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Le tourisme de la misère, une pratique très controversée

Depuis plus d'un siècle, des touristes partent à la découverte des quartiers les plus pauvres et les plus marginalisés au monde.

De Christine Blau
Photographie De Hannah Reyes Morales

Dans la capitale des Philippines, des centaines de bidonvilles ont investi les berges du fleuve, les bords des voies ferrées et des décharges. Ce quartier de Manille possède le plus grand nombre d'habitants, alors que la ville est déjà l'une des plus peuplées au monde. Parmi les 12 millions d'habitants de Manille, environ 3 millions d'entre eux vivent dans des bidonvilles.

Manille est l'exemple parfait d'un problème mondial. Selon les Nations Unies, environ 1/4 de la population urbaine au monde vit dans des bidonvilles. Et ce chiffre augmente rapidement.

Si les touristes viennent à Manille pour visiter son patrimoine culturel riche, certains d'entre eux ressentent le besoin de quitter la sécurité du centre historique pour découvrir l'inégalité qui règne dans la ville. Aux Philippines, comme au Brésil et en Inde, des tours opérateurs répondent à la demande et proposent des visites guidées des bidonvilles. Au cours de celles-ci, les touristes se promènent dans les quartiers les plus pauvres et les plus marginalisés des villes.

Mais le tourisme des bidonvilles, qui pose de nombreuses questions éthiques, fait débat. Pour beaucoup, ces visites guidées des bidonvilles, aussi appelées tourisme de réalité, tourisme d'aventure ou tourisme de la pauvreté, ne sont rien de plus que des visiteurs privilégiés qui regardent bouche-bée des personnes moins chanceuses qu'elles. Pour d'autres, ce type de tourisme permet aux visiteurs étrangers de découvrir la réalité du pays et de donner aux communautés locales. Les touristes devraient-ils fermer les yeux ?

UNE PRATIQUE PAS SI NOUVELLE

Si ce phénomène de tourisme des bidonvilles n'est pas nouveau, il a beaucoup changé depuis ses débuts. Dans les années 1860, le mot « Slumming », qui signifie « aller ou se rendre souvent dans des bidonvilles pour des raisons peu honorables, se balader avec l'objectif de faire quelque chose d'immoral » a été ajouté au Oxford English Dictionary. En septembre 1884, le New York Times publie un article sur ce nouveau loisir tendance venu de l'autre côté de l'Atlantique : « Le terme « slumming » est en passe de devenir cet hiver une forme de dispersion à la mode chez nous, qui a été créée par nos cousins britanniques ».

Vers 1840, de riches Londoniens ont ainsi pris leur courage à deux mains pour visiter le quartier de l'East End, connu pour sa mauvaise réputation. Ils faisaient cela soi-disant par charité et étaient parfois accompagnés par la police. Ce nouveau loisir est ensuite apparu à New York, lorsque de riches touristes britanniques ont voulu comparer les quartiers pauvres du Royaume-Uni à ceux de pays étrangers. La pratique, qui s'est étendue jusqu'à la côte de San Francisco, a alors été inscrite dans les guides touristiques des villes. Des groupes de visiteurs se baladaient donc dans des quartiers comme Bowery ou Five Points à New York, où ils se rendaient dans des maisons closes, des saloons et des fumeries d'opium.

Le potentiel commercial de l'activité a alors été déterminé : des acteurs étaient engagés pour jouer des drogués ou des gangsters qui mettaient en scène des agressions dans les rues. Le comble aurait été que les touristes demandent un remboursement ou rentrent chez eux déçus de ce qu'ils avaient pu voir.

En 1909, un article paru dans le New York Times rapporte que San Francisco a finalement décidé d'interdire de telles moqueries faites à l'encontre des pauvres : « C'est un coup dur pour les guides de Chinatown, qui gagnaient deux dollars par touriste. Ils étaient tous embauchés, les fumeurs d'opium, les parieurs, les aveugles, les enfants chanteurs et autres curiosités ».

Mais ces visites guidées au sein des bidonvilles ont aussi eu des résultats positives pour leurs habitants, comme le souligne Seth Koven, professeur d'histoire, qui a réalisé une étude sur la pratique dans le Londres de l'époque Victorienne. À la fin du 19e siècle, les universités d'Oxford et de Cambridge ont ouvert des centres d'études pour déterminer les politiques sociales. C'est grâce aux visites faites dans les quartiers pauvres que la création de ces centres a été rendue possible.

