaré devant un tribunal que sa déposition initiale était fausse. Ce témoignage a innocenté trois personnes : Ajamu, son frère Wiley Bridgeman et leur ami Ricky Jackson.

Photographie de MARTIN SCHOELLER

Ajamu a été condamné à mort en 1975; en 2005, la Cour suprême des États-Unis a statué qu’exécuter des mineurs violait la Constitution, qui prohibe les « châtiments cruels et exceptionnels ». Entre ces dates, le pays a exécuté vingt-deux personnes reconnues coupables d’un crime commis alors qu’elles avaient moins de 18 ans, selon le Centre d’information sur la peine de mort (DPIC).

L’exécution de mineurs date de bien avant la naissance des États-Unis. Premier cas connu dans les colonies britanniques : la pendaison, en 1642, de Thomas Granger, 17 ans, dans la colonie de Plymouth. Aux premiers temps des États-Unis, des enfants encore plus jeunes ont été exécutés. Hannah Ocuish, une Amérindienne de 12 ans, a été pendue pour meurtre, dans le Connecticut, en 1786. Deux esclaves ont été pendus en Virginie : l’un de 12 ans, pour meurtre, en 1787 ; l’autre de 13 ans, pour incendie volontaire, en 1796.

Pendant encore près de deux cents ans, les condamnations n’ont pas pris l’âge en compte. Jusqu’aux environs de 1900, les casiers judiciaires disponibles n’indiquent pas toujours l’âge des personnes exécutées. En 1987, pour la première fois, la Cour suprême des États-Unis a accepté d’examiner la constitutionnalité de la peine de mort pour les mineurs. On recensait alors quelque 287 personnes exécutées avant l’âge adulte.

En 1978, la Cour suprême avait déjà statué que la législation de l’Ohio sur la peine capitale violait l’interdiction des châtiments cruels et exceptionnels stipulée par le huitième amendement à la Constitution des États-Unis, ainsi que le droit à l’égale protection par la loi, prévu par le quatorzième amendement. La peine de mort de Kwame Ajamu avait alors été commuée en réclusion à perpétuité. Il est cependant resté derrière les barreaux pendant vingt-cinq ans de plus avant de bénéficier d’une libération conditionnelle.

Il n’a été disculpé qu’en 2014, après qu’un journaliste d’un magazine de Cleveland qui défendait sa cause et l’association Ohio Innocence Project l’eurent aidé à éclaircir le mensonge qui l’avait expédié dans le couloir de la mort.

« Un large éventail de bourdes peut entraîner une condamnation injustifiée dans les affaires où l’accusé risque sa tête, m’explique Michael Radelet, spécialiste de la peine capitale et sociologue à l’université du Colorado à Boulder. Les policiers peuvent employer la force ou d’autres moyens pour obtenir des aveux. L’accusation dissimule parfois une preuve disculpatoire. D’autres fois, une identification par un témoin oculaire peut partir d’une bonne intention, mais être erronée. Le cas le plus courant est le faux témoignage par des témoins à charge. »

Peu d’opposants à la peine capitale résument les arguments contre les exécutions pratiquées par l’État de façon plus claire que sœur Helen Prejean. Cofondatrice de WTI, elle est l’auteure de La Dernière Marche, livre à succès qui a inspiré le film éponyme, sorti en 1995, avec Susan Sarandon et Sean Penn dans les premiers rôles.

La religieuse au franc-parler raconte comment son hostilité envers la peine de mort est devenue une affaire personnelle quand elle s’est souvenue de sa peur d’un acte dentaire plutôt banal, subi des années auparavant. « Je devais me faire dévitaliser une dent, un lundi matin, me raconte-t-elle. Pendant toute la semaine qui a précédé l’intervention, j’en rêvais la nuit. Plus le rendez-vous se rapprochait, plus j’angoissais. »

« Imaginez maintenant que vous attendiez le rendez-vous prévu pour votre exécution, poursuit-elle. Les six personnes que j’ai accompagnées dans le couloir de la mort ont toutes fait le même cauchemar. Les gardiens les traînent hors de leur cellule. Ils appellent au secours et se débattent. Puis ils se réveillent et constatent qu’ils sont encore dans leur cellule. Ils comprennent que ce n’est qu’un rêve. Mais ils savent qu’un jour, les gardiens vont vraiment venir les chercher et que ce ne sera pas un rêve. Là est la torture. Une torture que, jusqu’à présent, notre Cour suprême refuse de reconnaître comme une violation de l’interdiction des châtiments cruels et exceptionnels prévue par la Constitution. »

