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Dans ce village colombien, seuls les femmes et les enfants ont survécu à la guérilla

La guerre civile colombienne a causé la mort de tous les hommes de La Puria, un village indigène qui subit encore les affres du conflit.

De Rachel Brown
Photographie De Iván Valencia

Dans le nord-ouest montagneux colombien, au détour des sentiers prisés pendant des années par les guérilleros et à trois heures de marche de la ville la plus proche se trouve le village de La Puria. Il abrite une centaine d'indigènes Emberá Katío. Dans leur langue, ẽberá peut désigner un être humain, un autochtone ou un homme.

Mais il n'y a pas d'hommes ici.

La guerre civile qui a duré des décennies en Colombie a causé mort et destruction dans la région. Certains hommes ont été recrutés par les Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC) ou l'Armée de libération nationale (ELN), les deux plus importants groupes de guérilla de gauche du pays. D'autres ont été victimes du conflit, car les guérilleros et les paramilitaires de droite ont eu recours à des tactiques violentes - notamment l'enlèvement, la pose de mines antipersonnel et le trafic de drogue.

Selon les témoignages recueillis par Iván Valencia, photojournaliste colombien qui a passé des mois à documenter la ville en 2017, les femmes, les enfants et les mères adolescentes sont les seuls encore présents à La Puria. 

Là où les hommes s'aventuraient avant dans la forêt tropicale pour chasser et cueillir de la nourriture, les jeunes femmes ne se déplacent plus sans machettes, leurs bébés attachés dans le dos. Le chef actuel du village est une mère de quatre enfants âgée de 26 ans. Les enfants jouent avec innocence dans les maisons que leurs mères ont construites. Beaucoup de ces enfants ont été portés par des adolescentes violées par des guérilleros.

Aujourd'hui encore, les enfants de La Puria portent les stigmates de la guerre. L'année dernière, lors d'une activité d'art-thérapie dans l'école du village, presque tous les enfants ont utilisé leurs crayons et du papier coloré pour dessiner des hommes avec des fusils.

 

LA LANGUE DE LA PAIX

Pour la première fois depuis les années 1960, le conflit n'est plus. Bien qu'en 2016 un référendum ait rejeté d'une courte majorité un traité de paix conclu entre le gouvernement colombien et les FARC, un accord révisé a été ratifié quelques mois plus tard. Et tandis que le chemin vers la paix durable demeure incertain, le cessez-le-feu tient toujours.

Même après la guerre, les habitants de La Puria « sont encore totalement abandonnés par l'Etat », raconte Valencia. Sans l'aide du gouvernement dans le domaine des soins et des travaux publics, la malnutrition et les conditions de vie insalubres compliquent les défis auxquels les filles-mères et leurs enfants sont déjà confrontés dans les zones rurales d'après-guerre en Colombie. Les conséquences de la guerre semblent ne plus finir dans cette région reculée.

Mais l'espoir demeure. Valencia se souvient avoir été frappé par la force de vie du peuple de La Puria : « Après avoir marché très longtemps dans la jungle, je me souviens d'avoir rejoint un endroit fait de couleurs très vives ». Pour les villageois parlant l'ẽberá et le photographe hispanophone, la communication visuelle était la seule possible.

« Nous avons communiqué à travers mes objectifs », se souvient Valencia. « Nous étions étrangers à leur monde. La première forme de respect pour eux était d'utiliser leur vocabulaire. »

 

Retrouvez le travail de Iván Valencia sur son compte Instagram.