Après la Seconde Guerre mondiale, la création de la sécurité sociale et des logements sociaux a permis de faire baisser la pauvreté. Mais dans les années 1980 - 1990, celle-ci est repartie à la hausse, à cause de la baisse des aides de l'État et de l'augmentation du chômage.

 

DÉCOUVRIR LES BIDONVILLES

Le plastique arrive des quatre coins de l'Inde dans les allées sombres et parmi les cabanes de tôle de Dharavi à Bombay. Ce bidonville est le deuxième plus grand du continent asiatique, après celui d'Orangi Town au Pakistan, et est le troisième plus grand au monde. L'entreprise Reality Tour and Travel organise des visites du bidonville, au cours de laquelle les touristes découvrent l'industrie florissante du recyclage. Celle-ci emploie des dizaines de milliers de personnes pour fondre, redonner forme et mouler le plastique jeté. Les visiteurs étrangers s'arrêtent aussi pour regarder les dhobiwallahs, des blanchisseurs chargés de laver les draps des hôpitaux de la ville et des hôtels dans un espace de lavage en plein-air.

Une participante à l'une de ces visites guidées explique dans un commentaire sur TripAdvisor qu'elle a apprécié que la visite se centre sur la communauté : « C'était très intéressant d'en savoir plus sur la situation économique, l'éducation et la vie des habitants des bidonvilles », écrit-elle. « L'organisateur ne nous autorisait pas à prendre de photos ou à faire des achats au cours de la visite. Je pense que c'est très important, la visite avait une visée éducative et non pas commerciale ».

Un touriste de Londres n'a lui pas supporté la visite : « J'ai dû m'arrêter au bout de 20 minutes, c'était trop. Âmes sensibles s'abstenir. J'aurais apprécié qu'il y ait plus d'informations sur le site pour nous avertir de la nature de la visite ». Un autre touriste du Royaume-Uni explique lui qu'il a été déçu par le soi-disant repas dans une famille : « Le repas a eu lieu dans la maison d'un des guides. Sa mère avait préparé un plat délicieux, mais elle ne s'est pas joint à nous. Cela ne correspondait pas à l'idée que je me faisais d'un repas en famille, ou de l'image que véhiculaient les photographies sur le site ».

L'objectif de Reality Tours est de combattre les préjugés sur les bidonvilles, comme celui d'un lieu où vivent des gens désespérés. Les habitants sont présentés comme des personnes dynamiques et travailleuses, mais aussi heureuses. Pour le Dr. Melissa Nisbett du King's College London, la réalité de la pauvreté est cachée des nombreux visiteurs qui viennent à Dharavi. La scientifique a analysé plus de 230 commentaires sur le Reality Tour and Travel dans le cadre de son étude et est parvenue à la conclusion suivante : « Comme on peut le voir dans les commentaires, la pauvreté est ignorée, refusée, oubliée et romantisée. Le pire, c'est qu'elle est dépolitisée ». Au cours de la visite, les organisateurs n'expliquent pas pourquoi le bidonville existe, sortent du contexte la situation de ses habitants et semblent mettre en avant les mauvaises personnes, à savoir les visiteurs occidentaux et privilégiés de la classe moyenne.

L'entreprise affirme que ces intentions sont bonnes et que 80 % des bénéfices réalisés sont reversés à la communauté grâce aux efforts de son organisation non-gouvernementale. Cette dernière a pour objectif, entre autres, de faciliter l'accès aux soins pour les pauvres et d'organiser des programmes éducatifs. Son co-fondateur, Chris Way, s'est confié à National Geographic lorsque son entreprise a rapidement gagné en popularité à la suite du succès inattendu de Slumdog Millionaire. « Nous essayons d'être aussi transparents que possible sur notre site Internet, qui dissipe d'ailleurs les peurs de nombreuses personnes ». Pour sa part, Chris Way refuse toute rémunération pour son travail.

 

POURQUOI VISITER DES BIDONVILLES ?

Mais la question principale ici est la suivante : les touristes viennent-ils pour la pauvreté ?