Derrick Jamison : condamné dans le comté de Hamilton, Ohio. Vingt ans en détention, tous dans le couloir de la mort ; innocenté en 2005.  En 1984, Derrick Jamison est arrêté pour le vol et le meurtre d’un barman de Cincinnati. Jamison est reconnu coupable, à la suite du faux témoignage de l’un des véritables auteurs du crime, lequel a témoigné contre lui en échange d’une réduction de peine. La date de son exécution est fixée à six reprises, mais différée à chaque fois. Le dernier sursis intervient une heure et demie avant l’exécution. En 2000, un juge ordonne un nouveau procès. La condamnation est cassée et, en 2005, les chefs d’accusation retenus contre Jamison sont tous abandonnés. Il a aujourd’hui 60 ans.

Photographie de MARTIN SCHOELLER

Plus de 70 % des pays ont aboli la peine de mort, en droit ou en pratique, selon le DPIC. Et, parmi tous les États où Amnesty International a recensé des exécutions ces derniers temps, les États-Unis figurent parmi les treize seuls pays ayant pratiqué des exécutions chaque année depuis cinq ans. C’est aussi le pays qui affiche le taux d’incarcération le plus élevé du monde.

Le nombre d’Américains favorables à la peine capitale a fortement chuté depuis 1996. À cette époque, 78 % d’entre eux étaient favorables à ce châtiment pour les personnes reconnues coupables de meurtre. En 2018, le taux était tombé à 54 %, selon le Pew Research Center.

Ray Krone est originaire de Dover, une bourgade de Pennsylvanie. Enfant, cet aîné de trois enfants était un petit Américain de province typique. Élevé dans la religion luthérienne, il chantait à l’église, allait chez les scouts, puis a été un adolescent plutôt intelligent, un peu farceur. Au lycée, il s’est pré-engagé dans l’armée de l’air, puis, après l’équivalent du baccalauréat, a servi dans l’armée pendant six ans. Il est resté ensuite en Arizona. Entré dans les services postaux, il comptait y rester jusqu’à la retraite.

Ce rêve de carrière s’est brisé brusquement, en même temps que sa vie, en décembre 1991. Kim Ancona, une gérante de bar de 36 ans, a été retrouvée poignardée à mort dans les toilettes pour hommes du bar de Phoenix où elle travaillait et que Krone fréquentait.

La police a aussitôt concentré ses soupçons sur Krone en apprenant qu’il avait déposé Kim Ancona, qu’il connaissait un peu, à une fête de Noël, quelques jours auparavant. Le lendemain de la découverte du corps, Krone a reçu l’ordre de fournir des échantillons de sang, de salive et de cheveux. On a aussi réalisé un moulage de ses dents. Dès le lendemain, il était arrêté et mis en examen pour meurtre aggravé.

Les enquêteurs ont affirmé que le mauvais alignement des dents de Krone, caractéristique, correspondait à des traces de morsure sur le corps de la victime. Les médias ont bientôt surnommé Krone «le tueur aux dents de travers».

Aucun élément médico-légal ne le liait au crime. L’ADN était une technique relativement nouvelle, à l’époque. Ni la salive ni le sang prélevés sur le lieu du crime n’ont été soumis à un test. Des analyses plus simples de sang, de salive et de cheveux n’ont pas été concluantes. Des éléments à décharge qui étaient disponibles n’ont pas été présentés. Par exemple, des empreintes de chaussures découvertes autour du corps de la victime ne correspondaient ni à la pointure de Krone ni à aucune de ses chaussures.

En se fondant sur guère plus que le témoignage d’un dentiste légiste affirmant que les traces de morsure sur le corps de la victime correspondaient aux dents de devant mal alignées de Ray Krone, un jury a déclaré ce dernier coupable. Il a été condamné à mort.

« On est dévasté quand on comprend que tout ce en quoi on a cru et tout ce pour quoi on s’est battu nous a été retiré, et cela sans raison légitime, me confie Ray Krone. J’étais très naïf J’avais servi mon pays, je travaillais dans les services postaux. Je n’étais pas parfait, mais je n’avais jamais eu d’ennuis, jamais la moindre contravention. Je me retrouvais pourtant dans le couloir de la mort. »

Le bureau du procureur du comté de Maricopa a dépensé plus de 50 000 dollars pour l’accusa- tion, axée sur sa théorie des traces de morsure. Tandis que l’expert dentiste consultant pour la défense de Krone, financé par l’aide juridictionnelle, a été rémunéré 1 500 dollars.