D'autres villes ont adopté une approche différente au tourisme des bidonvilles. Au début des années 1990, des noirs Sud-Africains ont commencé à proposer des visites de leurs townships, ces zones marginalisées où ils étaient forcés de vivre et où la ségrégation régnait. Mais ces visites servaient à montrer au monde les violations des droits de l'Homme dont ils étaient victimes. Les communautés locales ont donc accueilli le tourisme des bidonvilles à bras ouverts car c'était un moyen de prendre la situation de leurs quartiers traditionnellement négligés en main, sans être exploités par des étrangers.

À Rio de Janeiro, des visites guidées gratuites des favelas ont permis aux touristes de découvrir la ville pendant la Coupe du monde de football et les Jeux Olympiques d'été. D'autres entreprises proposent les mêmes services, mais ces derniers sont payants. Eduardo Marques, directeur de Brazilian Expeditions, explique que c'est l'authenticité de leur offre qui les démarquent : « Nous travaillons avec des guides et des indépendants locaux. Pendant la visite, nous nous arrêtons dans des petites entreprises locales et [nous faisons découvrir ] la capoeira. Cela [soutient] les locaux de la favela. Nous ne cachons rien aux visiteurs. Ce qu'ils voient, c'est la vraie vie ».

À Manille, Smokey Tours permettait aux habitants d'une décharge de la ville située à Tondo, de raconter leur histoire et la réalité. Puis, en 2014, la décharge a été fermée. Désormais, le tour opérateur organise des visites de Baseco, situé non loin du port et dans le même quartier surpeuplé et connu pour son activisme populaire. Hannah Reyes Morales, photographe basée à Manille, a participé à une visite pour National Geographic Travel. « J'ai obtenu l'autorisation de prendre des photos pendant cette visite par les représentants du tour opérateur et ceux de la communauté. Les touristes qui participent à ces visites n'ont pas le droit de prendre de clichés ». Mais cette politique est difficile à faire respecter et des voyageurs prennent discrètement des photos. « J'ai pu observer que les touristes réagissaient différemment à ce qu'ils voyaient. Il y avait ceux qui étaient respectueux et ceux qui l'étaient moins ».

 

C'EST L'INTENTION QUI COMPTE

Malgré les efforts sincères des tours opérateurs pour limiter les offenses et redonner aux locaux, l'impact du tourisme des bidonvilles reste isolé. Les communautés qui vivent dans les ghettos n'arrivent pas à quitter ces quartiers situés dans les plus grandes villes au monde. Chaque ville possède sa propre politique, sa propre histoire et ses propres problèmes économiques qui ne peuvent être généralisés. De plus, les raisons de ce tourisme sont aussi variées que le nombre de personnes qui prennent part à ces visites guidées. 

Avec l'amélioration des connections entre les villes, plus de personnes peuvent désormais voyager. Le nombre de touristes internationaux augmente rapidement chaque année. Si la qualité de vie et la situation économique se sont améliorées dans de nombreuses villes, les inégalités se creusent aussi. Les voyageurs sont de plus en plus à la recherche d'expériences authentiques et uniques dans des lieux autrefois peu recommandables. Par conséquent, grâce à ces tours, certaines zones figurent désormais sur les cartes.

Le voyage permet de rencontrer des gens que nous ne rencontrerons pas autrement. C'est aussi un moyen de partager des histoires profondes avec leurs proches une fois rentrés. Dr. Fabian Frenzel, de l'Université de Leicester dont le sujet d'étude est le tourisme de la pauvreté urbaine, souligne que ce qui pèse le plus sur la pauvreté, c'est le manque de reconnaissance et l'incapacité à s'exprimer. « Si vous voulez raconter une histoire, vous avez besoin d'un public. Le tourisme est le public de la pauvreté ». Pour Fabian Frenzel, participer à la visite la plus commerciale est mieux qu'ignorer complètement l'inégalité.

Pour assurer un futur sur le long-terme à ces communautés, il faut trouver des solutions aux problèmes économiques, légaux et politiques en repensant le système de redistribution des richesses. Malgré le rôle qu'il joue au niveau local, le tourisme de la misère n'est pas suffisant pour répondre à un problème mondial qui ne cesse d'empirer.