Shujaa Graham : comté de San Joaquin, Californie. Onze ans en détention, dont cinq ans dans le couloir de la mort ; innocenté en 1981. Graham (à droite), 69 ans, avec son fils, Jabari, qui exhibe un tatouage de son père. Graham était un enfant en difficulté, qui a passé une partie de son adolescence dans des centres de détention pour mineurs. Il était déjà dans une prison pour adultes quand il a été reconnu coupable du meurtre d’un gardien de prison à Stockton, en Californie, en 1973. La Cour suprême de l’État a cassé sa condamnation en 1979, car le ministère public avait exclu systématiquement les jurés noirs. Lors d’un nouveau procès, en 1981, Shujaa Graham a été innocenté.

Photographie de MARTIN SCHOELLER

Aux États-Unis, une différence entre les moyens à disposition des procureurs et ceux des accusés règne depuis longtemps dans les affaires de condamnation à mort. De là, des verdicts prévisibles pour les accusés. Leurs avocats, faute de moyens, sont souvent inefficaces.

Dans l’affaire Krone, une cour d’appel a estimé que l’accusation avait dissimulé une cassette vidéo de la trace de morsure jusqu’à la veille du procès. Un nouveau procès s’est tenu en 1995. Krone a encore été reconnu coupable. Le ministère public a fait appel aux mêmes dentistes légistes ayant contribué à la première condamnation. Mais, cette fois, le juge a prononcé la réclusion à perpétuité, et non la mort.

La mère et le beau-père de Krone croyaient en son innocence. Ils ont hypothéqué leur maison et fait appel à un avocat pour étudier les éléments matériels recueillis lors de la première enquête. Malgré les objections de l’accusation, un juge a accédé à la demande du défenseur de la famille de faire analyser les échantillons d’ADN (dont de la salive et du sang prélevés sur le lieu du crime) par un laboratoire indépendant.

En avril 2002, les résultats des tests d’ADN ont innocenté Krone. Un certain Kenneth Phillips, qui vivait à moins de 1 km du bar où Kim Ancona avait été tuée, avait laissé son ADN sur des vêtements qu’elle portait. Trouver Phillips était aisé : il se trouvait déjà en prison, pour avoir agressé sexuellement et étranglé une fillette de 7 ans.

Krone est sorti de prison quatre jours après l’annonce du résultat des tests d’ADN.

Gary Drinkard n’était pas un enfant de chœur. Il avait déjà eu des démêlés avec la justice quand Dalton Pace, un casseur auto, s’est fait cambrioler et tuer, à Decatur, en Alabama, en août 1993.

Deux semaines plus tard, la police a arrêté Gary Drinkard, alors âgé de 37 ans. La demi-sœur de Drinkard, Beverly Robinson, et Rex Segars, le compagnon de celle-ci, ont passé un accord avec la police pour impliquer Drinkard dans le meurtre. Déjà mis en examen dans une autre affaire de vol – à laquelle Drinkard était peut-être aussi lié –, le couple a accepté de coopérer avec la police et de déclarer que Drinkard leur avait confié qu’il avait tué Pace. En échange, les charges contre le duo ont été abandonnées.

Quand je rencontre Drinkard, il porte une salopette et fume cigarette sur cigarette. Il parle lentement et prudemment, d’une voix profonde, avec l’accent traînant du Sud-Ouest. « J’ai cru qu’ils allaient me tuer », dit-il.

C’était bien l’objectif, semble-t-il. En utilisant les témoignages de leurs témoins-clés (la demi-sœur et son compagnon), le ministère public n’a cessé d’insister sur la prétendue confession de Drinkard et d’influencer de façon illégale le jury en mentionnant la participation présumée de Drinkard à des vols antérieurs.

Ses avocats commis d’office n’avaient aucune expérience des affaires passibles de la peine capitale et très peu en droit pénal. Ils sont restés quasiment muets. Ils n’ont pas réellement tenté de présenter des éléments qui auraient pu prouver l’innocence de leur client. En 1995, Drinkard a été déclaré coupable et condamné à mort. Il allait passer près de six ans dans le couloir de la mort.

En 2000, la Cour suprême de l’Alabama a ordonné un nouveau procès, car l’accusation avait fait état du casier judiciaire de Drinkard.

« L’évocation des antécédents d’un prévenu [...] est habituellement irrecevable. Elle est présumée préjudiciable, car elle pourrait conduire le jury à déduire que, l’accusé ayant commis des infractions par le passé, il y a davantage de probabilité qu’il ait commis l’infraction précise dont il est accusé », a écrit la Cour.

Le cas de Drinkard avait attiré l’attention du Southern Center for Human Rights, une association qui lutte contre la peine capitale. Elle lui a fourni un avocat. En 2001, lors du nouveau procès, les défenseurs de Drinkard ont présenté la preuve que, au moment du meurtre, il souffrait d’une blessure au dos invalidante et suivait un lourd traitement médicamenteux.

Ses avocats ont plaidé que, lorsque Pace avait été tué, Drinkard se trouvait chez lui et touchait des indemnités d’accident du travail – par conséquent, il n’avait pas pu commettre le crime. En moins d’une heure, un jury du comté a déclaré Drinkard non coupable et l’a libéré.

Plus de 2 700 disculpations au total ont eu lieu aux États-Unis depuis 1989, la première année où l’analyse d’ADN est entrée en ligne de compte, selon le National Registry of Exonerations («Registre national des disculpations»).

En 1993, Kirk Bloodsworth a été le premier condamné à mort américain innocenté grâce à des données génétiques. Arrêté en 1984, il était accusé du viol et du meurtre de la petite Dawn Hamilton, 9 ans, près de Baltimore (Maryland).

Kirk Bloodsworth : comté de Baltimore, Maryland. Neuf ans en détention, dont deux dans le couloir de la mort ; innocenté en 1993. En 1993, Bloodsworth, aujourd’hui âgé de 60 ans, est le premier condamné à mort des États-Unis innocenté par son ADN. En 1984, il a été reconnu coupable du viol et du meurtre d’une fillette de 9 ans. Cinq témoins disent l’avoir vu dans les parages. Il est condamné à mort, bien qu’aucun élément matériel ne le lie au crime. Neuf ans plus tard, des analyses d’ADN réalisées sur des pièces à conviction apporteront la preuve de son innocence.

Photographie de MARTIN SCHOELLER

Bloodsworth venait d’emménager dans la région. Il a été signalé à la police par un informateur anonyme, qui avait vu le portrait-robot du suspect à la télévision. Bloodsworth y ressemblait très peu. Aucun élément ne le liait au crime. Et il n’avait pas de casier judiciaire.

Mais il a été reconnu coupable et condamné à mort, notamment sur la foi des déclarations de cinq témoins, dont des enfants de 8 et 10 ans, qui disaient l’avoir vu près du lieu du crime.

« Envoyez les gaz et faites-lui la peau » : c’est ce que scandaient des personnes dans la salle d’audience après sa condamnation, se rappelle Bloodsworth. Pendant tout ce temps, il s’est demandé comment il pouvait être condamné à mort pour un crime qu’il n’avait pas commis.

En appel, il a été démontré que l’accusation avait dissimulé aux avocats de Bloodsworth des éléments potentiellement à décharge – la police avait identifié un autre suspect, mais n’avait pas suivi cette piste. Il a obtenu d’être rejugé, deux ans après le premier procès.

À nouveau, Bloodsworth a été déclaré coupable. Mais un autre juge a prononcé contre lui deux réclusions à perpétuité, au lieu de la mort.

« Il y avait des jours où je perdais espoir. Je pensais que j’allais passer le reste de ma vie en prison, se souvient Bloodsworth. Puis j’ai vu un exemplaire du livre de Joseph Wambaugh. »

Cet ouvrage, paru en 1989, c’est The Blooding (La Voix du sang, en français). Il décrit la science alors naissante de l’analyse génétique et raconte comment la police l’a utilisée, pour la première fois, pour innocenter des suspects et élucider un meurtre avec viol. Kirk Bloodsworth s’est demandé si la technique pourrait le disculper.

Il a demandé si l’on pouvait analyser un échantillon d’ADN pour prouver qu’il n’était pas présent sur le lieu du crime. On lui a répondu que les pièces à conviction avaient été détruites par inadvertance. C’était faux. Ces pièces, dont les sous-vêtements de la fillette, ont été retrouvées plus tard au palais de justice. Persuadé de la solidité de son dossier, le ministère public a accepté de remettre ces éléments.

Leur analyse a révélé des traces d’ADN exploitables. Aucune n’appartenait à Bloodsworth. Celui-ci a été libéré et, six mois plus tard, en décembre 1993, le gouverneur du Maryland lui a accordé une grâce plénière.

Il a fallu presque dix ans avant que le véritable meurtrier ne soit mis en examen. L’ADN était celui d’un certain Kimberly Shay Ruffner, sorti de prison deux semaines avant que la fillette ne soit tuée. Ruffner a plaidé coupable du meurtre de Dawn Hamilton et a été condamné à la prison à perpétuité.

Aujourd’hui, Bloodsworth est administrateur de WTI et milite inlassablement contre la peine capitale. L’Innocence Protection Act (loi sur la protection de l’innocence), dont le président George W. Bush a signé le décret d’application en 2004, a créé un programme qui porte le nom de Bloodsworth et aide à couvrir les coûts des tests d’ADN réalisés après une condamnation.

« J’étais pauvre et n’étais dans la région de Baltimore que depuis trente jours quand j’ai été arrêté, raconte Bloodsworth, à présent âgé de 60 ans. Quand je raconte mon histoire aux gens et à quel point il est facile d’être reconnu coupable de quelque chose dont on est innocent, cela les amène souvent à réfléchir au fonctionnement du système judiciaire pénal. »

Le 11 avril 1989,  peu avant minuit, Sabrina Butler, une mère célibataire de 18 ans, a découvert que Walter, son fils de 9 mois, avait cessé de respirer. Elle a réagi en pratiquant un massage cardiaque en urgence. Après plusieurs minutes, n’ayant pu ranimer son fils, elle a foncé à l’hôpital à Columbus (Mississippi), où le décès de l’enfant a été constaté.

Sabrina Smith : comté de Lowndes, Massachusetts. Cinq ans en détention, donc la moitié dans le couloir de la mort ; innocenté en 1995. En 1990, lors de son procès, Sabrina Smith, née Sabrina Butler, âgée aujourd’hui de 50 ans, est reconnue coupable du meurtre de Walter, son nourrisson. Elle n’a que 18 ans. Ses avocats commis d’office ne citent aucun témoin qui pourrait attester que les blessures du bébé correspondent à ses efforts pour le ranimer quand il a cessé de respirer. Sabrina Butler, qui clame son innocence, n’est pas appelée à la barre pour se défendre. La Cour suprême du Mississippi, invoquant des manquements de la part des procureurs, ordonne un nouveau procès, qui aboutit à la disculpation de Sabrina Butler. Elle est l’une des deux seules Américaines condamnées à mort à avoir été innocentées. La seconde, Debra Milke, a passé vingt-cinq ans en détention, en Arizona.

Photographie de MARTIN SCHOELLER

Moins de vingt-quatre heures plus tard, Sabrina Butler était mise en examen pour meurtre. À sa mort, Walter présentait de graves lésions internes. Sabrina Butler a dit aux policiers qu’elle pensait que les blessures avaient été causées par ses efforts pour le ranimer.

Cependant, la police doutait de sa version des faits. Après plusieurs heures d’interrogatoire, sans avocat, Butler a signé une déposition disant qu’elle avait donné des coups dans le ventre de son bébé parce qu’il n’arrêtait pas de pleurer. Onze mois plus tard, Sabrina Butler était reconnue coupable de meurtre et condamnée à mort.

Ses avocats n’ont appelé aucun témoin à la barre. Un expert médical aurait pu témoigner que les lésions de Walter concordaient avec le massage cardiaque exécuté par une mère désespérée. Un voisin (cité comme témoin lors d’un procès ultérieur) aurait pu attester des tentatives de Sabrina Butler pour sauver son fils. Mais les avocats commis d’office, dont un spécialiste du droit du divorce, n’ont ni cité de témoins ni demandé à la jeune mère de se défendre.

« Moi, une jeune Noire, je me suis donc retrouvée dans une pièce remplie d’adultes blancs, se souvient Sabrina Butler, devenue depuis Sabrina Smith. Je ne comprenais pas la procédure. Mes avocats m’avaient seulement dit de rester tranquillement assise et de regarder le jury. Quand j’ai compris que mes défenseurs n’allaient appeler aucun témoin pour m’aider à prouver mon innocence, j’ai su que ma vie était finie. »

La condamnation et la peine de Butler ont été invalidées en août 1992. La Cour suprême du Mississippi a statué que le procureur avait indûment tenu des propos sur le fait que Butler n’avait pas témoigné au procès.

Ordonné par la Cour suprême, un nouveau procès s’est déroulé, avec de meilleurs avocats, et a mené à la disculpation de Butler. Un voisin a témoigné des tentatives désespérées de la mère pour ranimer son bébé. Un expert médical a déclaré qu’un massage cardiaque avait pu provoquer les blessures.

D’autres éléments de preuve ont montré que Walter souffrait déjà d’une insuffisance rénale, qui a sans doute entraîné sa mort subite. Butler a été libérée après cinq ans en détention, dont la première moitié dans le couloir de la mort. Une seule autre Américaine en a réchappé.

Moins de deux ans après sa disculpation, Sabrina Butler a reçu une convocation pour être jurée. « J’étais consternée, m’explique-t-elle. Je suis allée en ville et j’ai parlé au greffier du tribunal. Je lui ai expliqué que l’État du Mississippi avait voulu me tuer. Je lui ai dit que j’étais absolument certaine de ne pas faire une bonne jurée. » On ne l’a pas retenue.

La question déconcerte souvent les personnes innocentées comme le grand public : existe-t-il un mode de calcul cohérent pour indemniser les individus injustement condamnés, en particulier les condamnés à mort ? La réponse, en gros, est : non. Un petit nombre d’innocentés ont reçu des millions de dollars de dédommagements, en fonction de la législation de l’État qui les avait reconnus coupables ; mais beaucoup sont peu, voire pas du tout indemnisés.

Ron Keine, qui habite dans le Michigan, s’est donné une mission: améliorer la situation des personnes injustement condamnées, qui doivent souvent se réinsérer dans la société sans trop savoir comment y survivre.

Keine n’a pas toujours été aussi bienveillant. À Detroit, où il a grandi, il avait de mauvaises fréquentations. Avant ses 16 ans, il s’est fait tirer dessus et poignarder. À 21 ans, Keine et son meilleur ami, tous deux membres d’un célèbre club de moto, ont décidé de traverser le pays en mini-bus. Mais, en 1974, Keine et quatre autres jeunes ont été arrêtés dans l’Oklahoma.

Ron Keine : comté de Bernalillo, Nouveau-Mexique. Deux ans en détention dans le couloir de la mort, innocenté en 1976. Ron Keine (au centre), âgé de 73 ans, est l’un des quatre hommes injustement reconnus coupables et condamnés à mort pour l’enlèvement, le viol et le meurtre d’un étudiant de l’université du Nouveau-Mexique, en 1974. Plus tard, le quotidien The Detroit News découvre que le ministère public a obtenu la déclaration d’un témoin-clé sous la contrainte. Ce témoin, femme de ménage dans un motel, se rétractera par la suite. Ron Keine est libéré lorsqu’on découvre qu’une arme ayant servi au crime est passée entre les mains d’un sans domicile fixe, qui reconnaît le meurtre.

Photographie de MARTIN SCHOELLER

Extradés au Nouveau-Mexique, ils y ont été mis en examen pour le meurtre et la mutilation de William Velten Jr., un étudiant de 26 ans, à Albuquerque. La femme de ménage d’un motel a déclaré qu’ils l’avaient violée et qu’elle les avait ensuite vus tuer l’étudiant dans le même motel.

Pourtant, lorsque Velten avait été tué, les motards ne se trouvaient pas à Albuquerque. Ils faisaient la fête à Los Angeles – ce que pouvait prouver une contravention au code de la route dûment datée. Par la suite, la femme de chambre est revenue sur sa déposition.

En septembre 1975, Kerry Rodney Lee, un sans domicile fixe, a avoué le meurtre de Velten. L’arme à feu ayant servi à tuer celui-ci correspondait à une arme volée au père de la petite amie de Lee. Avec cet élément de preuve, Keine et ses amis motards ont obtenu d’être rejugés. Le procureur a décidé de ne pas les accuser. En mai 1978, Lee a été reconnu coupable du meurtre de Velten.

Après sa disculpation, Ron Keine a créé plusieurs petites entreprises, qui marchent bien. Il a témoigné devant les législateurs de l’État pour faire abroger les lois relatives à la peine capitale.

Keine n’a reçu qu’un règlement de 2 200 dollars de la part du comté qui l’avait placé dans le couloir de la mort. Il réclame activement un système d’indemnisation pour les autres personnes injustement condamnées à la peine maximale.

« Quand les gens quittent le couloir de la mort, ils n’ont aucun amour-propre, aucune estime de soi et n’ont généralement pas d’argent, souligne Ron Keine. Nous essayons de les reconstruire. Nous essayons de les aider à trouver les moyens dont ils ont besoin pour survivre. »

 

Article publié dans le numéro 258 du magazine National Geographic. S'abonner au magazine.

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